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L'INTERPRÉTATION DE MARIVAUX

A propos de la reprise du Jeu de V amour et du hasard, je m'étais engagé à examiner avec nos lecteurs une question de doctrine théâtrale, qui ne laisse pas d'avoir quelque intérêt.

Voici comment la chose était venue :

Les journaux qui se piquent de donner sur notre mouvement dramatique des renseignements exacts et quotidiens avaient annoncé, non sans quelque fracas, urbiet or M, que pour cette reprise M. Perrin avait jugé à propos de reprendre le texte authentique de Marivaux et d'en retrancher les lazzi et jeux de scène que la tradition y avait ajoutés.

J'avoue que ce respect, un peu inattendu, de la prose de Marivaux, m'avait étonné chez un directeur qui coupe à tort et à travers dans les chefs-d'œuvre de Molière, pour épargner un frisson aux chastes oreilles de ses publics du mardi.

Ce soin m'avait paru quelque peu puéril ; car ces additions au texte primitif sont peu nombreuses, consacrées par une longue tradition et la plupart sont fort plaisantes.

Le hasard fit qu'après le premier acte je rencontrai dans ! foyer un de mes jeunes camarades de l'Université, L Larroumet, que je connaissais pour avoir donné uelques éditions classiques excellentes des chefs-d'œuvre e notre vieux théâtre, et qui, je le savais également, préare en ce moment une thèse de doctorat sur les ouvrages e Marivaux.

Nous nous mîmes à causer, et naturellement la conversion tomba sur le Jeu de Vamour et du hasard. Je ne lui ichais pas combien j'étais peu touché de cette restitution itégrale du texte primitif, dont on menait si grand bruit, [on vieil ami Benoit, l'illustre éditeur du Virgile de Hatiette, me paraissait être de mon avis, m'approuvant d'un gne de tête.

M. Larroumet n'en était pas ; il commençait à déve- >pper avec chaleur son idée sur ce point particulier d'esîétique, quand la sonnette du théâtre rompit notre entreen. Il fallut nous séparer, sans avoir achevé de vider la iscussion.

Quelques jours après, je recevais la lettre, je ferais peutire mieux de dire le petit mémoire qui suit.

Je le donne tout entier, parce qu'il est plein de vues ouvelles, de détails curieux, et part de la main d'un omme qui sait ce dont il parle et ne parle que de ce qu'il lit.

Je crois que vous aurez plaisir à lire ce morceau de crique. Vous y trouverez sur Marivaux beaucoup de choses ui n'avaient pas encore été dites, ou du moins qui ne avaient pas été si fortement.

Voici donc cette lettre m extenso :

Monsieur et cher maître, J'aurais bien désiré, lundi dernier, à la Comédie-Française, pour-

suivre la conversation commencée avec vous et votre camarade, M. Benoit, le célèbre professeur de la Sorbonne, sur le Jeu de l'amour et du hasard. Je n'ai pu vous reprendre à l'entr'acte suivant.

Permettez-moi de revenu sur une on deux des idées que je voulais vous soumettre.

Vous estimez que M. Perrin a eu tort de supprimer les lazzis et les jeux de scène consacrés par la tradition, et qui remontent jusqu'à la création des rôles par les Italiens de 1730.

Pour ma part, une longue étude de Marivaux m'a prouvé que lazzis et jeux de scène n'étaient nullement le fait des premiers interprètes qui jouèrent sous la direction de l'auteur, mais bien des troupes de petits théâtres qui, après la disparition de la comédie italienne, en 1782, recueillirent plusieurs pièces de Marivaux et les jouèrent un peu partout, jusqu'à ce que M110 Contât les fît entrer, vers 1794 et 1796, au Théâtre de la République.

De 1782 à 1794, l'interprétation avait certainement perdu son caractère primitif.

Les héritiers des Italiens en prenaient fort à leur aise avec le texte de la pièce et les jeux de scène marqués par l'auteur. Us altérèrent celui-là, changèrent ceux-ci, les tournèrent au gros comique, et finalement créèrent une tradition nouvelle, que la Comédie-Française épura en la recueillant, mais qui n'en resta pas moins assez différente de ce qu'elle aurait dû être, et surtout de ce que Marivaux l'eût souhaitée.

Cette tradition exige que le Jeu et les Fausses Confidences soient rendus avec beaucoup de finesse, beaucoup de nuances et de sons-entendus, avec un art très raffiné et compliqué pour les rôles de femmes, avec une verve brillante et une gaîté très en dehors pour les rôles d'hommes. Ce n'est pas là ce que voulait Marivaux. Nous avons son témoignage. Il ne cessait, nous apprend d'Alembert, de recommander à ses interprètes le naturel et la simplicité, je dirai presque la naïveté.

« D faut, disait-il, que les acteurs, dans mes pièces, ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu'ils disent et qu'en même temps les spectateurs la sentent et la démêlent. » Les comédiens résistaient ; ils voulaient, à tout prix, se montrer spirituels; Marivaux ajoutait donc, avec dépit : « J'ai beau le leur répéter, la fureur de montrer de l'esprit est plus forte que mes très humbles remontrances ; ils aiment mieux commettre dans leur jeu un contre-sens perpétuel qui flatte leur amour, propre que de ne paa paraître entendre finesse à leurs rôles. »

En parlant ainsi, il avait surtout en vue les comédiens français ; quant aux Italiens, il les trouvait plus dociles. Vous savez que son

actrice favorite était Silvia Balletti ; il l'avait formée lui-même, et il ne parlait de son élève qu'avec admiration. Or, quelles étaient les qualités de Silvia? « Son caractère, dit un contemporain, Sticotti, son caractère était la naïveté, et les grâces, tout son art. » n Tout en elle était nature, dit un autre, et l'art qui la perfectionnait restait toujours caché. Elle jouait sans détailler, « avec une brillante et abondante volubilité », qu'elle avait apprise de Marivaux lui-même. »

En revanche, celui-ci ne pouvait souffrir le jeu à prétentions, fatigant par le maniéré de Flaminia, la première amoureuse de la troupe. Il évitait le plus possible de lui confier des rôles importants, dont elle enrageait.

Les rôles d'amoureux étaient tenus par Louis Riccoboni (Lélio) et Maximilien Balletti (Mario). Riccoboni était simple, naturel, un peu froid, quant à Balletti qui, à la ville, « battait outrageusement » la pauvre Silvia, sa femme, c'était à la scène le type du galant homme. Il plaisait surtout par l'aisance et l'absence d'affectation.

Pour les valets, l'un d'eux, Vicentini, a laissé une grande réputation. Il n'avait pas le genre de comique dont le seul nom de son emploi, l'Arl ;quin, éveille l'idée ; son talent était spirituel et gai, mais discret, mesuré, avec une pointe de sensibilité larmoyante. Vous savez que l'Arlequin de Marivaux n'est pas du tout l'effronté mauvais drôle de Ruzzani et de Gherardi ; il est espiègle, naïf et bon : voyez-le surtout dans la Double Inconstance et dans Vile des Esclaves.

Je suis persuadé qu'avec ces divers artistes (joignez-y Alborghetti et Motterazzi pour les pères, et Margarita Rusca pour les souLiettes) la première représentation du Jeu de l'amour et du hasard, qui fut un des rares triomphes de Marivaux, ne vit pas ces intentions et ces finesses, ni surtout ces lazzis et ces gambades qui sont aujourd'hui la tradition.

On objecterait en vain les usages de la comédie italienne, les costumes bariolés , le masque, etc.. tout ce qui appartient au dix-septième siècle beaucoup plus qu'au dix-huitième. C'était à l'époque des pièces à canevas, où l'improvisation, les lazzis et les jeux de scène tenaient une large place. A partir de la réouverture de 1716, les canevas deviennent très rares, comme aussi les pièces mêlées d'italien et de français ; le3 pièces entièrement écrites en français leur succèdent ; dans celles-ci, l'improvisation n'a plus aucune place. Comparez le texte des éditions originales du Jeu et des Fausses Confidences avec celui que l'on récite encore aujourd'hui : c'est absolument le même. Quant aux costumes, les pièces de Marivaux furent jouées en habit français, au moins

le plus grand nombre ; les costumes italiens ne servaient plus qu'aux pièces féeriques ou fantaisistes, et Marivaux n'en composa que quelques-unes, par exemple Arlequin poli par l'amour, son premier succès.

S'il fut assez souvent heureux à la Comédie Italienne, malgré les cabales acharnées contre lui, il le fut beaucoup moins au Théâtre- Français. C'est qu'on l'y jouait tout autrement qu'il n'eût voulu. Il y trouvait comme première amoureuse, M110 Lecouvreur. Or, celle-ci fit tomber deux de ses pièces, la seconde Surpiisede l'amour et les Serments indiscrets. Pourquoi? parce qu'elle mettait de « l'esprit et des intentions partout ». Aux premières représentations, stylée par son auteur, elle <a prenait assez bien l'esprit de ses rôles », nous disent les contemporains, mais aux suivantes, «. les applaudissements l'encourageaient à faire encore mieux, si c'était possible, et, à force de mieux faire, elle devenait précieuse et maniérée ».

De dépit, elle abandonne ces rôles. Ils sont repris par M»<> Grandval, actrice bien inférieure à MUe Découvreur, mais simple et naturelle ; aussitôt les deux pièces se relèvent. Pour les rôles d'amoureux, Marivaux avait à lutter contre les prétentions de Quinault-Dufresne, vrai type du fat, malgré son grand talent, contre celles de Préville, trop fin et spirituel. Il trouvait plus de docilité chez Quinault aîné, chez M11" Quinault cadette, chez M"e Gaussin ; mais, en général, il dut se résigner, comme il le constatait lui-même, à un système d'interprétation qui gâtait ses pièces.

Joue-t-on maintenant les pièces de Marivaux avec assez de naturel et de simplicité? Je ne le crois pas.

La tradition présente est l'héritage de trois grandes actrices, Mmes Contât, Mars et Plessy. Or, toutes les trois, avec des qualités admirables, furent plus ou moins apprêtées et maniérées.

Rien, il est vrai, ne sentait l'effort chez M"« Mars. Mais que de travail et de complications dans cette coquetterie ravissante 1 De même pour Mme Plessy, qui nous semblait être l'incarnation de Silvia et d'Araminthe comme de Célimène.

Pour les rôles d'amoureux, le défaut était moins sensible ; mais il existait encore. Quant aux valets, Got et Coquelin les ont joués avec une verve irrésistible ; un peu de naïveté n'eût pas nui.

Dans la représentation d'il y a lundi quinze jours, la Comédie- Française semble avoir voulu revenir à la simplicité de l'interprétation primitive, et je crois qu'elle a eu raison.

Plusieurs jeux de scène, quelques phrases parasites, des lazzis ont disparu ; je ne les regrette pas, et je suis sûr que, si Marivaux revenait au

aonde, il demanderait A ses interprètes encore plus de naturel et de obriété dans le jeu. «

Si M1" Broizat a pu succéder très honorablement à M"" Plessy, si 'rudhon, quoique un peu lourd et froid, est en somme très suffisant ans le rôle de Dorante, ils le doivent en grande partie à leur simplicité.

Mais Truffier ! celui-là m'a fait réellement souffrir. Malgré toute son itelligence, il a trouvé le moyen de rendre insupportable le rôle si musant du valet. Got et Coquelin, ses prédécesseurs, brûlaient les lanches; mais ni l'un ni l'autre n'étalaient cette déplorable agilité, ce ixe de cabrioles et de pirouettes, ces déhanchements, ces torticolis, ces ambrures prodigieuses. Truffier a fait de Pasquin, non pas un Mascarille u un Jodelet, non pas un Arlequin, mais une manière de Hanlon-Lee.

On l'aurait vu, au lieu de sortir par la porte, s'esquiver en enfonçant imposte, qu'on n'eût pas été trop étonné. Est-ce là l'esprit du rôle? <e comique de Pasquin me semble consister dans le contraste entre la xossièreté du valet, qui ne peut être qu'un chevalier d'antichambre, t la distinction forcée du pseudo-marquis. Naïvement, il se croit un îodèle de goût et de bon genre ; il le dit à son maître. Traité en charge i personnages devient invraisemblable : M. Orgon ne se prêtera pas eux minutes à la plaisanterie et mettra mon Pasquin à la porte.

Pardon, mon cher maître, de cette longue lettre. J'aime beaucoup [arivaux, et je me laisse entraîner à parler de lui avec celui de nos critiaes dramatiques qui connaît le mieux ce charmant auteur. J'ai vu, ans la représentation de lundi, en dépit des contre-sens accumulés par 'ruffier, une tentative intéressante, qui a pour elle la vérité historique t littéraire. Je crois que, plus le Marivaux sera joué simplement, plus

y gagnera. Il n'est déjà que trop maniéré par lui-même. Si l'acteur ccentue cette manière au lieu de l'atténuer, adieu le charme de l'au- 3ur ! Marivaux était précieux le plus naturellement du monde ; ses inîrprètes ne devraient jamais l'oublier.

J'aurais voulu appuyer de preuves empruntées aux documents origiaux ce que je viens de vous dire ; ma lettre est déjà beaucoup trop mgue. Vous les trouverez dans le gr Te auquel je travaille depuis e longues années et auquel vous avez .ion voulu vous intéresser. Il st imprimé; je n'attends plus que de l'avoir soutenu à la Sorbonne our vous l'apporter. Ce sera, j'espère, pour le mois de novembre.

Croyez, mon cher maître, à mes sincères sentiments de reconnaissance b de dévouement.

G. Larroumet, Professeur au lycée de Vanves.

P. -S. — Tout cela est écrit au courant de la plume. Excusez-moi, et laissez-moi vous présenter encore à l'appui de ma thèse un nouvel argument que j'avais oublié; c'est que Marivaux non seulement n'abandonnait rien au caprice de l'acteur pour le jeu de ses pièces, mais encore exigeait une grande fidélité dans la reproduction orale de sa prose. J'ai collation) lé deux copies, l'une du Legs, l'autre du Préjugé vaincu qui se trouvent aux archives de la Comédie-Française : elles portent de très nombreuses corrections de sa main, des remaniements de scène et des béquets en abondance.

Or, ces corrections portent le plus souvent sur de petits mots, insignifiants en apparence, mais auxquels Marivaux tenait et qu'il rétablissait à la représentation même, car la plupart de ces corrections, d'une écriture irrégulière et rapide, ont été faites au crayon, sur la scène même. On l'eût fort désobligé si l'on se fût permis de broder sur sa prose.

A vous de nouveau.

Il y a vraiment plaisir à causer de Marivaux avec un homme qui le connaît si bien.

Je ferai tout d'abord remarquer à M. Larroumet que ces additions (lazzis et jeux de scène) n'ont jamais porté que sur un rôle , celui d'Arlequin, qui depuis a changé de nom et s'est appelé Pasquin à la Comédie-Française.

Arlequin jouait sous le masque et avec un costume de tradition. C'était donc là un personnage absolument conventionnel. Dans les pièces où il était mêlé, si régulières et si correctes qu'elles fussent d'ailleurs, il devait nécessairement garder quelques-unes des ail ares que lui imposait, ou, si vous aimez mieux, qu'autorisait chez lui la tradition de ce costume et de ce masque.

Et de fait, bien que son rôle soit écrit avec infiniment de soin par Marivaux , il y a dans la pièce une ou deux scènes qui me paraissent être ce que nos anciens vaudevillistes appelaient des scènes ad libitum et qui ne sont que des resteSj des souvenirs de l'antique Cômèdia delVArte. Une des plus célèbres de ces scènes est celle « du lit » dans le Sourd ou

" 'Auberge pleine. Je ne crois pas que le texte en ait jamais itê imprime. Elle était abandonnée à la fantaisie de l'acteur. Que fois la situation donnée, c'était à lui de l'égayer par les faillies et jeux de scène, nous dirions, à cette heure, par les :ascades qu'elle comporte.

Eh bien ! pour ne citer dans le Jeu de l'amour et du hasard m'une de ces scènes, prenez celle qui termine le premier icte. Pasquin a fait son entrée et il est fort content de sa Detite personne ; Orgon arrive ; et Pasquin va recommencer me nouvelle série de sottises, tandis que son maître, déguisé ;n valet, tâche de les arrêter ou de les raccommoder.

Il est clair qu'ici Marivaux a fourni le canevas ; il a, îomme Meilhac, dans certaines scènes de ces opérettes et le ses vaudevilles, écrit les plus saillantes des répliques; je suis convaincu que sur cette donnée, l'acteur qui jouait arlequin brodait de nouvelles impertinences dont la tradiiion s'est conservée jusqu'à nous.

— Bourguignon, dit M. Orgon en se tournant vers Dosante, ayez soin de vous, mon garçon.

Pasquin, qui vient, lui, d'accepter pour son compte de se •afraîchir, s'écrie en clignant de l'œil :

— Le gaillard est gourmet ; il boira du meilleur.

— Qu'il ne l'épargne pas, répond M. Orgon.

Et le rideau tombe. C'est là le texte : on ajoutait autre- !ois :

— Le gaillard est gourmet ; il boira du meilleur ; il en a .'habitude ; ce n'est pas comme...

Et Pasquin s'arrêtait brusquement, voyant qu'il allait se -rahir.

M. Orgon, qui est au courant de la supercherie, feignait l'attendre et répétait :

— Ce n'est pas comme?...

Pasquin demeurait embarrassé et reprenait tout à coup :

— Ce n'est pas comme ceux qui n'en ont pas l'habitude.

— Ah! bien! bien! disait M. Orgon en riant.

Puis, c'étaient à la porte de grands compliments entre M. Orgon et Pasquin, à qui céderait le pas à l'autre. Orgon finissait par se rendre et passait ; mais au même instant Pasquin, prenant son parti, voulait passer également et bousculait son beau-père.

Vraiment, je ne vois pas ce que la pièce gagne à ces retranchements. Mais à ce compte, si l'on enlevait ainsi tout ce qui n'est pas indiqué dans le texte primitif, il faudrait supprimer le célèbre coup de pied du second acte. J'ai une édition du temps, il n'y est pas fait mention de ce coup de pied.

M. Penïn n'a pourtant pas cru devoir retrancher un jeu de scène si amusant et qui termine la scène d'une façon si brillante. Il n'a enlevé que la fameuse réplique, que Samson, que Régnier, que Coquelin ont tous dite tour à tour, et si drôlement :

— Je n'aime pas qu'on me manque.

Mais si vous enlevez cette demi-ligne, parce qu'elle n'est pas de Marivaux, il faudrait retrancher de même le coup de pied, qui n'est pas davantage de Marivaux.

Retrancher ce coup de pied, ce serait un meurtre ! Je l'ai vu recevoir aux comédiens les plus illustres, et il excitait un merveilleux effet de rire. Je me souviens de l'impassibilité de Samson ; il était droit comme un I, immobile, se carrant. Le coup de pied lui arrivait juste à destination; il ne bougeait pas : mais un nuage passait sur sa figure, et après un grand temps : « Je n'aime pas qu'on me manque, disait-il d'un air capable. »

M. Larroumet a l'air de croire que Pasquin fut joué à l'origine avec ces manières de petit maître sémillant, qu'é-

veille le nom d'Arlequin. Mais point du tout. Pasquin a été joué en balourd, et, comme le dit Marivaux lui-même, en butor. Molière écrit au féminin butorde (comtesse d'Escarbagnas), dont les façons ordinaires de parler sont sottes et triviales.

C'est ainsi que Régnier et Coquelin comprennent ce rôle. Et je ne puis me tromper à cela, car la première fois que j'y vis Régnier, il y a déjà de longues années, je fus très frappé et en même temps un peu étonné de cette interprétation. Je lui demandai d'où elle venait, et il me fit l'honneur de me dire qu'elle était de tradition. Pasquin est une manière de jocrisse qui ne dit et ne fait que des balourdises, et qui est toujours content de lui :

— Mon entrée a été si gentille! s'écriait-il en réponse aux reproches de son maître.

Il était ravi de s'en être si bien tiré ! c'est un étonnement de nigaud. Et c'est ce qui fait que moi non plus je n'avais pas été bien satisfait de Truffier. Il a pris le contre-pied de la tradition et de la vérité. Il a fait de Pasquin une sorte de petit maître, exagérant la désinvolture des jeunes seigneurs qu'il est accoutumé de servir, sautillant et faisant des grâces. Ce n'est pas cela du tout. Pasquin est un naïf; Coquelin, après Régnier, avait marqué ce caractère de traits inoubliables. Il n'y avait pas de raison pour changer une interprétation qui doit remonter à Marivaux à lui-même.

Je suis beaucoup moins touché d'un argument que M. Larroumet a laissé tomber de sa plume en passant : c'est que Pasquin, poussé à la charge comme il l'est par Truffier, devient invraisemblable, et que M. Orgon ne se prêterait pas une miuute à cette plaisanterie.

Hélas ! il faut bien que M. Larroumet en prenne son parti : le personnage de Pasquin ne sera jamais vraisemblable, que ce soit Coquelin ou que ce soit Truffier qui le

joue. C'est un personnage de convention, et, au théâtre, il faut toujours se prêter de bonne grâce à la convention, lorsqu'elle est admise. Il est absurde d'imaginer qu'une fille d'esprit, comme Lisette, ne voie pas du premier coup d'œil, qu'elle a affaire à un imbécile de valet ; mais si elle s'en aperçoit trop tôt, il n'y a plus de pièce, et ce serait dommage.

Les comédies de Marivaux se passent dans un milieu fantaisiste, où l'on n'a qu'un médiocre souci de la vraisemblance. Il ne faut pas serrer de trop près ces thèmes ingénieux, où se joue l'imagination aimable de l'auteur. Acceptons-les, comme on regarde une bergerie de Watteau. Toutes les attitudes sont justes, toutes les expressions de visage sont vraies, et cependant on se sent dans un monde tout autre que le monde réel.

J'ai été bien aise d'apprendre que le rôle de Silvia avait été joué vite a avec une brillante et abondante volubilité », dit M. Larroumet, d'après un contemporain.

C'est ainsi que j'avais compris le personnage, et d'ailleurs, il traîne encore dans le jeu de nos comédiennes des lambeaux de cette interprétation primitive. Il y a trois ou quatre couplets dont il est de tradition de précipiter le débit ; on les jette tout d'une haleine, bien qu'ils soient formés de phrases courtes et détachées. C'est ainsi qu'on les enseigne au Conservatoire, et que je les ai, pour mon malheur, entendu répéter non pas vingt fois, mais cent fois. Je sais, hélas ! l'intonation donnée à chaque mot, et je la sais si bien, qu'il m'est devenu pour ma part impossible de lire tout haut le Jeu de l'amour et du hasard. Je n'ai plus la sincérité d'expression qu'il faudrait, et je ne saurais plus la ressaisir.

Et, pour le dire en passant, c'est ce qui explique à M. Larroumet pourquoi cette comédie, non plus que tant d'au-

très de l'ancien répertoire, ne sera plus jouée avec la naïveté inconsciente et bon enfant qu'y ont portée jadis les créateurs des divers rôles.

Ils étaient bien à leur aise.

Eh, oui ! je le sais, et nos artistes contemporains le savent également : Silvia est une bonne petite fille, très gaie, très pétulante, toute d'instinct et de premier mouvement, un oiseau qui jase; de la vivacité et du charme, il n'en faut pas davantage pour un rôle. Mais quoi ! Ce rôle, il a été, depuis Marivaux, étudié, fouillé, dans tous les sens. Les grandes comédiennes qui se le sont repassé en ont fait saillir des mots auxquels l'auteur n'avait point pris garde, y ont découvert des effets inattendus. Il n'y a plus moyen aujourd'hui de ne pas tenir compte de ce travail d'un siècle. On ne peut plus jouer naïf; il faut jouer savant.

Supposez, mon cher Larroumet, — c'est une hypothèse fort invraisemblable — mais enfin, supposez une jeune fille du monde qui aurait ces dons inestimables de la grâce et du charme. Elle est prise d'une belle passion pour le théâtre; au lieu de demander à ses maîtres le sens de Marivaux, elle le lit, et s'aperçoit que tous ces sentiments, elle les a éprouvés ; que ces conversations, elle les a tenues, et sans chercher midi à quatorze heures, guidée par un heureux naturel, elle les dit à la bonne franquette, vivement, gaîment, gentiment, comme une enfant heureuse de vivre. Ce serait délicieux, croyez-vous ! — Eh bien ! pas le moins du monde. Ça n'irait pas avec l'allure et le ton des autres qui tirent derrière eux, quoi qu'ils en aient, la chaîne d'une longue tradition.

Pour le vieux répertoire, vous aurez beau faire et beau dire, il n'y aura jamais moyen de le jouer franchement. Mais vous-même, est-ce que vous le voyez tel qu'il fut dans sa simplicité native ? Eh ! non, il ne vous arrive qu'à

travers une atmosphère de commentaires et d'admirations qui le déforment. Il faut bien que le comédien tienne compte de vos préjugés, puisque c'est à vous, public, qu'il veut plaire. Il est donc obligé de faire une moyenne entre le sens primitif de l'œuvre, les diverses façons dont on l'a comprise depuis, son interprétation personnelle, le goût et les tendances du jour : tous ces éléments doivent entrer et ils entrent à son, insu dans la composition de son jeu. Yous ne rendrez pas plus à une œuvre du répertoire l'interprétation de ses premiers jours que vous ne retrouverez, vous, homme mûr, les grâces naïves de l'enfance.

C'est cet art composite et savant que nous admirions chez Mme Plessy. Peut-être y avait il un peu de manière dans son jeu, mais elle n'était pas trop libre de n'en point avoir. Je ne parle pas de Mlle Mars que je n'ai jamais vue, même en mon enfance. Je n'imagine pas non plus que le rôle de Mario eût pu jamais être mieux joué par aucun acteur du temps passé qu'il ne l'a été par Delaunay, qui restait jeune, naturel et gai, tout en donnant à chaque mot sa valeur, qui alliait une simplicité charmante à des qualités sévères de merveilleux diseur. Ce pauvre Davrigny ne s'en doute pas.

Et de cette longue conversation, que conclure? Mon Dieu ! tout ce qu'il vous plaira. Nous causons ; chacun expose ses idées, fait ses remarques ; il est possible qu'au bout du compte nous n'arrivions pas à un résultat qui se puisse précisément formuler. Le résultat, ce sera, si vous le voulez bien, de mieux connaître et de mieux goûter Marivaux, de l'écouter avec plus de plaisir, chaque fois que M. Perrin consentira à nous le rendre à la Comédie-Française.

14 août 1882.

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