‹ La comédieChapitre 43 sur 50 · SYLVIA · texte numérisé non relu

SYLVIA

Il y a deux ou trois mois, quand M1,e Bartet se hasarda dans la Sylvia du Jeu de V amour et du hasard, tout en rendant justice à la supériorité de son talent, je fis des réserves sur la façon dont elle avait compris et rendu le personnage : je m'engageai alors à expliquer comment il me semblait que le rôle dût être interprété.

Faisons ce qu'on devrait toujours faire, à ce qu'il me paraît, quand on entreprend une étude de ce genre. Effarons de notre mémoire tout ce qu'ont dit, et de Marivaux et de Sylvia, tant de critiques qui s'en sont passionnément occupés ; j'oublie de parti pris ce qu'ont écrit et Janin, et Gautier, et Sainte-Beuve, et Brunetière, et Larroumet, et Jules Lemaître, et moi-même, hélas ! Non, je viens au spectacle pour voir une pièce qui m'est absolument nouvelle, dont je ne sais rien.

Le rideau se lève. Voici une jeune fille qui entre en scène avec sa suivante, je dirais aujourd'hui avec sa bonne. Elle a dix-huit ans à peu près ; de quoi cause-t-elle ? Eh ! mon Dieu ! de ce qui occupe toutes les imaginations de jeunes filles. Elle sait qu'on va la marier, et elle se demande ce que sera le mari qu'on lui destine, si elle fera bien de l'épouser. La pauvre enfant ! elle ne connaît rien du monde ; mais elle a fait tout de même ses petites observations, et avec un joli babil d'échappée de couvent, qui, pour deux remarques prises à la volée, tranche du La Rochefoucauld, la voilà qui, gentiment, bavarde sur le mariage, ou plutôt sur les idées qu'elle s'en est formée :

— Oh ! ma chère Lisette, tu ne sais pas, l'autre jour, j'entre chez un monsieur : il venait de faire nne querelle à sa femme ; elle avait les yeux rouges, je l'ai parfaitement vu. Eh bien ! il est venu à moi tout souriant, l'air dégagé. Voilà les hommes ! Et puis, moi, si on me marie, j'aurai les yeux rouges, et tout le monde dira que mon mari est charmant. Si tu crois que ça m'amuse!

Ainsi va sa langue, à bride abattue, comme la plume de Mme de Sévigné; rieuse à travers sa grave philosophie de surface et ses jolies bouderies d'enfant gâté. Je vois du premier coup que c'est un bon petit cœur, qu'elle est à la fois naïve et étourdie, que la jeunesse, une jeunesse ingénue et spirituelle, pétille dans tous ses propos. Ah ! l'aimable fille ! comme on sent tout de suite qu'elle a été élevée dans un milieu d'honnêteté bourgeoise, par un père indulgent, qu'elle est habituée à dire librement et avec le tour vif d'une imagination toujours en mouvement tout ce qui lui passe par la tête, car il n'y passe rien que de juste, de loyal et de gentil.

Oh! que j'en voudrais à l'actrice chargée de me rendre cette conversation, si elle allait s'imaginer que la scène est le pendant de la grande scène des portraits dans le Misanthrope, si elle appuyait sur chacun des traits qui composent cette peinture : « Fiez-vous-y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparaît un quart d'heure après pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marié; sa femme, ses enfants, son domestique ne lui connaissent encore que ce visage là, tandis qu'il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui. » Oh ! que je haïrais la comédienne qui ferait un sort à chacun de ces mots.

Mais, petite malheureuse, Sylvia n'est pas Oélimène, Syl-

via n'est pas La Bruyère. Sa langue est un battant de cloche toujours en branle, et elle est étourdie comme le premier coup de matines. Ses dix-huit ans lui montent au cerveau comme une mousse de Champagne ; elle a de l'imagination et de la sensibilité, elle voit encore ce dont elle parle et elle en est émue, et voilà pourquoi elle trouve ingénument des mots qui peignent; elle les jette avec une vivacité d'oiseau sans presque y prendre garde.

Marivaux disait... Allons bon ! Je m'étais promis d'apporter à la représentation un esprit vierge de tout souvenir, et voilà que je vais invoquer le témoignage de Marivaux. C'est que je ne peux vraiment pas : notre esprit, à nous autres, critiques, ressemble à Un palimpseste, tout chargé et croisé de commentaires, hiéroglyphiques, se superposant les uns aux autres. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour apporter au théâtre une page blanche ! pour voir une comédie de Molière comme si c'était le Prince cTAurec! Ces abstractions sont impossibles.

Prenons-en notre parti; je vous disais donc que Marivaux avait ainsi conçu le rôle. Il ne cessait, nous apprend d'Alembert, de recommander à ses interprètes le naturel et la simplicité, je dirais presque la naïveté.

De la naïveté, tout est là ! la naïveté d'une jeune fille très vive, et qui abonde en saillies d'imagination. Son père arrive qui lui parle du futur qu'on lui destine.

— Ah ! une idée, s'écrie-t-elle, si je pouvais l'examiner sans qu'il me connût.

Et elle est ravie de son invention, et elle bat des mains, et elle saute de joie. Quand on pense que certaines actrices me disent posément :

— Si j'osais, je vous proposerais, mon père, sur une idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliserait tout à fait !

Mais non ; c'est un coup de vnitfp. folle ! Ce déguisement, dont ce caprice lui a soudain ^ussé en cervelle, l'enchante et l'amuse. Elle a dix-huit ans ! elle est neuve à toutes les impressions, et elles sont toutes, chez elles, vives et fortes.

Et la voilà qui, tout de suite, essaye son rôle de suivante, se donne à elle-même et à son père une répétition de cette scène de carnaval, et qui rit follement, et qui se sauve légère, émoustillée, pour son changement de costume.

Elle revient en soubrette ; elle pétille de joie, comme une enfant de six ans qui a mis un masque pour faire peur à sa maman. Elle y trouve aussi son avantage; car la pauvre petite, et c'est un charme de plus, se croit philosophe ; elle observera Dorante. Ah ! va-t-on s'amuser !

— Et si son valet te faisait la cour ; car il serait ton égal.

— Oh ! il n'osera pas. On a un certain air !...

La vérité est qu'elle n'a point pensé à cette éventualité. Et puis quand même! Eh bien! elle se laissera faire la cour, ce sera plus drôle ! Va-t-on s'amuser, mon Dieu, vat-on s'amuser.

Et Dorante arrive sous l'habit de Bourguignon ! Le père et le frère, par taquinerie, se divertissent à forcer Bourguignon à tutoyer Sylvia; elle s'en choque un peu d'abord, mais elle y vient sans trop de peine :

— Fais comme tu voudras, Bourguignon ! lui dit-elle. Et de rire!

Vous sentez bien que j'ai mes raisons pour insister de la sorte sur ce qu'il y a de gai et de brillant dans le rôle de Sylvia ; c'est qu'on nous en fait parfois une jeune femme presque sérieuse et dont la sensibilité, très affinée, touche à la mélancolie. Sylvia a la gaîté de l'enfant dont on dit qu'il rit aux anges. Cette gaîté a, comme celle des héroïnes de Shakespeare, un tour piquant de romanesque. Romanes-

que, Sylvia l'est assurément ; c'est la cousine des Rosalinde. des Hermia. des Béatrix, qui se déguisaient, elles aussi, pour courir les aventures amoureuses. Mme Judith, qui. comme toutes les jeunes premières de la Comédie-Française, s'est essayée dans le rôle de Sylvia, avait mis de préférence en plein vent ce côté du personnage; on aurait cru en regardant cette actrice, qui, plus tard, nous joua ffamlet, et qui était toute imprégnée de Shakespeare, voir une héroïne de seB comédies romanesques errer dans les forêts et les jardins où le grand poète aime à les égarer.

Si la Sylvia de Marivaux n'aimait pas quelque peu le roman, est-ce qu'elle aurait eu l'idée de ce déguisement romanesque? Est-ce que l'action où elle se met évoluerait dans un milieu, qui, pour avoir l'aspect de salon bourgeois, n'en est pas moins aussi idéal que les forêts de Shakespeare ? Je ne sais en France que les personnages de Musset qui nagent ainsi dans le bleu. Peut-être ceux de Marivaux évoluent-ils dans un bleu, comment dirai-je cela ? plus abstrait, comme ces chimères qui, suivant l'expression de Rabelais, bombicinent dans le vide, tandis que ceux de Musset et surtout ceux de Shakespeare portent en quelque sorte avec eux leur paysage et marchent entourés de leur atmosphère.

On a laissé Sylvia aux prises avec Dorante. Nos comédiennes mettent trop de sensibilité dans cette scène: il n'y a encore que l'étonnement chez Sylvia, un étonnement mêlé de rêverie. Elle est surprise du tour que prennent les choses : « Je voudrais bien savoir comment il se fait que j'aie la bonté de t'écouter; car, en vérité, cela est singulier... »

Elle n'y voit pas autre chose pour le moment ; et il faut qu'elle s'en tienne là, d'abord parce que c'est une étourdie, et puis parce que, si elle se doute seulement qu'elle va aimer, la pièce sera tout de suite finie. De cet étonnement à

l'amour vrai, le chemin est court ; Marivaux ne saurait l'abréger encore sans brûler une des étapes par où sa comédie doit passer.

Le premier mot par où se marque l'évolution qui va se faire dans le cœur de Sylvia est celui qu'elle laisse tomber, après avoir écouté les balourdises de Pasquin :

— Que le sort est bizarre ! aucun de ces deux hommes n'est à sa place !

Oh ! de quel ton de regret étonné et fâché Mme Plessy laissait tomber cette phrase ! Comme elle traduisait éloquemment le « C'est dommage ! » des bonnes âmes. Sylvia pour l'instant ne dit pas autre chose : C'est dommage ! C'est vraiment dommage! Elle n'a pas l'idée qu'elle pourra jamais aimer et épouser un valet ; et elle sent avec tristesse qu'elle ne pourra jamais se résoudre à être la femme de l'homme qu'on lui propose.

Mais voilà que peu à peu l'amour se lève dans ce cœur ingénu, qui ne sait pas ce que c'est que l'amour. Si elle se rendait compte sérieusement de ce qu'elle éprouve, il n'y aurait bientôt plus de pièce, car elle casserait les vitres. Mais non : elle est agacée et contre Bourguignon, et contre Lisette, et contre elle-même ; c'est un moineau mutin qui ne comprend rien à ce qui lui arrive et qui donne des coups de bec à tort et à travers ; elle s'en prend à tout le monde de ce qu'elle éprouve ; elle s'en veut à elle-même des mots tendres qui lui échappent quand même; Bourguignon tombe à ses pieds ; le père et le frère (Orgon et Mario) les surprennent tous deux dans cette posture, l'un aux genoux de la jeune fille, l'autre lui disant : « Je ne te hais point, mais relève-toi. »

Comme la scène qui suit marque bien le caractère de Sylvia, tel que j'ai essayé de le peindre ! Point de grands éclats de colère ! Non, elle boude comme un enfant pris en

flagrant délit de vol de confitures. Son frère l'agace, et elle lui répond d'un joli petit air dépité qui est d'une gaîté délicieuse. Avez-vous jamais vu deux jeunes chiens se provoquer, aboyer l'un contre l'autre, se mordre en jouant, mêler leurs gambades ; vous avez la scène de Sylvia et de Mario, à laquelle M. Orgon se mêle avec un sourire de complaisante indulgence. Non, rien ne peut vous donner l'idée de ce qu'était Delaunay dans cette scène exquise. Ah ! qu'il était jeune, qu'il était gentil et malicieux ! Comme on sentait que ces deux êtres charmants, frère et sœur, s'étaient roulés ensemble sur les tapis, tandis qu'ils étaient enfants !

Ils s'étaient égratignés, battus, et la petite fille avait maintes fois crié: « Maman, Mario me donne des coups! » Plus de maman aujourd'hui. Il n'y a plus qu'un père et qu'un père, qui, par malice donne raison à Mario. Elle étouffe, la pauvre Sylvia, elle étouffe de honte et de colère. Car, chez elle, tous les sentiments sont d'une vivacité extrême; elle n'a jamais su se contraindre, ni se modérer; c'est un pierrot, un joli pierrot, mais un pierrot prompt aux coups de bec !

On l'a bien vu tout le long de cet acte ! Avec quel dépit ne s'est-elle point emportée contre sa soubrette !

« Moi, j'y entends finesse ! Moi, je vous querelle pour lui ! Moi, j'ai bonne opinion de lui. Vous me manquez de respect jusque-là ! Bonne opinion, juste ciel, bonne opinion ! Que faut-il que je réponde à cela? Qu'est-ce que cela veut dire ? A qui parlez-vous ! Qui est-ce qui est à l'abri de ce qui m'arrive ? Où en sommes-nous ? »

Pour l'amour de Dieu, ne mettez pas trop de sérieux à ces emportements et à ces colères. D'abord, vous sortiriez du ton de la comédie de Marivaux; mais ce n'est pas seulement cela. Quand je vous dis que Sylvia est un moineau

franc, une soupe au lait, un gentil petit cœur ingénument ouvert à tous les sentiments. Elle s'échappe, elle part ; n'y prenez pas garde ; ses dépits n'ont point de profondeur.

Ne vous attardez pas à mettre chacune de ces petites phrases en valeur; mieux vaut les lancer d'un train rapide, à coups pressés de piston. Ce n'est pas, prenez-y bien garde, vous, mes amis, qui êtes élèves au Conservatoire, ce n'est pas que la hâte du débit soit absolument nécessaire pour donner au public l'illusion de la rapidité. On peut parler lentement au théâtre et faire croire au spectateur que l'on va très vite.

Le temps au théâtre comme dans la vie, se mesure au nombre de sensations éprouvées dans un laps déterminé. Supposez que vous jetiez vingt-cinq vers ou lignes d'affilée, sans prendre haleine, avec une précipitation extraordinaire, le morceau me pourra néanmoins paraître long, car je n'ai éprouvé qu'une seule sensation très diffuse : je la compare aux deux ou trois minutes pendant lesquelles j'ai écouté, et je me dis naturellement : Oh ! qu'il a été long ! Il n'est pas allé assez vite. Supposez en revanche qu'au lieu de prendre deux minutes pour ces vingt-cinq lignes un acteur en ait mis cinq ou même dix, mais que durant ces dix minutes, grâce à la variété de sa diction, grâce à la valeur qu'il a donnée à certaines syllabes, y appuyant davantage, il ait multiplié le nombre des sensations éprouvées par le public, on a l'illusion de la rapidité, et tout au théâtre est illusion. C'est cette illusion que Delaunay excellait à donner, bien qu'il eût en général, même dans les endroits passionnés, une diction exprès ralentie.

On peut donc à volonté dire d'un train ou rapide ou ralenti les tirades de cette scène de dépit ; mais il faut absolument qu'on donne au public la sensation d'un dépit irrité, saccadé, se traduisant par des mouvements brusques.

Sylvia n'est pas une traînarde, ni une mélancolique. Elle est tout le temps enragée et heureuse de ce qui lui arrive et où elle ne comprend rien.

Elle n'y comprend rien, jusqu'au moment exquis où, Bourguignon lui ayant avoué qu'il est Dorante, elle voit clair dans son cœur.

Mais cette joie imprévue, est-ce qu'elle en meurt, est-ce qu'elle s' évanouit? est-ce qu'elle en est frappée au cœur comme une héroïne du drame moderne ? Eh ! non , c'est un transport d'allégresse : — Ah ! quel bonheur ! quelle joie ! je ne m'étais pas trompée ! C'était un honnête homme digne d'être aimé par moi !

Elle ne se pâme point ; il ne lui faut pas des sels. Elle est inondée de tendresse, elle triomphe ! et aussitôt comme sa langue retrouve son caquet ! Comme cette aimable jeune et spirituelle Rosalinde rebondit aux délices de la mystification ! Elle s'enfuit comme un tourbillon ; elle rencontre son frère ; elle lui jette des paroles incohérentes, d'une gaîté folle !

— Il me vient de nouvelles idées, lui dit-elle...

Et il y a des actrices qui disent cela d'un ton composé et précieux ! mais elle exulte, mais elle pétille, mais elle est folle ! et avec quelle exubérance de joie, elle entend savourer son triomphe !

— Tu veux, lui dit son père, que Dorante sente toute l'étendue de l'impertinence qu'il croira faire !

C'est cela qu'elle veut, en effet, et elle en bouillonne ; les phrases coulent à torrent de ses lèvres :

« Dorante ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m'aimer; je n'y songerai jamais sans que je l'aime. Vous avez, mon père, fondé notre bonheur pour la vie en me laissant faire. C'est un mariage unique ; c'est une aventure dont le seul récit est attendrissant ; c'est le coup du hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus... »

Quel caquet ! Oh ! pour cette fois, il n'y a pas à dire : Allez vite ! Ne me fourrez pas de mélancolie là dedans, sous prétexte que le récit de cette aventure est attendrissant. C'est la jeunesse qui s'extravase, c'est l'amour qui éclate, c'est la fantaisie qui pétille ! Il faut qu'en écoutant l'actrice, tout le monde s'écrie à part soi : Ah ! que c'est gentil d'avoir dix-huit ans ! et que le vers délicieux de Molière remonte à la mémoire des vieux de l'orchestre :

Et je me ressouviens de rues jeunes amours!

Il faut que cette plénitude de tendresse et de joie se marque avec allégresse dans la scène finale : Sylvia est sûre de son captif; elle se plaît à l'éprouver pour s'offrir à ellemême le régal charmant de le voir s'agenouiller vaincu.

— Enfin, j'en suis venue à bout ! s'écrie-t-elle.

Mais ce mot, il faut tout le long de la scène qu'on l'attende et qu'on le voie venir. Ce n'est pas le mot d'une coquette émérite, d'une femme sentimentale ; c'est le mot d'une jeune fille, en qui surabonde la joie de vivre et d'aimer. Voilà le rôle ; il est tout le temps en dehors, et je laisse à Mlle Bartet elle-même, qui est une si intelligente et si parfaite actrice, le soin de démêler si c'est là le personnage qu'elle nous a rendu.

Elle pourra me répondre ce que disait jadis Théophile Gautier et précisément à propos de ce rôle de Sylvia.

Théophile Gautier exposait cette thèse, que c'est un droit pour chaque comédien d'apporter aux œuvres du passé une interprétation personnelle.

« Il y met, disait-il, ou le rêve de son âme ou l'esprit de son temps. Si l'on pouvait remonter le cours des âges et transporter les existences, nous sommes sûrs que Marivaux eût été fort surpris de la manière dont M1Ie Mars comprenait et rendait sa Sylvia et son Araminte. Il aurait vu,

dans le jeu si parfait et si conforme en apparence au type, toutes les idées et toutes les passions du dix-neuvième siècle. »

C'est là une théorie que j'ai exposée et soutenue bien souvent. Je la crois donc vraie. Il n'en est pas moins certain qu'une pièce du vieux temps gagnera toujours à être jouée dans le mouvement original. Elle y gagnera surtout si elle n'est pas un chef-d'œuvre. Cette assertion peut paraître bizarre ; mais réfléchissez.

Dans les chefs-d'œuvre de nos grands classiques, la part de l'humanité est énorme. On peut aisément transporter Tartuffe, Célimène, Alceste et tant d'autres dans riotre milieu ; ils restent toujours ce qu'ils sont. Mais quand une œuvre de théâtre tire la meilleure part de son mérite de la fidélité avec laquelle elle reproduit l'idéal du temps particulier où elle s'est produite, il n'en reste pas grand'chose, si plus tard, on veut l'accommoder aux mœurs d'une autre époque. On fera plus tard ce qu'on voudra des personnages d'xVugier ; on sera obligé de jouer ceux de Meilhac dans les costumes qu'ils ont porté à l'origine.

20 juin 1892.

L « ECOLE DES MEBES »

L'Oiléon vient de reprendre une pièce de Marivaux qui n'avait pas été jouée depuis un demi-siècle, VEcole des Mères. Le nom en surnageait seul ; il n'était guère d'année où nous ne la vissions sur le programme des concours du Conservatoire ; car il s'y trouve deux scènes brillantes, très propres à faire valoir la grâce piquante d'une ingénue de théâtre.

Cette année même, on nous avait servi un de ces deux fragments. Le concours, qui avait duré six heures d'horloge, tirait à sa fin ; tout le monde, jury et public, était horriblement harassé ; on ne songeait qu'à prendre son chapeau et à partir ; on donnait au diable la dernière concurrente, qui avait choisi pour morceau de concours une des deux scènes de Y École des Mères. Elle arrive : très gentille de figure et tout à fait avenante. Elle commence ; et voilà dès les premiers mots tout le monde sous le charme. Nous sommes tout enlevés par le petit ton de bouderie enfantine de cette fillette de quatorze ans. Rien de plus naturel et de plus piquant. On l'applaudit à tout rompre, et le jury luimême se déride.

On eût souhaité de la garder un an de plus au Conservatoire. Mais M. Duquesnel usa du droit que l'Odéon a de réclamer pour sa troupe les seconds prix de Conservatoire;

il l'engagea et se dit, que pour son rôle de début il ne trouverait rien de mieux à lui offrir que ce rôie d'Angélique dont elle avait si agréablement joué une scène.

C'est ainsi que Y Ecole des Mères a été reprise à l'Odéon. Je l'ai vue avec plaisir ; mais il faut bien l'avouer, c'est une des moindres œuvres de Marivaux. Notre confrère en critique théâtrale, M. Edouard Fournier, qui a mis en tête de l'édition Laplace et Sanchez une excellente étude sur Marivaux, constate qu'elle eut en son temps quelque succès, mais qu'on n'y vit qu'une lointaine et pâle réduction de V École des Femmes, de Molière.

Au fond, dans l'une et l'autre pièce, la donnée est la même. Il s'agit d'une jeune fille d'un bon naturel, sur laquelle a pesé une éducation étroite et inintelligente. La mère d'Angélique a voulu que sa fille ne sût rien de rien, tout comme Arnolpbe s'est évertué à rendre Agnès idiote autant qu'il se pourrait. Tous deux sonttrompés dans leurs calculs ; l'amour, qui est un grand maître, éveille l'imagination d'Angélique tout comme celle d'Agnès et leur ouvre l'esprit à toutes deux.

Mais c'est là qu'on peut se donner le plaisir de voir la différence qu'il y a d'un homme de beaucoup d'esprit à un homme de génie, d'un Marivaux à un Molière. Il est clair que je ne vais pas m' amuser à comparer par le menu l'agréable pochade de Marivaux avec le grand tableau de mœurs de Molière ; je me contenterai d'une simple remarque.

Ecoutez parler l'Angélique de Marivaux : elle est naïve sans doute; mais elle sait qu'elle l'est; elle analyse ellemême sa naïveté, elle raffine sur ce thème avec une délicatesse subtile :

— Tu as raison, dit-elle à Lisette. Mais quand ma mère me parle, je n'ai plus d'esprit. Cependant je sens que j'en ai assurément, et j'en aurais bien davantage, si elle avait voulu. Mais n'être jamais qu'aveu

elle, n'entendre que des préceptes qui me blessent, ne faire que des lectures qui m'ennuient, est-ce là le moyen d'avoir de l'esprit? Qu'est-ce que cela apprend ? Il y a des petites filles de sept ans qui sont plus avancées que moi. Cela n'est-il pas ridicule? Je n'ose pas seulement ouvrir une fenêtre. Voyez, je vous prie, de quel air on m'habille ! Suis-je vêtue comme un autre ? Regardez comme me voilà faite ! Mère appelle c ela un habit modeste. Il n'y a donc de la modestie nulle part qu'ici ; car je ne vois que moi d'enveloppée comme cela. Aussi suis-je d'une enfance, d'une curiosité ! Je ne porte point de rubans ; mais qu'est-ce que ma mère y gagne? Que je suis émue, quand j'en aperçois. Elle ne me laisse voir personne, et avant que je connusse Eraste, le cœur me battait quand j'étais regardée par un jeune homme.

Voilà ce qui m'est arrivé.

— Votre naïveté me fait rire, interrompt Lisette.

Eh, eh ! pas si naïve que cela ! Comme elle fait la leçon à sa mère ! Comme elle remarque à propos que ces sortes d'éducation vont directement contre le but qu'elles se proposent! Comme nous sommes loin de cette brave Agnès qui dit avec simplicité :

Vous avez là dedans bien opéré vraiment Et m'avez fait en tout instruire joliment ! Croit-on que je me flatte, et qu'enfin dans ma tête Je ne juge pas bien que je suis une bête? Moi-même j'en ai honte, et dans l'âge où je suis, Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.

C'est la même chose, et ce n'est pas la même chose. L'Angélique de Marivaux raisonne, analyse, discute, juge. L'Agnès de Molière exhale des plaintes, que lui arrache la douloureuse situation où elle se trouve.

Cette différence se trouve encore bien mieux marquée dans ce qui suit. A l'exclamation de Lisette : Votre naïveté méfait rire, Angélique répond :

Mais est-ce que je n'ai pas raison? serait-ce de même si j'avais joui d'une liberté honnête? en vérité, si je n'avais pas le cœur bon, tiens,

je crois que je haïrais ma mère d'être cause que j'ai des émotions pour des choses dont je suis sûre que je ne me soucierais pas si je les avais.

"Voilà qui est vrai, mais d'une vérité subtile et raffinée. Combien plus naïve et plus tendre en même temps l'Agnès de Molière quand elle dit ces vers délicieux :

Il disait qu'il m'aimait d'un amour sans seconde; H me disait des mots les plus gentils du monde, Des choses que jamais rien ne peut égaler, Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, La douceur me chatouille, et là dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.

C'est la passion qui parle là toute pure, passion naïve et telle en effet qu'elle peut jaillir d'un cœur de seize ans. L'autre est philosophe ; elle s'examine, elle s'étudie.

Ces réflexions n'empêchent point qu'on ne goûte un réel et vif plaisir à écouter ces fines et subtiles analyses du cœur féminin, par un homme qui a été l'un des plus ingénieux moralistes de ce temps.

23 décembre 1878.

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