LES C< FAUSSES CONFIDENCES
Oui, c'est un plaisir de voir les Fausses Confidences, et c'est aussi un plaisir d'en parler. Voulez- vous que nous en causions ensemble ? non de la pièce en elle-même, mais de la façon dont elle a été interprétée. J'ai eu précisément cette semaine l'occasion de voir Dupuis, l'excellent comédien du Vaudeville, celui-là même que M. Perrin s'est obstinément refusé à engager à son retour de Russie. Dupuis, vous le savez sans doute, est fils de Mme Dupuis qui a été longtemps l'une des jeunes premières les plus estimées de la Comédie-Française, et qui se fût fait peut-être un nom considérable, si elle n'avait pas eu pour chef de file Mlle Mars . Mais comment lutter avec Mlle Mars ? On était bien obligé, lorsqu'on jouait le même emploi, de rester dans son ombre.
Dupuis est donc né en quelque sorte dans les coulisses. Il a eu le bonheur de voir tout jeune l'actrice incomparable, et il en a emporté, dans l'imagination et dans les yeux, comme un éblouissement. Il a gardé très présents tous les souvenirs de cette époque, et il nous disait tandis que nous l'écoutions, une douzaine, rangés autour de lui, il nous disait avec sa verve juvénile, combien Mllc Mars l'emportait sur tous les comédiens et comédiennes qui avaient occupé l'attention du public.
— Talma ! nous disait-il ! oui, Talma, ma mère avait l'adoration de ce génie. Mais ce n'était pas Mlle Mars ; Mlle Mars
la perfection, l'idéal. Jamais on ne retrouvera ni une Célimène, ni une Elmire, ni une Aramiute, ni une Sylvia, comme la Sylvia, l'Araminte, l'Blmire et la Célimène que nous avons vu*1.
— Cependant, Mmo Plessy.... interrompais-je.
— Ah ! Mme Plessy ! Beaucoup de talent, M,ne Plessy ! merveilleuse, Mme Plessy ! mais pas pour ceux qui ont vu Mlle Mars.
Et alors Dupuis, avec le talent d'imitation qui est un de ses mérites, essayait de reprendre quelques-unes des phrases de MUe Mars, et de nous en reproduire l'intonation juste.
Et moi, tandis que j'écoutais de toutes mes oreilles cette leçon improvisée de déclamation, je me disais tout bas :
On a sans doute longtemps écrasé les héritières de Mlle Mars, avec son souvenir, et il est probable que Mme Plessy elle-même a souffert de la comparaison. Et peut-être avons-nous été nous-mêmes et sommes-nous encore injustes envers les jeunes personnes qui essaient de recueillir la succession de Mme Plessy. Qui sait même ? s'il nous était possible de remonter plus haut, si nous remettions la main sur des documents de l'époque, peut-être trouverions-nous que Mlle Mars a eu d'abord à subir d'injustes rapprochements avec Mue Contât, dont les admirateurs étaient nombreux encore, lorsqu'elle débutait à la Comédie-Française .
Il n'est pas bien commode d'avoir, au bout de trois quarts de siècle, des renseignements précis sur le jeu de tel ou tel acteur, et surtout sur l'opinion qu'en avait le public. Les journaux n'entraient pas dans tous ces détails ; j'ai à la maison les feuilletons de Geoffroy, le critique des Débats. C'est à peine si de loin en loin on trouve quelque appréciation sommaire sur les comédiens du temps. Il n'y a pas un mot sur
ceux qui ont joué Marivaux. Mais si nous descendons aux jours où M1Ie Mars, déjà vieille, tenait encore d'une main défaillante le sceptre de la comédie, que l'âge devait l'obliger bientôt à remettre en d'autres mains, nous trouvons des détails sur l'émotion qu'éprouvèrent les vieux amateurs, à cette idée que les rôles, que l'éminente comédienne avait marqués de son empreinte, pourraient être sans profanation, sans sacrilège, repris par d'autres :
« Nous aimons Marivaux, disait Janin, parce que les beaux rôles de Sylvia et d'Araminte ont été ressuscites par MUe Mars, et parce que, même absente, on la retrouve en ces mièvreries. C'est une expérience, à coup sûr, celle-ci. Si vous voulez revoir MUo Mars, vous qui l'avez vue, allez voir jouer par une autre comédienne les Fausses Confidences ou le Jeu de V amour et du hasard. Aussitôt l'ombre évoquée arrive à vos regards charmés ; soudain vous retrouverez la magicienne, aussi bien dans l'inexpérience de cette petite fille qui débute que dans la grande habitude du chef d'emploi, qui veut toucher, avant de mourir, à ces rôles qu'elle appelle des rôles de son emploi.
Les rôles de l'emploi de MJle Mars ! Ainsi nous avons vu par hasard et pour de rire, comme disent les enfants, une comédienne intelligente, à coup sûr, habile et bien posée, aborder le rôle de Sylvia. Mlle Anaïs était cette comédienne habile. En vain, elle se cachait sous les habits de Sylvia; en vain sous les habits de Lisette; la supercherie était évidente ; un bout de ruban, un coin du sourire, un accent de la voix, un geste, un mot, que sais-je ? et la ruse aussitôt sautait aux yeux des spectateurs les moins prévenus. »
Et Jules Janin, poursuivant sur ce ton, imaginait un dialogue plaisant entre MUe Anaïs, chef d'emploi, et Mme Plessy, alors jeune débutante.
— Chère enfant, lui dit Mllc Anaïs, je t'ai fait un beau pont. Tu pourras jouer maintenant ces grands rôles, etc.
Les années passent ; le souvenir de M1Ie Mars pâlit et s'efface. Mme Allan est revenue de Kussie et a pris possession de la Comédie- Française. Nous sommes en 1848. La fantaisie lui vient de jouer à son tour Araminte, et Théophile Gautier écrit le lendemain :
« On a repris les Fausses Confidences qu'on n'avait pas jouées depuis la mort de M"e Mars. Et d'abord les regretteurs du temps passé, se formant en chœur, ont fait leurs évocations sur le thymélé, et chanté leur tristesse en strophes, antistrophes et épodes, à la manière des tragédies antiques, bien qu'il s'agisse ici de comédie. On crie au sacrilège, à la profanation, à l'audace insensée.
« Certes, Mlle Mars déployait dans le rôle d' Araminte une finesse, un esprit, une grâce inimitables ; mais puisque l'illustre comédienne a laissé tomber pour jamais le masque au doux incarnat qu'elle semblait tenir de la main même de Thalie, faut-il renoncer à une pièce charmante, à un diamant dont toutes les facettes lancent une étincelle? Chaque acteur célèbre, en rentrant dans l'ombre de la retraite ou de la mort, doit-il emporter avec lui les pièces du répertoire où il a brillé. A ce compte, on finirait par ne plus avoir de répertoire du tout.
a II y a, de la part de Mrae Allan, non pas outrecuidance mais résignation. Au Théâtre-Français, tel qu'il est constitué maintenant, personne n'eût mieux joué Araminte qu'elle ; on doit donc lui savoir gré de nous conserver ce chef-d'œuvre de Marivaux, et on le peut sans manquer au culte des souvenirs, culte que nous approuvons quand il n'a pas pour but de nuire aux individualités vivantes. »
C'est une des théories que nous avons le plus souvent soutenues par toutes sortes d'arguments : les chefs-d'œuvre
sont des urnes ciselées où chaque génération verse son esprit. Le vase est toujours le même, mais la liqueur change. C'est un spectacle éminemment philosophique et curieux de suivre ces interprétations diverses d'une seule et même pensée. A travers l'œuvre ancienne, le caractère de l'époque moderne où on la représente se fait jour malgré tout.
Des parties s'illuminent, d'autres rentrent dans l'ombre ; l'admiration se déplace comme les airs que le rythme, ralenti ou pressé, rend mélancoliques ou joyeux et qui excitent à volonté les larmes ou le rire ; les tirades ont un sens tout différent, suivant l'acteur qui les débite. Là où nos pères riaient, nous nous attendrissons, comme il est facile de le voir par l'exemple d'Arnolphe dans Y Ecole des Femmes. Là où ils ne voyaient que de l'esprit, nous découvrons de l'âme ; ce qui ne leur semblait que charmant nous paraît poétique.
Et pour ne pas sortir de Marivaux, prenons encore un exemple. MUe Judith venait de reprendre le Jeu de V amour et du hasard à la Comédie-Française. Écoutons Théophile Gautier, qui, en ce temps-là surtout où il s'occupait passionnément de théâtre, était un fort bon juge :
« M110 Mars jouait le Jeu de Vamour et du hasard et tout le répertoire de Marivaux avec cette netteté étincelante, cette grâce mesurée et juste, ce goût toujours sûr de luimême et cette verve railleuse qui n'appartenaient qu'à elle. Mais s'il est permis à la critique de trouver un défaut à une comédienne si parfaite, saluée par les bravos de plusieurs générations, il nous a semblé qu'elle manquait dans ses rôles à la fois si maniérés et si vrais, de l'élément aventureux et romanesque encore plutôt que poétique, qui leur donne une couleur à part.
« Les héroïnes de Marivaux ont une secrète parenté avec les femmes des comédies de Shakespeare ; elles sont cousines des Rosalinde, des Hermia, des Perdita, des Béatrix,
bien qu'inférieures; car elle? manquent, ainsi que tous les personnages des tragédies et des comédies françaises, de cet admirable sentiment des choses de la nature, du ciel clair ou troublé, de l'eau qui court, du vent qui murmure, du feuillage qui pousse, de la fleur qui s'épanouit, dont sont doués leurs illustres prototypes. Chaque être créé par le divin poète anglais porte avec lui son paysage et marche entouré de son atmosphère. Les personnages de notre répertoire se meuvent dans un milieu abstrait comme «. ces chimères qui bombicinent dans le vide », suivant l'expression de Rabelais. »
Cette façon de comprendre les héroïnes de Marivaux estelle vraie ? Ce n'est pas mon dessein pour le moment de traiter cette question. J'y reviendrai un de ces jours, car je fais à cette heure une étude particulière de Marivaux. Mais tout ce que je prétends induire de cet argument, c'est qu'il est possible à une actrice nouvelle de donner une nouvelle physionomie à un rôle où sa devancière a été incomparable en l'interprétant selon la tradition acceptée, ou selon un goût personnel :
« M,le Judith, ajoute Théophile Gautier, a très bien fait ressortir la partie fantastique, romanesque et rêveuse du rôle. Si elle n'est pas aussi preste à ce jeu de raquettes du dialogue que son illustre devancière, elle a une certaine grâce chaste, un débit intelligent, un ton de sensibilité vraie... »
La sensibilité : il paraît que c'est en effet ce qui manquait à MHe Mars, et peut-être aussi à Mme Plessy. La pièce le Jeu ch V amour et du hasard peut, à un certain point de vue, être considérée comme sérieuse. L'idée qu'un valet, un Bourguignon pût être amoureux — et qui pis est — aimé de Sylvia ne fût pas venue aux gens du dix-huitième siècle. Mettez le cœur de Jean-Jacques Rousseau sous la livrée que
Bourguignon échange contre l'habit à paillettes de son maître, quel jeu terrible et cruel !
N'ai-je pas vu moi-même le rôle d'Araminte repris par une aimable comédienne qui avait ce mérite d'y garder sa personnalité, et d'y réussir, parce qu'elle restait elle-même sans imiter Mme Plessy.
C'était Mme Madeleine Brohan.
Elle n'avait ni les grandes manières, ni la fière tournure, ni les grâces souveraines de Mme Arnould-Plessy. Mais elle portait dans ce rôle le laisser-aller de son indolente et aimable nature. Elle avait un air si bon enfant ! On sentait si bien qu'elle n'était pas faite pour la résistance ! qu'elle se laisserait séduire aux ruses de ce coquin de Dubois et aux protestations d'amour du jeune homme ! que la seule chose qui lui pût coûter, c'était de prendre un parti ! Elle avait conscience qu'il lui faudrait bien y venir, et cette nécessité lui pesait par avance.
Il y a dans la pièce, au troisième acte, un moment où Araminte est excédée de tout ce qui lui arrive. Toutes sortes d'incidents, accumulés par l'ingénieux Dubois, ont l'un après l'autre fondu sur elle, et l'ont forcée à s'avancer plus qu'elle n'eût voulu. Elle s'est déclarée presque ; elle en a quelque honte et regret, bien qu'au fond de l'âme elle sente comme un léger chatouillement de plaisir. Elle ne voit pas clair dans son cœur, et tout ce tracas la fatigue et l'irrite.
C'est là-dessus qu'entre sa femme de chambre qu'elle a un peu maltraitée de paroles. Lisette arrive, pleurant, et, après avoir expliqué à sa maîtresse qu'elle voit bien que ses services ne conviennent plus à madame :
— Je viens demander mon congé, dit-elle en terminant
— Je vous le donne, répond Araminte.
Ce je vous le donne est célèbre. Mme Plessy le jette d'un ton indifférent et bref, comme si elle disait : C'est bien !
n'en parlons plus ! J'ai d'autres ennuis et de plus graves ; laissez-moi la paix. Vous voulez votre congé; allons ! le voilà !
Il paraît que c'est la tradition de Mlle Mars, et elle va très bien à l'air de Mme Plessy, à la physionomie qu'elle imprime au rôle. Mais l'Araminte que nous présente Mme Brohan n'est pus cette personne hautaine et impatiente. — Je vous le donne, dit-elle d'un ton languissant, et l'on entend là-dessous : Encore un chagrin ! Après tout, la coupe est déjà pleine ! Celui-là de plus ou de moins qu'importe ! Je suis bien malheureuse ! Quelle existence !
Sentez- vous la différence des deux interprétations ? Ce n'est rien là qu'un assez mince détail; mais c'est par ces nuances fines que se marqne un caractère. Mme Madeleine Brohan répandait sur tout le rôle une teinte quelque peu uniforme de bienveillance souriante. J'aimais mieux à coup sûr l'interprétation de Mme Arnould-Plessy, bien plus riche en intonations fines et délicates. Je ne veux que montrer par cet exemple comme les rôles de l'ancien répertoire peu vent sans cesse être renouvelés par de nouvelles façons de les comprendre, de les sentir et de les rendre.
14 mars 1881.