LE DIALOGUE DE BEAUMARCHAIS
Je recevais, il y a quelques jours, deux jolis volumes de la nouvelle bibliothèque classique de Jouaust. Ce sont les Œuvres choisies de Chamfort, publiées avec préface et notes de M. de Lescure. Le grand avantage pour nous autres de ces réimpressions, si utiles même au grand public, c'est que le jour où les volumes nous arrivent, encore imprégnés de cette bonne et fraîche senteur de papier mouillé qui est familière à tous les journalistes, on les ouvre, on lit au hasard, on retrouve et ses souvenirs de jeunesse et ses sensations d'autrefois; on renoue connaissance avec des chef s-d' œuvre qui étaient en grande partie tombés de la mémoire.
C'est ce que je fis en recevant les deux volumes de Jouaust, et comme je relisais quelques-unes de ces pages étincelantes, j'en arrivai à celles où Chamfort parle de la facilité avec laquelle les gens médiocres arrivent aux plus hauts emplois.
Permettez-moi de citer ce passage qui est étincelant d'esprit :
« Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde? Des gens qui veulent le protéger, prétendre l'honorer, le gouverner, le conseiller : je ne parle point de ceux
qui veulent lecarter, lui nuire ou le tromper. S'il est d'un caractère assez élevé pour vouloir n'être protégé que par ses mœurs, ne s'honorer de rien, ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses lumières, par son caractère et d'après sa position qu'il connaît mieux que personne, on ne manque pas de dire qu'il est singulier, original, indomptable. Mais s'il a peu d'élévation, peu de principes ; s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protège, qu'on le veut gouverner ; s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde. »
Et tandis que je relisais cette page, je me disais à moimême : Chamfort, qui est un moraliste à la façon de La Bruyère et qui se pique de concentration, a évidemment ramassé là, dans une goutte d'essence, une vérité qui a dû jadis être développée et étendue dans une foule de traités de philosophie ou de romans : je suis sûr que si je fouillais Mme de Motteville ou Saint^Bimon, d'un côté ; Nicole ou Bourdaloue de l'autre, je trouverais les mêmes idées s'épanchant avec abondance, dans un style ou familier, ou sévère, ou magnifique. Chamfort, lui, affecte de les réduire à leur forme la plus brève et la plus expressive.
Et cependant, essayez, je vous prie, de transporter au théâtre la tirade qui commence par ces mots : « Que trouve un jeune homme en entrant dans le monde ? » Elle paraîtra longue, incolore. Elle n'a pas le style du théâtre. Ce n'est pas une idée qui frappe les yeux comme un coup de lumière.
Écoutez Beaumarchais : le comte Almaviva cause avec Figaro :
— Avec du caractère, et de l'esprit, dit le grand seigneur à son valet, tu pourrais un jour t' avancer dans les bureaux.
— De l'esprit, pour s'avancer, s'écrie Figaro ; monseigneur se rit du mien ; médiocre et rampant, et l'on arrive à tout.
Voilà le trait. Mais comprenez-le bien : pour que ce trait porte, pour qu'il éblouisse à la fois les yeux de tout un public, il faut que la vérité dont il est le résumé, le ramasse étincelant, ait été longtemps trituré par tous les modes de publicité possible ; il faut qu'elle soit devenue lieu commun, il faut qu'elle ait passé en quelque sorte dans le sang de la génération qui la comprend et l'applaudit.
Je suppose un instant que cet axiome : médiocre et rampant, et l'on arrive à tout, eût été l'expression d'une vérité originale, un axiome individuel, quelque chose comme a été par exemple (toutes proportions gardées, bien entendu) la fameuse phrase de Proudhon : La propriété, c'est le vol. Vous imaginez- vous par hasard que le mot eût obtenu le moindre succès ? Non, sans doute, il aurait étonné ou révolté le public de ce temps-là.
S'il lui a plu, c'est que depuis tantôt soixante ans, que dis-je ? depuis un siècle et demi, les philosophes, les prédicateurs, les romanciers avaient commenté, exposé, expliqué, cette vérité morale ; c'est que les courtisans et les femmes l'avaient tournée et retournée sous toutes ses faces dans leurs conversations quotidiennes ; c'est que tous ceux qui pensaient en France avaient ratiociné sur ce thème ; c'est qu'il ne s'agissait plus que de trouver à cette idée une formule dramatique, et c'est ce qu'a fait Beaumarchais.
Oui, c'est Beaumarchais qui a trouvé, pour exprimer ce lieu commun, le mot qui le résume et l'aiguise et l'enflamme : De V esprit pour arriver! monseigneur se rit du mien; médiocre et rampant, et on arrive à tout.
Beaumarchais n'est point un révolutionnaire. On l'a bien vu quand la Révolution l'a surpris et déconcerté. C'était
un homme de beaucoup d'esprit, qui avait en un degré éminent ce qu'au théâtre j'appelle le don.
Il est difficile d'écrire plus mal que ce Beaumarchais. Quelle langue prétentieuse et souvent entortillée !
— Fi donc ! répond Suzanne à Figaro qui lui a promis de dire sa vérité la plus vraie, fi donc ! en a-t-on plusieurs ?
Et Figaro part :
— Oh ! que oui ! depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies deviennent sagesse et qu'avec le temps petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu'on sait, sans oser les divulguer, car toutes vérités ne sont pas bonnes à dire; et celle qu'on vante sans y ajouter foi; car toutes vérités ne sont pas bonnes à croire, et les serments passionnés et les menaces des mères, et les protestations des buveurs, et les promesses des gens en place, et le dernier mot de nos marchands ; cela ne finit pas. Il n'y a que mon amour pour Suzanne qui soit une vérité de bon aloh »
Quel charabias ! J'avoue que le morceau est sur le public d'un effet infaillible, surtout Coquelin le disant. C'est que ce diable d'homme (je parle de Beaumarchais) a le mouvement ; il a plus encore : c'est de la trépidation.
Il s'agite si bien, qu'alors même que c'est sur place, il a l'air d'avancer. Oui, ce méchant écrivain, cet écrivain de si peu de goût, il a, par cela seul qu'il était né homme de théâtre, il a le mouvement d'abord, et puis, surtout dans le Mariage de Figaro, le ramassé flamboyant.
Toutes les vérités qui avaient cours de son temps, il les a recueillies, il les a aiguisées en flèches, il les a barbelées de plumes étincelantes ; mais il n'en a pas inventé une ; et bien lui en a pris ; car, s'il eût prêché un Évangile nouveau, il eût été obligé de commenter, d'expliquer, de faire ce qui est l'office des moralistes, des pamphlétaires, des publi-
cistes, des philosophes, des gens du monde, de la conversation quotidienne; et alors il eût provoqué chez son auditoire, des résistances, des rébellions ; on aurait senti l'envie de disenter, au lieu de se laisser tout bonnement émouvoir et prendre par les entrailles.
L'écrivain de théâtre ne doit apprendre à ses contemporains que ce qu'ils savent ; son métier est de le leur rendre plus sensible. Yillemain, parlant de Beaumarchais, en son cours de littérature sur le dix-huitième siècle, a dit assez finement que, dans son Mariage de Figaro, Beaumarchais a mis les adresses aux lettres qu'avaient écrites Voltaire, Montesquieu et Diderot.
Il y a beaucoup de vrai là dedans. Prenez tous ces mots qui ont fait la fortune du Mariage de Figaro de son temps, et qui le font encore écouter avec plaisir, vous verrez que chacun d'eux résume tout un siècle de discussions sur le sujet d'où ils semblent avoir spontanément jailli.
Brid'oison entre suivi de Marceline qui essaie en vain d'expliquer son procès à cet imbécile, gonflé de son importance.
Brid'oison.
— Croyez-vous que je ne l'entende pas, ce procès ?
Marcemse.
— Non, monsieur, et où en sommes-nous?
Quoi ! c'est vous qui nous jugerez?
Brid'oison.
Est-ce que j'ai acheté une charge pour autre chose?
Marceline.
C'est un grand abus que de les vendre.
Brid'oison.
Oui, l'on ferait bien mieux de nous les donner pour rien.
Que de choses dans ce dialogue ! Mais notez- le, s'il vous plaît, que de choses déjà sues, admises, consacrées ! Quand Marceline s'écrie : « C'est un grand abus que de les vendre »,
im mot si plaisant dans sa bouche et adressé à un tel homme, elle rassemble dans une courte phrase quatre-vingts ans d'études sur ce sujet, qui a préoccupé tout le dix-huitième siècle : la vente des charges de judicature.
Il y avait du pour et du contre. Voltaire si l'on s'en souvient, examinant la question à sa manière, avait, dans la Vision de Babouc, .montré que ces magistrats, qui avaient dû, soit à leur naissance, soit à leur argent, l'obtention de leur charge, n'en jugeaient pas moins parfois avec beaucoup d'impartialité et de bon sens ; et que, s'il y avait des inconvénients à vendre le droit de juger, il n'y en aurait peutêtre pas moins à le conférer, comme une des attributions salariées du gouvernement.
Aussi les deux points de vue se trouvent-ils en antithèse dans le dialogue de Beaumarchais :
— Oui, répond Brid'oison, on ferait bien mieux de nous les donner pour rien.
Quel mot, et comme il est profond ! Comment ne pas se dire, en l'écoutant, que si l'on avait donné pour rien à Brid'oison le droit de prononcer sur la vie et la fortune de ses concitoyens, ce triple sot n'en serait pas moins le dernier des imbéciles, un Brid'oison !
Vous voyez, par cet exemple fort probant, que Beaumarchais a ramassé en deux lignes — mais en deux lignes de théâtre — toute une discussion avec laquelle étaient familiers les esprits de ses contemporains.
— Ah ! c'est un grand abus que de les vendre ! s'écriait Marceline.
Et aussitôt toute la salle transportée de joie applaudissait à une vérité, qu'on lui avait démontrée cent fois,, qu'elle tenait pour absolument certaine, qui lui faisait l'effet d'un axiome de mathématiques.
— Oui, l'on ferait bien mieux de nous les donner pour
ien, répondait Brid'oison, et ce même public battait encore [es mains, d'abord parce que le mot est spirituel, parce qu'il st taillé à facettes, parce qu'il est à effet, mais surtout arce qu'il répondait à un autre ordre de préoccupations, lepui8 longtemps soulevées dans la foule.
Là, Beaumarchais n'innovait point, il n'était pas révolutionnaire, au vrai sens du mot. Il était homme de théâtre. 1 prenait des mains de tout le monde l'or en fusion des érités philosophiques, sociales et morales, et il le frappait
une effigie qui en faisait une monnaie reluisante et soore, qui en faisait surtout une monnaie courante.
Prenez l'un après l'autre tous les mots dont cette pièce brange étincelle :
— Ici, dit le comte, les domestiques mettent plus de împs à s'habiller que les maîtres.
Et Figaro répond :
— C'est qu'ils n'ont pas de valets pour les y aider. N'examinons le mot qu'au point de vue de la vérité. Il
st absurde ; oncques valet (s'appelât-il Figaro) ne réponit de la sorte à son maître. Sur cette phrase impertiente, Almavina aurait dû donner son compte à mon Fiaro.
Oui, mais que d'idées sous ce mot, et, j'en reviens tou- Durs là, que d'idées qui étaient universellement reçues, qui vaient cours, dont l'expression devait faire tressaillir tout n public !
Analysez ce mot, qu'y trouvez-vous ?
Eh! mais, monsieur le comte, tous les hommes sont ^aux : vous n'êtes pas plus adroit ni plus vif que moi ; si ous allez plus vite à faire n'importe quoi, c'est que je suis i pour vous y aider. A votre place, si j'avais à ma disposiion un valet tel que je suis, je me ferais fort d'aller aussi ite que vous. Que dis-je. J'irais plus vite. Car vous, après
tout... vous vous êtes donné la peine de naître, tandis que moi, morbleu!
Pour vous rendre bien compte de ce que je veux vous faire entendre, essayez de transporter par la pensée cette riposte de Figaro dans une comédie du dix-septième siècle. Vous n'y réussirez pas ; et si, par aventure, elle y eût été hasardée, vous pouvez être assurés qu'elle eût soulevé dans l'auditoire un étonnement mêlé d'indignation.
Eût-elle été moins vraie ? Non ; mais elle eût été plus nouvelle. Elle eût surpris des spectateurs, plies depuis plusieurs générations au respect des hiérarchies sociales. Elle fût tombée sur leur tête comme un coup de foudre éclatant dans un ciel bleu.
— Une réputation détestable ! dit le comte à Figaro.
— Et si je vaux mieux qu'elle ! T a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant?
Et plus loin :
— Au tribunal, le magistrat s'oublie et ne voit plus que la loi !
— La loi ! répond Figaro, indulgente aux grands, dure aux petits.
Mais je n'en finirais pas à reprendre ainsi les mots dont pétille le Mariage de Figaro. Vous les trouverez tous marqués de ce caractère qui leur est commun ; ils formulent, en style de théâtre, une vérité, qui était déjà, grâce à un lent travail du siècle, un lieu commun de politique ou de morale. Beaumarchais n'est point le colonel du régiment qui a monté à l'assaut du vieux régime : il en est tout au plus le fifre.
12 janvier 1880.