TURCARET
Turcaret est moins une pièce de théâtre qu'un pamphlet dialogué. Sauf au dernier acte, où il y a vraiment une situation dramatique, étincelante de gaieté et qui fait toujours éclater le fou rire dans la salle, toute l'oeuvre n'est qu'une satire extrêmement spirituelle et mordante, dirigée contre les traitants; une suite de conversations où sont flagellés tour à tour les ridicules et les vices de Turcaret.
On goûte cet esprit à la lecture ; ou s'amuse de tous ces traits qui tombent si drus et si perçants sur ce gros financier imbécile ; on veut autre chose au théâtre : de l'action, des caractères, une progession continue de faits ou de sentiments qui vous emporte d'un point à un autre.
Quand la pièce de Lesage fut jouée pour la première fois, on ne s'aperçut point de ce défaut ; ou plutôt (car il fut signalé par les critiques), on le sentit beaucoup moins. C'est que le plaisir de voir frapper à coups redoublés sur des gens que l'on détestait était si vif alors, qu'il tenait Heu de toute autre qualité.
A nous autres, le mot de Partisan ou de Traitant ne nous rappelle plus rien ; nombre de gens même ignorent le sens de ces deux mots. Il faut se reporter au temps où parut
Turcaret pour comprendre avec quelle joie de vengeance satisfaite dut être accueillie cette violente satire. Aucune institution ne peut, dans nos mœurs actuelles, nous donner une idée de la haine qu'excitaient à cette époque ceux qu'on appelait les partisans.
Vous vous rappelez l'envie mêlée de fureur que soulevè.rent, il y a quelques années, les manœuvres de certains spéculateurs hardis, qui gagnèrent rapidement des millions dans des affaires qui furent moins bonnes pour les actionnaires que pour eux. Il est bien entendu que je ne me fais point juge de leur conduite : je ne parle que des sentiments répandus dans le public. Ils sont trop présents à toutes les mémoires pour que j'insiste sur ce point.
Eh bien ! cette colère des hommes de notre génération contre les boursiers du second empire n'est rien, mais rien du tout, en comparaison des rages qui s'éveillaient dans le cœur de nos arrière-grand-pères, à ce seul nom de traitants et de partisans. Ce n'étaient pas seulement, ces êtres détestés, des financiers qui étalaient un luxe insolent et triomphaient de la misère publique, c'étaient encore des collecteurs d'impôts et d'impôts horriblement abusifs, absurdes, qu'ils aggravaient à leur gré et réclamaient avec une rigueur inouïe.
Vous savez si dans nos campagnes on aime le percepteur ; et pourtant nos paysans savent bien que ce n'est pas pour lui qu'il demande l'argent des contribuables ; ils peuvent se consoler de l'impôt qu'ils paient en songeant que la même charge incombe à tous, et qu'ils ne sont pas plus maltraités que leur voisin le richard. Imaginez ce que pouvait être la haine et la fureur d'un Français d'autrefois contre un homme, qui doublait à tort et à travers la somme de ses impositions, qui les mettait ouvertement dans sa poche et les dépensait avec un faste insupportable.
Songez que cet homme avait sous ses ordres une armée d'employés qui l'aidaient dans son horrible besogne, et dont chacun devait être bien plus méprisé, bien plus abhorre encore que ne peuvent l'être les gabelous, qui sont après tout d'honorables fonctionnaires de l'Etat. Songez que les huissiers marchaient sur son ordre. Les huissiers ! rappelez-vous, vous qui avez vécu dans les petites villes, rappelez-vous la force des préventions qui existent, encore aujourd'hui, contre ces officiers ministériels. C'était bien autre chose en ce temps-là, où l'on ne leur épargnait ni les coups de pied, ni les coups de bâtons, ni même les coups de couteaux.
Les partisans réunissaient sur leur tête toutes ces fureur d'un peuple poussé à bout. On les détestait à la fois comme le percepteur, comme l'huissier, comme le financier riche, et bien plus encore : car il se joignait à cette noire envie et à cette colère enragée un profond sentiment de justice distributive violée. Et ces passions étaient encore fouettées par les pamphlets et les déclamations du temps. Il semblait qu'en ce seul mot de partisans ou de traitants se résumassent tous les maux et toutes les iniquités dont souffrent les nations.
Il n'y avait donc pas besoin, pour un auteur dramatique, s'il en mettait jamais un à la scène, d'expliquer au public ce qui devait le rendre parfaitement odieux. C'était un sous-entendu entre l'écrivain et le public. Il n'avait qu'à prononcer ce nom de partisans, et aussitôt s'éveillait dans l'âme de chacun des spectateurs tout un monde d'images de douleur, de haine et de colère.
Aussi, Lesage ne s'était pas mis en peine de nous montrer par où son Turcaret était haïssable. A quoi bon ? C'était un partisan ! Il n'y a guère dans toute la pièce qu'une scène où l'écrivain dramatique nous ait rendus témoins des vols et des vilenies de son héros, c'est celle de M. Rafle ;
elle est fort courte, et d'ailleurs peu intelligible au public d'aujourd'hui, qui n'est plus au courant de ces détails de perception.
Dans tout le reste du drame, Turcaret est bafoué, vilipendé, foulé aux pieds, et ce qu'il y a de pire pour l'effet, par les plus malhonnêtes gens du monde. Il ressemble à un énorme sac d'écus, que tous ceux qui passent crèveraient à coups de pieds, où ils plongeraient leurs mains les retirant pleines d'écus, et gouaillant sur cette bonne aventure.
Je ne sais à quel endroit du drame, un des personnages de la pièce, parlant de M. Turcaret, finit par dire : « Savez-vous que j'en arrive à le plaindre, ce pauvre homme ; il est trop aisément dupe, et nous nous moquons trop de lai. » C'est, je crois, la baronne qui parle ainsi.
Cette baronne-là exprime le sentiment du public. Oui, ou finit par se sentir pris de compassion pour ce Turcaret, qu'un tas de gredins sans foi ni loi dépouillent avec cette impudeur. Qu'a-t-il fait, après tout, ce pauvre homme, pour mériter tant d'insultes ? Il est riche et un peu vantard, c'est là son seul tort dans la comédie.
Il en avait bien d'autres pour ses contemporains, et qui tous se résument en seul. Il était partisan. Mais pour nous, qui ne savons plus ce que c'est qu'un partisan, chez qui ce mot prononcé retombe vide et sans écho ; pour nous qui demandons au poète, s'il veut que nous haïssions un personnage, de nous le rendre haïssable, Turcaret est infiniment plus honnête que ceux qui le volent; il est mal élevé, si l'on veut ; mais la grossièreté de son langage est moins dégoûtante que l'horrible cynisme des coquins qui l'entourent.
Quand le marquis, vous savez bien, le marquis toujours ivre, pilier de cabaret, grec au jeu, et qui vit des femmes tout comme son ami le chevalier, quand le marquis prend à partie M. Turcaret et le raille avec un si outrageant mé-
pris, il est fort probable que tout le public de 1709 éclatait de rire. C'est qu'à cette époque, outre que Turcaret était la bête noire, par cela seul qu'il faisait le métier de traitant, ou était entêté de la qualité.
Un marquis pouvait faire tout ce qui lui plaisait, il n'en était pas moins M. le marquis. Il faisait trop d'honneur aux femmes de les déshonorer ; aux hommes de les persifler ou de les voler. Il y avait entre un Turcaret et un marquis un abîme si infranchissable, que l'on riait à toutes les nasardes données par l'homme de cour sur le partisan.
On voit ce que la scène a perdu avec nos idées d'égalité moderne. J'ai beau faire, j'ai beau remonter par l'imagination le cours des siècles, non, cela est plus fort que moi, c'est le sémillant marquis que je trouve ignoble, et je ne puis m'empêcher de plaindre Turcaret. C'est juste le contraire de ce qu'a voulu l'auteur. Mais ce n'est pas ma faute.
C'est la sienne. Il fallait qu'il ne laissât pas dans l'ombre tout un côté de son personnage, et le côté le plus important. Il s'en est fié sur la complicité du public de son époque, sans songer que la postérité n'entrerait pas de plain-pied dans ces sentiments de haine, dont il a besoin pour que son drame soit intéressant.
Le Turcaret, de Lesage, n'indigne plus ; il étonne on il fait pitié. On se dit que ces monstruosités ne sont pas possibles, à moins qu'on ne pleure sur ce pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith.
Une autre faute de l'auteur, c'est de ne l'avoir entouré que de gredins de bas étage. Lesage s'en excuse, dans son épilogue, en objectant qu'il a peint le train de la vie ordinaire. Cette justification n'est que spécieuse. Il n'y a guère de siècle au contraire où la bonne vieille bourgeoisie ait eu des mœurs plus sévères et une éducation plus solide.
Qu'on lise, si l'on veufc se rendre compte de ce qu'était une famille bourgeoise en ce temps-là, qu'on lise dans l'histoire de Beaumarchais, par M. de Loménie, le tableau qu'il donne de la famille d'un simple horloger, qui ne valait ni mieux ni pis que la plupart de ses voisins. Il est difficile de trouver des gens plus instruits, plus laborieux, d'une vie plus digne, qui soient plus foncièrement honnêtes et plus capables même de vaillants sacrifices.
Une nation où il n'y aurait plus que des nobles comme le chevalier et le marquis, des femmes comme la baronne, des riches comme Turcaret, où Frontin et Lisette seraient la graine de la bourgeoisie future, cette nation-là serait dans un bien triste état ; et l'on ne comprendrait pas qu'un quart de siècle plus tard elle déployât dans les assemblées qui devaient réformer la France, tant de raison, d'éloquence et de patriotisme.
Cette absence de tout sentiment délicat, de toute vertu un peu noble, est déjà fatigante dans OU Blas, dans un roman que l'on lit, à soi seul, au coin de son feu. Combien est-elle plus fâcheuse au théâtre, où les hommes réunis sentent bien plus vivement le besoin de s'élargir l'âme et de se l'emplir de pensées généreuses !
— J'admire le train de la vie humaine, dit Frontin au premier acte. Nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d'affaires, l'homme d'affaires en pille d'autres : cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde.
Pas si plaisant que le veut bien dire Lesage — horriblement triste au contraire ? C'est une loi dramatique à laquelle je ne sais point d'exception : il faut absolument que dans un drame, on s'intéresse à quelqu'un ou à quelque chose. La contemplation de mœurs mauvaises ne suffit point à réjouir les yeux ni l'esprit au théâtre. Ce plaisir
désintéressé, ce plaisir scientifique et âpre convient au moraliste. La comédie veut davantage, elle exige que le cœur soit touché, et qu'il prenne parti...
Tous les raisonnements du monde ne prévaudront point contre cette nécessité qui s'impose. Lesage plaide fort bien sa cause dans l'épilogue, où il répond aux critiques qui lui étaient déjà adressées de son temps. Mais qu'importe que Ton sorte convaincu par ses arguments, si l'on se retire ennuyé de sa pièce.
Turcaret vous renvoie triste, mécontent des autres et de soi-même. On s'en retourne chez soi avec une courbature à l'esprit.
Le style est d'une simplicité merveilleuse. Oserai- je dire que sur ce point encore la lecture est plus favorable à cette pièce que la représentation ? Les plaisanteries n'ont pas toutes le relief qu'exige l'optique de la scène. Elles sont fines, aiguës, pénétrantes. Mais ce sont des aiguilles et non des flèches. Elles s'enfoncent sans bruit dans la blessure. On ne les voit pas venir de loin, armées de plumes qui flambaient. Il faut une minute de réflexion pour les deviner et les comprendre ; on ne rit qu'après, à la réflexion.
Ajouterai-je encore que, parmi ces railleries, quelquesunes sentent bien plus le pamphlet que le théâtre. Ce sont celles que les personnages disent pour se moquer d'euxmêmes, et sachant bien ce qu'ils font. C'est la manière ordinaire de Voltaire dans la diatribe du docteur Akakia ; mais elle ne lui a jamais réussi, quand il l'a transporté à la scène, où la naïveté est tou jouis plus drôle.
Un exemple entre vingt : la baronne a besoin d'une femme de chambre, et Frontin veut lui en donner une de sa main. Notez qu'il a le plus vif intérêt à ce que sa protégée entre dans cette maison, et voici comme il la recommande.
— Pourquoi, lui demanda Ja baronne, est-elle sortie de chez ses maîtres ?
— C'est, répond Frontin, qu'elle servait des personnes qui mènent une vie retirée, qui ne reçoivent que des visites sérieuses, un mari et une femme qui s'aiment ; des gens extraordinaires. Enfin, c'était une maison triste, et ma pupille s'y est ennuyée.
— Où est-elle donc à l'heure qu'il est?
— Elle est logée chez une vieille prude de ma connaissance, qui, par charité, retire des femmes de chambre hors de condition, pour savoir ce qui se passe dans la famille.
Tout ce dialogue est charmant ; mais qui ne voit que Frontin se pince ici pour se faire rire ; qu'il dit justement tout ce qui peut dégoûter la baronne de la fille qu'il lui propose ; qu'elle ne devrait pas être assez sotte, elle qui est si sujette à caution, pour s'en aller prendre une femme de chambre qui connaît des prudes de cette espèce.
Eemarquez de plus que cet esprit n'est pas pétillant, qu'il ne jaillit pas en traits de feu ; il est comme enveloppé, il se dissimule sous une apparence de simplicité extrême. Quelques hommes délicats le saisissent au vol et le goûtent en courant; mais il ne s'en va pas frapper la foule en pleine poitrine.
Yoilà bien des raisons pour expliquer la réserve du public en face de cette œuvre remarquable. Elles sont du fait de l'auteur. Il en est d'autres qui tiennent à la façon dont la comédie est montée.
Je ne parle point du rôle même de Turcaret. J'ai entendu faire, le premier soir, bien des critiques de la façon dont il a été rendu par Barré. Je ne les crois pas très justes. Il faut faire attention que pour jouer Turcaret, il n'y a plus ni
modèles, ni traditions. Je suis aussi ignorant que le comédien de la tournure, des allures, du ton et des gestes d'un partisan en 1709.
Un des grands éléments de rire dans la pièce, c'est la différence qu'il y a entre les manières de Turcaret et la désinvolture du marquis. Comment veut-on que cette différence ne soit rendue sensible au théâtre, quand elle n'existe plus depuis longtemps dans le monde. Est-ce qu'entre un financier de nos jours et un Montmorency (s'il eu existe encore) vous pourriez distinguer autre chose que des nuances presque imperceptibles ? C'est le même habit, le même chapeau, la même façon de saluer, le même langage. L'égalité démocratique a passé le niveau sur toutes les conditions sociales.
Comment le comédien nous donnera-t-il aujourd'hui la sensation de cet abîme creusé entre un Turcaret et un marquis, à moins de faire une énorme caricature ? Il y a là un problème que je défie au plus habile de résoudre. C'est que la difficulté n'est pas dans le rôle en lui-même, mais dans les préjugés du public, sur lesquels on n'a aucune action. Je trouve, pour ma part, que Barré s'en est tiré à son honneur. Il a donné à son personnage une sottise ample qui est fort réjouissante, et il a marqué la grossièreté des manières sans tomber dans la charge criante. Il est suffisamment étoffé ; il a la figure large, rougeaude, importante et bête ; les gestes abondants et assurés, des façons de s'asseoir sur les fauteuils comme s'il s'y roulait ; il est violent et rude sous une épaisse carapace de bonhomie. Je ne dis pas que ce soit l'idéal, mais je ne vois pas trop par où l'on pourrait beaucoup mieux faire que lui. Je ne l'ai trouvé faible que dans les scènes de fureur, quand il casse les porcelaines de la baronne. Il me rappelle, en cet endroit, les colères de Géronte dans les Fourberies de Scapm. Mais diantre! c'est ici plus sérieux.
En somme, ce qui manque à 2\ircaref, c'est l'intérêt et la gaieté ; et l'on peut reprocher aux acteurs d'avoir forcé encore la teinte sombre de l'œuvre.
4 mars 1872.
LA « METROMANIE J>
La Comédie-Française a repris cette semaine la Métromanie de Piron. Il y avait près de trente ans qu'on ne l'avait jouée, car la dernière reprise qui en a été faite par M. Edouard Thierry date de 1865. Il avait fallu à cette époque la reprendre à nouveau ; les traditions en étaient perdues. C'est pour Delaunay qu'on l'avait remontée. Je ne crois pas qu'elle ait jamais été jouée couramment ; elle n'a reparu sur l'affiche qu'à de longs intervalles et pour peu de temps. Je me souviens qu'à la reprise de 1865 les vieux amateurs — il y en avait encore beaucoup à l'orchestre, en ces temps préhistoriques, — me disaient que Mlle Mars s'était plu à jouer le rôle de Lucile. Ils ne m'ont pas dit ce qu'elle en tirait, et je ne pense pas qu'elle en ait pu tirer grand'chose. Le rôle n'est pas des meilleurs.
J'ai sous les yeux le feuilleton qu'écrivait un de nos ancêtres, Geoffroy, le critique attitré du Journal des Débats, au lendemain d'une reprise qui eut lieu, en 1806. Son article se termine par ces lignes mélancoliques : « Le Méchant et la Mètre-manie ont cette triste conformité qu'on les loue beaucoup et que l'on n'y va guère. Ce sont des pièces qui apportent plus d'honneur à leurs auteurs que de profit aux
comédiens. Les succès d'estime sont froids, les vrais trésors d'un théâtre sont les pièces peu vantées et fort courues ; elles ont le sort des jolies femmes galantes, que personne n'estime et que tout le monde veut avoir. »
On inférerait malaisément de cet éloge que la Métromanie, en 1806, fit courir tout Paris. Il ne semble pas même, aux louanges données par l'abbé Geoffroy à l'ouvrage, qu'il en ait été vraiment charmé lui-même. Son article est moitié figue et moitié raisin. Il s'y trouve un assez joli portrait du Damis de Piron :
« Avant Piron, l'usage immémorial était de présenter les poètes, au théâtre, sous les couleurs les plus ignobles, avec les attributs de la plus honteuse misère : un mauvais habit noir, quelquefois déchiré, une méchante perruque très mal peignée et mise de travers, un maintien grotesque, une figure basse et hideuse. C'était sous ces dehors brillants qu'on avait coutume de livrer les poètes à la risée publique. Leurs sentiments et leur langage étaient encore plus burlesques que leur costume. Piron réforma tout cela, et, pour son honneur, il nous montra un poète comme il n'y en avait point, un poète magnifiquement vêtu, brave, généreux, désintéressé, aussi leste et aussi galant qu'un amoureux ; mais amoureux, comme Don Quichotte, d'une Dulcinée en l'air, non du Toboso, mais de Quimper-Corentin, uniquement entêté d'une chimère qui le rend ridicule, mais non pas méprisable... »
Et le terrible abbé — car il n'était pas tendre notre illustre prédécesseur; il était même assez mal appris et quelque peu cuistre — Geoffroy part de là pour exécuter une charge à fond de train contre les poètes de son temps, qui ne sont pas taillés sur le modèle de Damis. La boutade est assez amusante.
« Les poètes d'aujourd'hui ne ressemblent pas tout à fait
à ce portrait. Ils sont élégants à la vérité, vêtus à la dernière mode et presque aussi frivoles dans leur costume que dans leurs vers ; ce sont de petits maîtres. La plupart sont, je crois, très capables d'accepter ou de donner un rendezvous au bois de Boulogne, pourvu que le rendez-vous se termine par un déjeuner. Quant à la générosité et au désintéressement, il ne paraît pas qu'ils s'en piquent autant que le Damis de la Mètromanie. Les journaux retentissent de leurs querelles peu généreuses, sur des sujets et des plans qu'ils prétendent qu'on leur a volés, sur les intrigues qu'ils emploient pour se supplanter mutuellement. Beaucoup n'aiment la gloire que pour la fo rtune qu'elle procure ; et Sapho elle-même reviendrait en personne, qu'ils ne la préféreraient jamais à une héritière de cent mille écus... »
M. Jules Claretie savait parfaitement, quand on s'avisa de tirer la pièce de Piron d'une poussière de trente années, qu'elle n'aurait pas plus de succès d'argent en 1892 qu'elle n'en avait eu en 1865 et en 1806 Mais c'est l'honneur de la Comédie-Française de remettre de temps à autre sous les yeux du public des ouvrages qui ont longtemps passé pour chef-d'œuvre, lorsqu'il s'y trouve, en effet, comme dans la Mètromanie, des parties de chef-d'œuvre. Qui pourrait en vouloir à la Comédie si elle nous rendait quelque jour ou Nicomède, ou Sertorius, ou Bérénice ou même cette Mèrope, qui est un drame aussi bien fait et aussi pathétique qu'il est mal écrit ? Il faut lui savoir gré, au contraire, et la remercier de l'effort qu'elle fait et du désintéressement dont elle donne la preuve.
Vous imaginez-vous par hasard que l'administrateur qui a décidé cette reprise, et les artistes qu'il a choisis pour exécuter ce travail, se soient abusés un instant sur le résultat final. Ils savaient fort bien qu'ils ne pourraient donner de la pièce que trois ou quatre représentations pendant l'été;
que, dans la saison d'hiver, ils la serviraient une seule fois aux abonnés du mardi et du jeudi, et enfin qu'ils offriraient peut-être encore ce spectacle une ou deux fois au plus au public du dimanche, et que ce serait tout ; que l'ouvrage serait ensuite remisé avec tous les égards dus à un pseudochef-d'œuvre, sans jamais avoir fait un sou. Ils savaient tout cela, et ils ne s'en sont pas moins mis de grand cœur à la besogne. Ce n'est pas une petite affaire de monter la Métromanie. Il y faut un bon mois de répétition ; tous les rôles sont difficiles et quelques-uns très longs et très durs.
Les artistes qu'on a chargés les ont tous acceptés avec empressement et reconnaissance, ravis de ce nouveau champ d'études qui leur était ouvert.
Si j'insiste sur ce point, c'est que j'y vois la meilleure réponse à faire aux déclamations dont on nous rebat les oreilles contre la Comédie- Française. Trouvez -moi un théâtre au monde où l'on se donne avec allégresse tout ce mal, pour l'unique plaisir d'offrir une curiosité intéressante à trois mille amateurs qui ne prendront peut-être pas même la peine de témoigner un peu de satisfaction, qui s'en iront, en disant d'un air ennuyé : « Ce n'est que cela ? je croyais que c'était mieux ! »
C'est une maigre récompense pour tant de travail. Mais nos jeunes acteurs en ont, par bonheur, une autre qui ne saurait leur manquer. C'est la joie d'avoir pénétré profondément dans l'intimité d'une œuvre, incomplète sans doute, mais où éclatent des beautés de premier ordre ; c'est le sentiment qu'ils ont du profit qu'ils tirent de ce travail ")our eux-mêmes. Je ne cesserai de le répéter : on ne devient un bon et vrai comédien qu'en jouant le vieux répertoire. C'est une sorte de palestre où la diction et le geste s'élargissent. On en revient plus fort et mieux trempé pour les œuvres modernes.
.J'ai plus d'une fois causé de cette Mèfrommiie avec quelques-uns de ceux qui l'étudiaient. J'étais vraiment touché de leur dévouement, émerveillé de leur ardeur. Ils avaient la foi, et ce qu'il y a d'admirable, c'est que, tout en me parlant avec feu des découvertes qu'ils faisaient dans ce texte ils se rendaient parfaitement compte que ce texte resterait lettres closes pour les trois quarts du public.
Us ne se sont pas trompés ; la représentation a été froide, plus froide même qu'il y a trente ans. En 1865, les deux premiers actes furent écoutés dans un silence morne. Il faut dire aussi que ces deux premiers actes sont mortels : des préparations sans fin, des incidents sans liaison, des entrées et des sorties sans motif, un va-et-vient d'histoires et de personnages où l'on ne s'intéresse point ; de beaux vers par-ci par-là et quelques-uns fort plaisants; mais la trame du style trop serrée, tout cela manquant d'aisance et de jour ; nous avalions notre langue.
Mais au troisième... Oh! j'ai gardé un souvenir trè^ exact de cette soirée... Ce fut comme un éveil subit du public intéressé et charmé. La grande scène où Damis défend contre son bourgeois d'oncle les droits de la poésie l'enleva et, à partir de ce moment, il écouta, il applaudit, il acclama même; Delaunay doit se rappeler encore l'enthousiasme qu'excitèrent quelques scènes, et dont il eut sa bonne part.
Cette fois, nous n'avons rien vu de pareil. La salle ne s'est pas dégelée un instant. Elle a paru ne rien comprendre à la pièce. Il est vrai que, si vous n'en prenez que la contexture, elle est tout ensemble peu claire et enfantine. Il n'y eut jamais intrigue si embrouillée, si difficile à suivre et qui valut si peu la peine d'être démêlée. Mais il ne faut jamais, dans les œuvres consacrées, s'attacher aux défauts qui ont été cent fois constatés et qui sont dès lors comme
non avenus. Mieux vaut ne tenir compte que des grandes qualités qui ont fait sa réputation.
Ce qu'il y a de charmant dans la pièce, et qui n'a malheureusement pas été assez mis en dehors et pas assez senti dans cette représentation, c'est que le démon des vers planes sur toute la comédie; c'est que tous les personnages en font ou font semblant d'en faire, ou affectent de ne rien tant goûter que les vers, depuis le riche Francaleu, prêt à donner sa fille, la riche Lucile, à un pauvre diable habile dans l'escrime de la rime, jusqu'à Lucile elle-même, qui aime Dorante pour les élégies qu'elle croit qu'il compose. Ceux mêmes qui représentent la vile prose, Lisette et l'oncle Baliveau, sont, comme les autres, emportés dans ce tourbillon.
Piron nous a conté dans sa préface qu'il s'était peint lui-même dans sa Mètromanie. Rieu n'est plus vrai ;il a mis quelque chose de son âme dans ce Damis si honnête homme et si fou de poésie. On ne connaît guère dans le public que le Piron de la légende, débraillé, cynique, éternuant (c'était son mot) les vers orduriers, chassé des maisons honnêtes pour son gros rire rabelaisien, le héros d'une foule d'histoires scandaleuses. Ce Piron-là n'est pas le vrai. La légende s'est formée et s'est transmise, on ne sait trop comment; personne n'a réclamé et, à la longue, il y a eu prescription. Une ode fameuse, et dont tout le monde a entendu parler, bien que peu de gens l'aient lue, Y Ode à Priape; quelques plaisanteries sur les ânes de Beaune, qu'il a lui-même contées fort gaiement dans un morceau resté célèbre ; cinq ou six anecdotes, apocryphes peut-être, qui se sont répétées de génération en génération, voilà sur quoi on a jugé l'auteur de la Mètromanie.
J.-J. Weiss est l'un des premiers qui aient essayé de remonter ce courant. Il a, dans une conférence qui n'a pas
été, je crois, recueillie en volume, montré quel brave homme et quel poète c'était que ce Piron si calomnié.
Il a vu en Piron une des plus éclatantes fleurs de la race bourguignonne, un fils de Dijon, formé à l'image de la ville. Cette ville, J.-J. Weiss qui l'avait habitée deux ans, en a fait, pour expliquer le génie d'un de ses plus illustres enfants, une description qui est une merveille d'ingéniosité et de pittoresque.
« Regardez- la du dehors, dit-il, avec ses toits de tuile bariolée, ses clochers et ses clochetons, sa flèche bizarre, hardie et tortue, sa tour cathédrale surmontée de la famille Jacquemart : on dirait un volumineux et fantasque château de pâtisserie qui émerge sur le vert de la plaine. Entrez ensuite dans la ville.
y> Considérez l'architecture de ces maisons : celles du peuple s'arrondissent à la base, comme s'enfle le ventre de ces gourmands, qui servent d'enseigne à un marchand de comestibles; celles où résidaient la magistrature et la noblesse lettrées du dix-huitième siècle, un Bouhier, un de Brosses, un Buffon, coquettes d'ailleurs et bien proportionnées en leurs diverses parties, sont coiffées d'un toit immense, presque aussi vaste à lui seul que le reste de l'édifice ; il semble qu'on ait voulu tout mettre en greniers pour réserver la place à d'abondantes provisions. Larges panses d'une part et, de l'autre, têtes énormes.
d Considérez les produits du pays : le chambertin nourricier et capiteux, l'âpre moutarde, le pain d'épices chargé de substances de haut goût, la plus succulente charcuterie qu'il y ait au monde.
» Examinez, après tout cela, la population elle-même. Voyez ces femmes aux formes riches, que la nature a créées pour être d'incomparables nourrices ; voyez dans les 'faubourgs ces puissantes faces d'hommes, ces trognes bourgeon-
nées, contentes, rubicondes, épanouies; ces plantureuses et triomphantes bedaines. Maisons, produits, hommes, le trait qui domine tout, c'est la force un peu épaisse, l'exubérance, la redondance ; de là résulte un insatiable besoin d'expansion. Dès avant Clovis, les Gaulois et les Romains des bords delà Saône observaient que, de tous les barbares, les Burgondes étaient les meilleurs vivants, les plus faciles à se communiquer, ceux qui avaient le plus besoin de se rencontrer et de présenter eux-mêmes bon visage d'hôtes. Encore aujourd'hui, les gens du bourg, le quartier populeux de Dijon, définissent leur ville une ville bien affable, en s'arrêtant longtemps sur Va ; car les spondées plaisent aux oreilles dijonnaises. »
Cette force, cette redondance que Weiss donne comme le trait principal de l'esprit dijonnais, exclut dans nne certaine mesure au moins la finesse d'esprit ; on en tire deux qualités qui semblent contraires à première vue, mais qui, au fond, ont de communes attaches ; la jovialité épaisse et même un peu grossière d'une part ; de l'autre, les dons sonores et sculpturaux, l'art oratoire, l'éloquence toujours vigoureuse et parfois brutale.
Piron est de cette race. Il a sans doute le côté de la grivoiserie plantureuse. Il ne l'a que trop montré pour son malheur. Il a aussi le jet ample et ferme d'éloquence poétique. Son ode, cette trop fameuse ode, n'est pas un de ces petits écrits libertins et émoustillants, qui chatouillent un bel espritblasé. C'est un torrent de strophes grossières, qui roulent d'un flot énorme des rimes retentissantes, d'amples et abondantes images.
La Mètromanie abonde en vers superbes qu'un maître ouvrier a forgés sur son enclume dans un métal solide, brillant et sonore. Oui, sans doute, il y en a beaucoup d'obscurs, d'entortillés et même de plats; ainsi il dira :
La moitié de mon bien remise en ton pouvoi Parmi nos sénateurs s'offre à te faire asseoir.
Comprenez si vous pouvez ! une moitié de bien qui s'offre à faire asseoir quelqu'un au Sénat ! Il dira aussi :
La fraude impunément dans le siècle où nous sommes Foule aux pieds l'équité si précieuse aux hommes.
C'est rimer avec deux chevilles, et quelles chevilles ! je vous en citerai par douzaines qui ne valent pas mieux.
Piron travaillait difficilement, et quand un détail ne valait pas la peine qu'il eut prise à l'exprimer également, il y renonçait ou n'y arrivait pas. Mais toutes les fois que la pensée le soutient, il jaillit de son lourd marteau des vers d'une vigueur de sens et d'une plénitude de son admirable, des vers tout d'une venue, comme ceux de Malherbe, aussi solides et aussi magnifiques. Il a des tirades que ne désavouerait pas Corneille, des tirades qui ne sont pas seulement des lieux commuDS parés d'une thétorique brillante : mais où les vérités générales s'échauffent d'un sentiment personnel et se fixent dans un alexandrin qui reluit et qui sonne.
Les comédiens priaient un jour Piron de changer je ne sais quel passage qui leur déplaisait, et comme il s'en défendait, on lui allégua l'exemple de Voltaire, qui témoignait déplus de complaisance : <t M. de Voltaire, répondit-il, travaille en marqueterie ; moi je jette en bronze. » On s'amusa beaucoup de cette saillie qu'on prit pour la rodomontade d'un vaniteux écrivain, et les critiques en rient encore.
Piron avait pourtant raison : Voltaire n'a été poète que dans la poésie légère. Ses tragédies sont devenues illisibles, ainsi que ses poèmes ; et sauf quelques endroits qui sont tout de satire, ses épîtres morales ne sont guère, quoi qu'en ait dit notre ami Emile Faguet, dignes d'être relues.
Son style, ce style qu'on admirait tant au dix-huitième siècle, tombent de toutes parts en ruines ; le vernis s'en est écaillé; l'œuvre s'est en quelque sorte effritée et dissoute.
Nous écoutions l'an dernier à l'Odéon le Mahomet du maître. C'était évidemment l'œuvre d'un homme qui avait l'instinct dramatique et savait manier une situation théâtrale. Mais quelle déplorable langue ! Des vers sans allure, d'une nauséabonde pauvreté de rimes, et dont le clinquant paraît aujourd'hui horriblement faux et passé. Le vers de Piron a la sonorité du bronze ; il en a la durée ; ampleur, solidité, retentissement, tout y est, et avec un feu d'éloquence, où l'on sent le cœur d'un poète.
C'est qu'il était poète avant tout, poète dans toute la force du terme, avec toute l'honnêteté de vie, toute la générosité de sentiments que comporte ce beau titre. Il n'avait point de tenue et ce défaut lui a fait tort dans l'opinion de ses contemporains, qui étaient pourtant, avec les gens d'esprit, assez coulants sur l'article. Mais la tenue est si facile à la sottise ! Il est plus aisé d'arborer une cravate blanche et un maintien grave qu'un cœur noble et un esprit généreux. Que de gens de lettres ont joui de l'estime publique, qui n'avaient ni sa large bonhomie, ni la fierté raide de son caractère !
Il ne demanda jamais rien à personne, en un siècle où tendre la main n'était pas un déshonneur pour un écrivain de talent. Il ne connut jamais ni les bassesses de l'intrigue des cours, ni les manèges des coulisses. On l'appelait le grand benêt, le grand nigaud, et plus familièrement bimbin.
— Vous n'êtes pourtant pas riche, mon pauvre Piron, lui disait un jour Voltaire avec une menace de compassion cavalière et hautaine.
— C'est vrai, répondait gaiement Piron ; mais je m'en... moque, c'est comme si je l'étais.
Marié à une femme qui devint folle furieuse en ses dernières années, il ne voulut jamais se séparer d'elle. Il la soignait, se laissait battre et la pleura de tout son cœur, lorsqu'elle mourut, comme s'il eût fait une perte irréparable.
Il n'eut qu'une passion dans sa vie, et la plus noble qui ait jamais tourmenté le cœur d'un homme, la passion des vers. Il adorait la poésie comme une maîtresse et il estimait le poète à l'égal d'un dieu. Vous vous rappelez l'anecdocte fameuse :
Piron, en compagnie d'un financier et d'un duc et pair, arrive au seuil de l'hôtel où le traitant habite. Le duc, avec la courtoisie des grands seigneurs d'autrefois, s'efface et s'adressant à Piron :
— Veuillez passer, monsieur Piron, lui dit-il.
Le financier croit faire sa cour, et avec un haut le cœur :
— Oh ! monsieur le duc, dit-il, un poète !
— Les qualités sont connues, dit fièrement Piron ; je passe.
C'est cette passion généreuse qui a échauffé la Métromanie, qui en a fait une œuvre, demeurée très belle, malgré ses défaillances. Il y a des morceaux excellents dans les tragédies et les drames qu'il écrivit auparavant et depuis. Les Fils ingrats, notamment, étincellent de vers superbes. Mais cette force d'éloquence, cette ampleur de développements, cette vibration de l'alexandrin ému, Piron ne les eut jamais qu'en se mettant lui-même sur la scène, qu'en faisant parler le poète.
On tenait table encore, on se serre pour nous ;
La joie en circulant me gagne ainsi qu'eux tous;
Je le sens, j'entre en verve et le feu prend aux poudres ;
Il part de moi des traits, des éclairs et des foudres,
dit Damis dans la Mêtromanie, et c'est vraiment Piron qui parle alors ! Oui, oui, il se sentait possédé d'un démou, qui, cédant à l'énergie d'un appel puissant et réitéré, lui soufflait ses vers, des vers si nourris de pensée, si pleins d'inspiration et d'une sonorité si drue, pas assez souples sans doute et qui manquent parfois d'agrément facile et d'aisance ; mais on y sent la forte et âpre moutarde du Dijonnais. «e ne sais rien dans notre langue qui rappelle de plus près, par le jet ample et sonore de la poésie, Malherbe et Corneille, que la scène entre Baliveau et son neveu.
Je me souviens encore des acclamations que souleva Delaunay, il y a trente ans, quand répondant à son oncle qui l'accablait sous ce vers magnifique :
Va des auteurs sans nom grossir la foule obscure,
il lui jeta cette tirade enflammée, dont je ne puis citer que les derniers vers.
Que la fortune donc me soit mère ou marâtre ; C'en est fait : pour barreau je choisis le théâtre ; Pour client, la vertu ; pour loi, la vérité ; Et pour juges, mon siècle et la postérité.
Ah ! que Delaunay était charmant dans ce rôle ! Il lui donna une désinvolture pleine de noblesse et de grâce. Il le joua en homme du meilleur monde, fier et gai, un peu fou, mais généreux, mais galant et détaché de toute vanité sotte. On sentait que ce personnage ne tient pas à la terre, qu'il glisse un peu au-dessus, dans les régions sacrées et charmantes de la poésie, dans des régions où, l'homme enivré de beaux vers, s'écrie :
Muses, tenez-moi lieu de fortune et d'amour I
Il n'avait point, comme le poète romantique de 1860, le
front coiffé d'orages ; il ne lançait pas ses vers, comme .. du haut du Sinaï. Xon, il était aimable, comme le siècle de Piron, il avait laissé à Damis, avec la chaleur de sa flamme, une bonne humeur spirituelle et fîère. Et quelle diction animée et savante ! C'était un charme de l'écouter quand il disait :
Que petit contre le roc une vague animée? Hercule a-t-il péri sous l'effort du pygmée?
L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna ; Zoïle contre Homère en vain se déchaîna,
Et le palais du Cid malgré la même audace Croît et s'élève encore au sommet du Parnasse.
Delaunay ne faisait de ces vers qu'une sorte de longue phrase musicale, dont tout l'effort portait sur le dernier hémistiche, et cependant il marquait chaque détail d'un accent particulier, passant de l'un à l'autre par des transitions si habilement ménagées qu'elles étaient pour ainsi dire insensibles.
25 juillet 1892.
LE <ï MECHANT »
Ce titre du Méchant trompe, à mon avis, sur le vrai sujet de la comédie. Cléou n'est ni un méchant, au noir sens du mot, ni un médisant, comme Laharpe voulait qu'on lenoinmât plutôt.. C'est... mais ici je demande permission à mes lecteurs d'user d'un mot qui n'est pas encore admis dans la langue de la bonne compagnie, mais à qui je ne sais aucun équivalent en français... c'est le représentant de la blague parisienne, dans un milieu provincial.
La Contagion d'Emile Augier a transporté un brave et excellent provincial dans l'atmosphère de la blague parisienne et elle examine l'influence qu'exerce ce dissolvant sur une âme prudhomesque, notant une à une toutes les dégradations, tous les effritements de cette vertu, attaquée comme le rocher d'Annibal par un feu qu'on arrose de vinaigre. Le Méchant de Gresset, par un procédé contraire, prend la blague parisienne, et la déporte dans un milieu honnête et bourgeois, où elle essaie de répandre son venin corrosif.
Ceux sur lesquels elle a prise sont ou des femmes frivoles ou des jeunes gens heureusement nés, mais séduits par un air de fatuité avantageuse, et tâchent par suite d'imiter son jargon. Mais les autres, les gens sérieux, comme Ariste, les
bons bourgeois, un peu naïfs, mais honnêtes et sensés, comme Oronte ; mais les jeunes filles sagement élevées et d'un bon naturel, comme cette délicieuse Chloé, une pudique fleur de province, sont réfractaires à l'inoculation de ce virus, et finissent par l'expulser de l'économie domestique.
L'originalité de Gresset, c'est précisément d'avoir été luimême un provincial dans cette étude de la province, qui devait aboutir au triomphe de l'esprit provincial. Gresset n'a fait que traverser Paris. Il en a connu assez pour en sentir l'agrément ; mais il s'en est vite dégoûté, s'en exagérant les défauts qu'il transformait en vices, et il est retourné dans son pays natal, à Amiens, où il a tout bonnement planté ses choux, abdiquant sa gloire.
Il faut bien se rendre compte de ce qu'était en ce temps-là la joie d'être célèbre et les plaisirs aristocratiques qui couraient au-devant d'un poète en vogue pour apprécier la singularité de cette résolution. Il semblait que l'homme qui avait écrit Vert- Vert à vingt-quatre ans, et que la bonne compagnie s'arrachait de toutes parts, ne pût vivre ailleurs qu'au milieu de cette société aimable, spirituelle, qui ouvrait tant de salons au mérite à la mode.
Mais Gresset était resté profondément provincial. La plaisanterie parisienne lui inspirait une sorte de dégoût mêlé d'horreur. Si l'on eût su alors ce que c'était que la mélancolie, il y eût assurément tourné. Il s'éloigna de cette atmosphère où il étouffait. Il n'est pas étonnant qu'il ait peint de couleurs vives ce milieu, où il s'était plu un moment, parce qu'il était un homme d'esprit, mais qu'il avait très vite pris en aversion, parce qu'il possédait un fond de principes solides, mais sans ouverture ni variété d'imagination.
Etudiez le rôle de Cléon à ce point de vue ; en lisant ©es verts si corrects, si bien frappés de Gresset, essayez, ce qui
n'est pas fort difficile, de les traduire en prose moderne, vous retrouverez dans les discours de ce personnage tout le bagage de paradoxes qui constitue la blague contemporaine.
Florine lui dit qu'elle trouve son frère un peu niais, et qu'elle sent quelque honte à l'avouer pour un homme de sa famille, et voilà qu'aussitôt Cléon part :
La parenté m'excède, et ces liens, ces chaînes De gens dont on partage ou les torts et les peines, Tout cela préjugés, misères du vieux temps. C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents.
Vous avez de l'esprit, et votre fille est sotte ; Vous avez pour surcroît un frère qui radote ; Eh bien ! c'est leur affaire après tout; selon moi, Tous ces noms ne sont rien, et chacun est pour soi.
Pour bien comprendre le sel de la scène transportez-la, par la pensée, en 1874, dans un atelier, entre jeunes gens qui devisent en fumant un cigare. La conversation tombe sur les parents. En voici un qui prend parole; que dit-il ? justement ce qui est le fond du discours de Cléon : « C'est pour le peuple enfin que sont faits les parents. » Oh ! il ne le dira pas de même. Où l'un avait mis de l'esprit, un tour de concision propre aux maximes, l'autre se répandra en images vives, en métaphores outrées, en expressions pittoresques, en alliances de mots bizarres, en accouplements de pensées inattendues; il aura de l'imagination dans le langage, c'est la manière actuelle. Au fond tous deux exprimeront la même idée.
Ça ne les empêchera ni l'un ni l'autre d'adorer leur mère, de se battre pour leur sœur, de passer la nuit au chevet d'une vieille tante qui se meurt. La blague a cela de particulier qu'elle n'empêche point les sentiments, quoique après tout il ne faille pas s'y fier. A force de débiter des paradoxes, on
finit par y plier le train de sa vie. Et c'est le cas de Cléon, que Gresset, le provincial renforcé, n'a pas manqué d'exagérer et de noircir.
S'il eût montré Cléon, qui se croit si supérieur aux affections communes, qui méprise avec une si hautaine insouciante les lois de la morale ordinaire, y conformant sa conduite dans une circonstance donnée, et démentant ses parole par ses actes, il eût été plus vrai, mais moins parfaitement provincial et peut-être moins dramatique. Car le théâtre ne veut que des caractères tranchés. C'est ce qui fait que jamais, à ma connaissance, la blague parisienne n'a réussi à la scène. Elle n'est que la mousse d'un esprit paradoxal, qui feint de se jouer de tout ce que la foule révère, mais qui ne veut pas qu'on le prenne au sérieux, et ne se prend pas au sérieux lui-même. Il n'y a rien de plus antipathique à l'art de la scène.
Le rôle de Chloé est vraiment délicieux. C'est peut-être la seule jeune fille de ce genre qui ait été mise sur notre théâtre, et peinte au naturel. Il est impossible d'être plus chaste, plus naïve, plus aimante, que cette jeune fleur, éclose aux environs d'Amiens, et qui exhale un doux parfum de province. Il est bien fâcheux que l'auteur n'ait pas osé ou su lui donner une place plus considérable dans son œuvre. Il a esquivé une ou deux scènes qui étaient nécessaires, et que Molière n'eût pas manqué de faire.
Valère, ébloui de son Cléon qu'il a pris pour modèle, commence par avoir une peur horrible du mariage que sa mère lui a ménagé avec une petite pécore provinciale. Au débotté donc, il rencontre le père, et, pour s'en faire mal venir, il lui dit mille impertinences. Peu après on le voit revenir en scène tout rêveur ; il a rencontré Chloé dans l'intervalle, Chloé avec qui il avait joué enfant, Chloé qui lui a paru charmante, et il s'écrie :
Je ne sais où j'en suis, ni ce que je résous ; Ah ! qu'un premier amour a d'empire sur nous ! J'allais braver Chloé par mon étourderie ; La braver... j'aurais fait le malheur de sa vie. Ses regards ont changé mon âme en un moment ; Je n'ai pu lui parler qu'avec saisissement. Que j'étais pénétré ! Que je la trouvais belle !
Oui, mais nous aurions bien voulu être témoin de cette entrevue, dont les résultats ont été si décisifs. La scène valait la peine d'être écrite. Gresset n'avait pas le droit de l'escamoter. Elle eût mis en tout son jour la fraîcheur candide de cette Chloé, dont les chastes attraits ont raison si vite et de la fatuité et du goût de parodoxe qui constituent la blague parisienne.
11 mai 1874.