LES « TROIS SULTANES
Nous ne connaissions les Trois Stiltanes que pour les avoir lues. La pièce avait été, au dix-huitième siècle , donnée avec un succès énorme sur la scène des Italiens. Depuis, elle avait été reprise en 1802 à la Comédie-Française, et j'ai sous les yeux le feuilleton que notre ancêtre Geoffroy écrivit à ce sujet. Il y a beaucoup de réflexions qui ne nous paraîtraient être aujourd'hui que du fatras prud'homesque. Les critiques n'échappent pas à la loi générale : ils vieillisent et se fanent. Mais laissez-moi détacher de cet article un paragraphe qui semble avoir été écrit au lendemain de la représentation à laquelle nous venons d'assister :
i Roxelane réunit la raison avec la folie, le sentiment avec la gaieté, la grandeur d'âme avec la frivolité, un courage héroïque avec toutes les grâces et toutes les minauderies de son sexe ; c'est ce mélange extraordinaire qui donne à son caractère beaucoup d'éclat et d'intérêt. Ce rôle est difficile à bien jouer : une jolie fille fait aisément la folle t l'impertinente ; elle est alors dans son élément ; mais il faut être grande actrice pour saisir les nuances d'une pareille physionomie et passer adroitement du grave au doux,
Au 'plaisant au sévère. Quoique l'auteur nous présente souvent Roxelane comme beaucoup trop leste dans sa conduite et dans ses manières, l'actrice doit, mettre une sorte de décence et de dignité jusque dans ses extravagances ; il y a un ton qui ennoblit l'impertinence même; le rôle de Roxelane est manqué s'il est joué en grisette. »
Nous ne dirions pas mieux à cette heure, nous ne dirions pas autrement : «se le rôle de Roxelane est manqué s'il est joué en grisette ». Favart, qui adorait sa femme, l'avait écrit exprès pour elle, en amoureux, mais en amoureux qui est homme de théâtre jusqu'au bout des ongles. Je ne me représente pas nettement, après tous les portraits qu'on a tracés d'elle, ce qu'a pu être Mme Favart. Il est certain qu'elle n'était pas régulièrement jolie : elle était pire comme dit l'autre. Elle étaic capable tout ensemble et des transport d'un amour honnête et désintéressé, comme fut celui qu'elle porta à son mari, et des folies qu'inspire un caprice, et même d'un certain dégingandage d'idées, de sentiments et de conduite qu'autorisait la morale accommodante du dix-huitième siècle.
' Je viens de relire, dans le volume de M. Gustave Desnoiresterres qui a pour titre Epicuriens et Lettrés, le chapitre où l'auteur nous parle en grands détails de Favart et de son ami l'abbé de Voisenon. Il entre en des détails infinis sur la liaison de Mme Favart avec le maréchal de Saxe, apporte à l'appui de ses dires une foule de lettres authentiques. C'est la bouteille à l'encre, et il est impossible de s'y reconnaître. Ce que j'y vois de plus clair, c'est que les chevaliers de MmR Favart qui se sont portés fort de sa vertu, sont de purs nigauds. C'est aussi que l'illustre maréchal a joué dans toute cette affaire de cœur un bien vilain rôle, \ d'un pandour retors et hypocrite. Elle a été sa maîtresse, I cela ne fait nul doute. Mais l'a-t-elle aimé ou l'a-t-elle sim-
plement irrité et, comme nous dirions aujourd'hui, énervé par ses fantaisies de jolie femme, passant d'un coup de folie qui la jetait aux bras de son amant à des retours de tendresse légale et tout aussi furieuse qui la ramenaient à son mari ? Cette complexité de sentiments est assez difficile à démêler quand on lit le récit de Desnoiresterres.
Au reste, je n'en parlerais pas (car, à cette date, que nous importe que Mme Favart ait plus ou moins aimé le maréchal de Saxe, qu'elle ait été plus ou moins fidèle à son mari ?) non, certes, je n'en parlerais pas si nous ne retrouvions dans Eoxelane un crayon assez exact, bien qu'embelli, de cette figure si composite, si mobile, passant avec aisance et d'un seul bond de la gaminerie spirituelle du gavroche parisien à des allures d'honnête femme ou plutôt de princesse digne de tous les respects.
Cette figure, on voit que Favart l'a caressée avec amour. 11 n'y a pas dans notre théâtre de rôle où il faille passer par plus de sentiments divers, par plus de changements d'allures ; tour à tour impertinente et gaie, hautaine et sérieuse ; un aimable enjouement, qui est le fond même du caractère, surnageant toujours. De la gaminerie, il en faut sans doute pour ce personnage, mais plus encore de la grâce, une grâce qui s'insinue dans tous les détails du rôle, spirituelle et même libertine à de certains endroits, plus sévère et presque majestueuse en d'autres, mais toujours voluptueuse et enchanteresse. C'est pour Eoxelane que semble avoir été écrit ce vers du poète :
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
MUe Ludwig n'a très bien rendu qu'un des côtés de ce rôle multiple. Tout ce qui est de gaminerie gouailleuse, de spirituelle impertinence, elle l'a mis en plein vent, et elle a, très justement, à diverses reprises, enlevé la salle. Les
saillies impétueuses de Roxelaue, bousculant à sa fantaisie la gravité du sultan, tiraient un nouveau prix de cette physionomie agaçante et drôlette.
Mme Ludwig n'a pas paru se douter du changement qui s'opère au troisième acte dans le rôle. Il y a dans cette gamine une vraie femme, dont Favart s'est plu à montrer la dignité et la grandeur. Ainsi, tenez, mademoiselle, au troisième acte, Roxelane vient de piquer le sultan par ses badinages ordinaires : il l'a chassée. Il la rappelle : elle revient :
En vérité, mon aimable sultan,
Vous avez la tête tournée.
De ces misères-là je suis fort étonnée.
Où donc est le grand Soliman Qui fait trembler l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie?
Une petite fantaisie Trouble l'esprit du monarque ottoman.
A quoi s 'occupe ici le plus brave des princes ? L'Arabe révolté menace tes provinces :
Coure le punir, laisse gémir l'amour, Donne-lui, si ts veux, des soins à ton retour.
Eh bien ! ma chère enfant, si vous dites ce couplet de la même voix aigrelette et railleuse qui vous a servi aux premiers actes, si votre geste et votre diction ne l'élargissent pas, vous trahissez l'auteur, vous ne marquez pas d'un trait assez appuyé le revirement qu'a ménagé le poète.
Voulez-vous un autre exemple ? Et, si j'insiste sur cette critique, c'est que je vous crois très capable de vous corriger. Il y a, vers la fin du troisième acte, une tirade qui est restée célèbre, que Geoffroy précisément cite comme ui morceau achevé : c'est celui où Roxelane, à peu près sûre de devenir la femme légitime du sultan, lui expose ce que doit être, à son avis, l'épouse d'un grand monarque.
Epouse d'un sultan, une femme estimable, Qui fait asseoir la tendre humanité
A côté de la majesté, Qui tend à l'infortune une main secourable,
Adoucit la rigueur des lois.
Protège l'innocence et lui prête sa voix, Aux yeux de ses sujets la rend-elle coupable?
Sans cesse avec activité
Elle étudie, elle remarque Ce qui nuit, ce qui sert à votre autorité,
Vous présente la vérité,
Le premier besoin d'un monarque;
En la montrant dans tout son jour Elle sait l'embellir des roses de l'amour... etc.
Toute cette tirade est charmante, encore que la langue en soit molle et fluide. Vous nous l'avez déblayée d'un train rapide, comme si vous aviez hâte d'en être délivrée, comme si vous craigniez d'ennuyer le public. Mais non, ce n'est pas cela. Il fallait nous la détailler au contraire et y appliquer tous les artifices d'une diction savante. C'est ainsi que vous l'auriez rendue courte. Songez que le morceau est la justification des roueries et des ambitions de Eoxelane. Elle ne mérite de monter sur le trône que parce qu'elle sera jette épouse éclairée et sage, la digne associée et compagne iu grand Soliman.
Si le rôle est conçu de cette façon, la pièce en prend plus l'intérêt et de piquant. Vous avez eu beaucoup, mais beau- ;oup de succès, et un succès très mérité ; c'est parce que e voudrais vous voir parfaite dans ce rôle, qui est si joli, i à effet, que je vous ai présenté ces observations.
Je crains, hélas ! qu'il ne soit de ces critiques comme de outes celles que je hasarde. On me traite d'empêcheur le danser en rond, et l'on passe. Mais, comme disait ce bon Dacier, ma remarque subsiste.
Tous les rôles ont été sacrifiés à celui-là. Je n'en sais guère de plus ingrat que celui de Soliman, ce niais solennel, qui joue tout le temps le rôle d'un sot, offrant son visage aux nasardes qu'y applique Roxelane, sursautant, se fâchant, revenant, comme un sot qu'il est, pour mieux faire valoir les gentillesses de sa partenaire.
Il faut remercier Albert Lambert de l'avoir composé avec tant de soin. On trouvait autour de moi qu'il était peut-être un peu trop majesteux pour ce rôle, d'une majesté odéonienne et maubanesque. Je voudrais bien vous y voir. Si vous ne gardez pas une certaine dignité, la pièce tourne tout de suite à l'opérette. On pourrait en effet la pousser à la charge : rien ne serait plus facile. Mais ce serait méconnaître et la pensée de l'auteur et les traditions du lieu. Les Trois Sultanes, c'est une comédie de genre, qui doit garder comme un parfum du siècle où elle est née : le parfum des élégances discrètes. La convertir en parade, ce serait en dénaturer le caractère : la grâce fragile qui en est le premier charme y périrait.
A côté du rôle de Koxelane, Favart, en bon mari qu'il était, a placé deux rôles de femme qui lui servent de repoussoirs. L'un est celui d'une Circassienne qui n'a guère, tout le long de la pièce, qu'à montrer sa beauté de Circassienne, avec des arrondissements de bras ; c'est à peine s'il lui a donné quelques mots à dire ; il est vrai qu'elle chante deux romances pour charmer le sultan. Mlle Bertiny, qui a la voix très juste et très pure, a fort agréablement modulé ces deux morceaux, qui sont charmants ; elle y a emporté un gentil succès. Le public, en France, est toujours ravi de voir une ac-*trice faire ce qui ne concerne pas son état. Notre spirituelle Réjane, qui est si excellente comédienne, n'a jamais été plus applaudie que le jour où elle a esquissé son pas de cancan. On a donc grandement fêté les couplets de MIle Bertiny.
C'est M. Léon, le chef d'orchestre du théâtre, qui les a ou retrouvés ou composés, je ne sais pas au juste. En tout cas, c'est à lui que l'arrangement en est dû. Ils ont la couleur du temps et ils ont fait le plus vif plaisir.
L'autre rôle est celui de la troisième sultane, Elmire, dont Favart a fait une Espagnole hautaine et fière. Je disais tout à l'heure que le rôle du sultan est ingrat; celui-là l'est bien davantage encore, car il faut qu'Elmire feigne un amour qu'elle ne sent point, et Soliman, qui ne l'aime pas, ne revient à elle de temps à autre que pour faire enrager Roxelane ; il la plante là à tout instant, en sorte qu'elle est obligée tantôt de se pâmer sur un fauteuil : « Ah ! j'expire ! » tantôt de se relever, comme lancée par un ressort : « Ah ! je renais ! » Ce serait assez drôle, poussé à l'outrance de l'opérette moderne. Mais, dans cette demi-teinte de raillerie aimable, il ne faudrait qu'un geste faux ou un mot brusque pour que le personnage, qui est presque toujours en scène, accrochât et fît rire. Mlle Nancy Martel lui a prêté l'élégance svelte de sa taille, que relevait un fort beau costume bien porté, son joli visage et son bien-dire. Elle a, et ce n'était pas commode, contribué pour sa part à la supériorité de l'ensemble.
J'ai gardé pour le dernier un rôle qui a été la joie de cette soirée : c'est celui de l'eunuque Osmin, joué par le jeune Berr. Je croyais connaître ce rôle, ayant lu bien souvent la pièce. Berr me l'a révélé. Je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus plaisant en observant une mesure plus juste et plus spirituelle, dans un personnage où la grosse charge est si aisée. Berr a une variété et un imprévu d'intonations vraiment admirables. Et quelle diction ! quelle merveilleuse diction ! Il n'y a pas un mot de valeur qui ne se détache dans ce débit, si savant tout ensemble et si naturel, et chaque mot porte. Berr a touché au parfait dans l'exquis.
Il faut dire que la pièce n'a été, d'un bout à l'autre, qu'un long succès. Je n'étais pas, lorsqu'on parla de la monter, sans inquiétude sur le résultat final. Je commence par déclarer que ce résultat, n'eût-il pas été tel que nous le souhaitons, comme il est arrivé pour la Mètromanie , n'aurait fourni matière à aucune récrimination contre la Comédie-Française. Son devoir, et, j'ose le dire, son honneur, est de remettre de temps à autre sous les yeux du public d'aujourd'hui, non pas seulement les chefs-d'œuvre authentiques des siècles passés, mais encore les œuvres moindres qui, pour des raisons diverses, ont tourné la tête des contemporains.
Parmi les raisons qui ont fait jadis le succès des Trois Sultanes, il y avait, outre le mérite de l'œuvre, qui est jolie et éorite avec une aimable fluidité de style en vers libres, outre le talent de l'actrice, qui était la coqueluche de la cour et de la ville, une circonstance assez particulière : c'était la première fois que l'on mettait à la scène, dans la comédie, un sérail, des Turcs, et des Turcs blagués par une Parisienne : le spectacle était nouveau. Mais, depuis, le vaudeville et l'opérette avaient fait un terrible abus des pachas imbéciles, des eunuques ridicules, et des costumes, et des chants et des danses du harem. 11 y avait à craindre qu'au Théâtre- Français toute cette friperie ne parût vieux-jeu.
Il n'en a rien été : ce mélange de spectacle, de chants et de danse a paru charmer le public l'autre soir. Toute cette figuration, manœuvrée par Donato, a fait merveille, et même Gravollet, dans un rôle de muet, a obtenu un succès de fou rire. Les danses, réglées par Mlle Fanta, nous ont enchantés. Entre nous, pourtant, il faudra changer les costumes du corps de ballet : ils sont lourds et disgracieux. A chaque instant, l'orchestre se récriait et battait des mains, et moi, tandis que la pièce s'en allait ainsi aux nues, je ne pouvais
m'empêcher de songer à mon pauvre ami J.-J. Weiss. Il en aurait été si heureux, si heureux ! il aimait tant et Regnard, et Piron, et Gresset, et Parny, et Favart !
Il a fait dans le temps, en 1865, à l'Athénée, une conférence sur Favart dont j'ai encore, après tant d'années, le souvenir présent à la mémoire : c'est qu'elle fut toute pétillante d'aperçus ingénieux et étincelante d'esprit. Elle n'a malheureusement jamais été écrite ; il n'en reste qu'une assez froide analyse dans la Revue des cours littéraires, devenue plus tard Revue bleue. On a envie, disait Weiss, de chanter les vers de Favart au lieu de les dire. Ce qui lui a manqué, c'est un musicien qui bordât sur ses vers une partition digne d'eux. Et il citait en exemple une des plus jolies poésies du vaudevilliste.
Il était une fille, Une fille d'honneur Qui plaisait fort à son seigneur.
En son chemin rencontre Ce seigneur déloyal Monté sur son cheval.
Mettant le pied à terre, Entre ses bras la prend :
C Embrasse-moi, la belle enfant. 1 « — Hélas ! lui dit-elle, Le cœur transi de peur, Volontiers, monseigneur.
Mon frère est dans ses vignes.
Vraiment, s'il voyait ça, H Tirait dire à mon papa.
Montez sur cette roche; Jetez les yeux là-bas...
Ne le voyez-vous pas? 9
Tandis qu'il regarde.
La fillette aussitôt Sur le cheval ne fait qu'un saut.
« Adieu ! mon gentilhomme.
Et zeste ! elle s'en Ta ; Monseigneur reste là.
Cela vous apprend comme On attrape un méchant.
Quand on le veut, on se défend.
Mais on ne voit plus guère De ces filles d'honneur Refuser un seigneur.
Et "Weiss continuait :
« Tout est à sa place en cette chanson légère ; elle enlève. On n'a plus le droit de dire, après l'avoir lue, que les Anglais et les Allemands ont inventé la ballade. Les Allemands et les Anglais ont une ballade à eux, rien de plus, et nous en avons une autre à nous, rien de moins. »
Notre ami Jules Lemaître vient, dans les Débats, de consacrer trois feuilletons à expliquer comment il se pouvait faire que son illustre prédécesseur aimât cette sorte de littérature. Ces feuilletons sont bien spirituels et bien amusants. Jules Lemaître y trouve, à ce goût de Weiss, toutes sortes de raisons, les unes tirées de son éducation, les autres du milieu où il a vécu. Il n'y en a qu'une qu'il oublie, la meilleure : c'est que peut-être toute cette poésie, qui coule d'une veine si française, est en effet très fraîche et très agréable. "Weiss l'aimait, comme j'ai vu qu'à Vienne les Viennois aiment leur eau de source, qu'ils boivent avec délices et qu'ils préfèrent à toutes les boissons du monde. Gresset, Parny, Favart et autres, c'est de l'eau de source. Les palais blasés peuvent n'y trouver aucune saveur ; pour Weiss, c'était, comme il le disait lui-même, un délice. Pour moi aussi d'ailleurs, et sans doute encore pour un certain nombre d'honnêtes gens que l'exotisme met en défiance, quand il ne les horripile pas.
22 août 1892.