ETUDES GÉNÉRALES
INFLUENCE DE MOLIÈRE SUR LE MONDE CIVILISÉ {Écrit pendant le siège de Paris)
C'était le 15 janvier l'anniversaire de la naissance de Molière, et la Comédie -Française a tenn à la fêter cette année comme les autres ; elle a voulu que rien, pas même le bruit des bombes qui tombaient à cette même heure sur Paris, ne vînt interrompre cette pieuse tradition. Elle a donc ouvert son théâtre pour ce grand jour, et elle a bravement mis sur son affiche le Dépit amoureux et Amphitryon, et, pour terminer le spectacle, un à-propos en vers de M. Gondinet. Disons tout de suite que cette pièce de poésie, qui était plutôt une imprécation contre les Allemands qu'un éloge du maître, a fait un effet immense. Les vers en sont tour à tour énergiques et touchants, et ils ont été lancés par Coquelin, de cette voix vibrante qui ajoute tant de force à tout ce qu'il dit.
Ce ne sera pas un des souvenirs les moins curieux du siège que cette représentation. Le canon grondait et faisait rage sur la rive gauche, et les coups, retentissant avec un bruit sourd, s'entendaient à travers les mille bruits de la
grande ville éveillée. La foule n'en était pas moins énorme aux alentours du théâtre. A une heure et demie, la salle était comble, et c'est à peine si les familiers de la maison trouvaient à se caser sur un tabouret de supplément. La recette a dû être considérable; elle aidera la Comédie- Française à payer son budget de chaque mois. Au rebours de tous les autres théâtres, sans en excepter l'Opéra, la Comédie-Française n'a congédié aucun de ses employés, et elle a traversé cette effroyable crise, servant les pensions qu'elle doit à ses vieux serviteurs, acquittant les gages de tous ceux qui sont encore à son service. Elle attend, sans pâlir, de plus dures épreuves.
Le directeur m'a montré comment il avait fait mettre, autant qu'il est possible, à l'abri des bombes, cette admirable statue de Yoltaire, qui est la pièce la plus précieuse de sa collection de marbre. Il sait bien que le drapeau d'ambulance placé au sommet du théâtre, non plus que le respect de Molière, n'arrêtera les Prussiens, et qu'ils se feront, au contraire, un plaisir cruel de détruire, s'ils le peuvent» cette maison qui est l'une de nos plus vieilles et de nos plus chères gloires.
Ils se vengeront de Molière, qui les importune, sur son temple. C'est que Molière est, avec Shakespeare, le génie le plus humain, le plus cosmopolite, et ni l'un ni l'autre n'appartiennent à l'Allemagne. Nous sommes habitués à louer beaucoup Molière ; mais il est un point de son histoire que nous ignorons presque, ou du moins dont nous ne parlons jamais : c'est son rayonnement glorieux sur l'Europe lettrée.
On ne sait pas assez chez nous la prodigieuse influence que Molière a exercée sur tous les théâtres du monde civilisé, durant tout le dernier siècle. Vous trouverez quelques traits de cette histoire dans une étude fort bien faite qu'un
de nos professeurs, M. Legrelle, a présentée à la Faculté des lettres sur Holberg, un poète danois, qui a été précisément un des plus heureux imitateurs du maître.
C'est en Angleterre que furent accueillies d'abord les œuvres de notre grand comique. Dès 1670, elles étaient en possession de divertir l'aristocratie britannique. Il se forma à Londres sous Charles II et Jacques II toute une école de poètes, dont l'ambition hautement déclarée était de faire, pour ainsi dire, du Molière. Le duc de Newcastle et Tryden transformèrent Y Étourdi sous le titre de Sir Martin Marpîot. Wickerby, qui, ainsi que Wanbrugh, avait séjourné à Paris, reproduisit l'Agnès de V École des Femmes, dans sa Country- Wife, puis dans son Plain dealer, le héros même du Misanthrope. Les pièces de Congrèves sont pleines des réminiscences de Molière, et cinquante ans plus tard, l'abbé Prévost, dans sa gazette littéraire, le Pour et le Contre, qui est l'aïeule de notre revue britannique, constatait l'immense succès qu'obtenait à Londres le théâtre de Molière.
On sait qu'à cette époque, vers 1750, il était fort négligé à Paris, où la nation était engouée de tragédie. Les Anglais nous reprochaient cet abandon, et Fielding, qui devait plus tard s'illustrer par son roman de Tomes-Jones, adaptait à la vie de son pays la plupart des chefs-d'œuvre de Molière. Il est impossible d'ouvrir le théâtre de Shéridan, sans y trouver, à chaque pas, une réminiscence ; Y Ecole du scandale pétille de traits empruntés au maître, et si l'on en retirait ce qui a été pris à Y École des femmes, au Misanthrope et au Tartuffe, il n'en resterait pas grand'chose.
L'Allemagne — cette Allemagne qui nous conteste aujourd'hui toutes nos gloires et voudrait les anéantir - ne se souvient plus sans doute qu'elle a longtemps vécu de Molière. Dès 1680, l'électeur de Saxe, en résidence à Torgau, se faisait représenter les sept ou huit chefs-d'œuvre du
poète français. En 1680 î et Molière était mort en 1673 ! Si l'on songe à la lenteur des communications à cette époque, on est surpris de la rapidité avec laquelle cette influence du génie de Molière s'est répandue de l'autre côté du Rhin.
Le siècle suivant lui appartient tout entier en Allemagne. Il s'était fondé à Leipzig, sous la direction du célèbre Gottsched, une école qui se proposait, par une habile imitation du théâtre français, de donner une littérature dramatique à son pays. Pour elle, Molière représentait la perfection de la haute comédie, et tous ceux qui le comprenaient s'efforçaient tantôt de le reproduire, et tantôt de lui dérober sa manière. Dans ce groupe, on distingue, à côté de Gottsched et de sa femme, le nom de Lessing, tout jeune alors, et qui n'était pas encore en possession de son originalité propre. Gottsched avait tenu à donner à ses jeuues collaborateurs une scène pour produire leurs œuvres, et des acteurs pour les jouer. Il avait décidé la Veuber, une actrice célèbre de ce temps-là, à se fixer à Leipzig. C'était la première fois qu'une ville, en Allemagne, voyait un théâtre populaire et régulier s'établir en ses murs. Là furent représentées la plupart des œuvres de Molière, ou traduites, ou refaites. Ainsi Mme Gottsched traduisait le Misanthrope, tandis que Krueger refaisait le Tartuffe. Lessing composait d'après la méthode française, et presque avec les personnages de Molière, les premières comédies que nous avons de lui ; Elias Schlegel lui empruntait l'idée et jusqu'aux bons mots de ses pièces.
Mais l'influence de Molière n'est pas alors circonscrite à cette école et enfermée à Leipzig. De Hambourg à Vienne, il ne cesse de fournir à de nombreux traducteurs, adaptateurs, imitateurs, une mine inépuisable d'œuvres, lues avec transport de toute l'Allemagne sur tous les théâtres importants, il est joué par les grands acteurs. C'est Eckhof,
c'est Ackerman, c'est Schrœder, c'est Iffland qui se disputent à l'envi ses principaux rôles. C'est à ses pièces qu'ont recours tous les directeurs de théâtre dans l'embarras. On le jouait presque dans les écoles sous le masque d'une honnête latinité, et Gœthe lui-même, qui, de son propre aveu, s'était fait à dix-huit ans l'imitateur encore bien inexpérimenté de Molière, jouera un peu plus tard, devant la petite cour de Weimar, le rôle de Lucas, dans le Médecin malgré lui.
Molière n'était pas arrivé plus tard en Italie qu'en Allemagne, et surtout il n'y avait pas moins vite réussi. La première traduction italienne est de 1698. Celle de Gozzi, qui parut bien plus tard, vers le milieu du dix-huitième siècle, devait populariser ses œuvres dans la Péninsule. U Avare, les Précieuses ridicules, passèrent dans les dialectes et les patois populaires de l'italien. Le Tartuffe, réduit en trois actes, par un obscur imitateur, sous le titre de II don Pilona, faisait les délices de la société italienne.
Le premier poète comique de l'Italie, Goldoni, est un disciple de Molière. Il l'avoue hautement lui-même dans ses Mémoires; et lorsque, entrant en France, il franchit le Var, c'est l'ombre de Molière qu'il invoque pour lui servir de guide dans ce nouveau pays. Le théâtre de Goldoni n'a pas cessé, depuis un siècle, de donner à l'Italie le divertissement de la bonne comédie, et, à l'heure qu'il est, le rire du théâtre italien n'est qu'un écho indirect et prolongé du génie de Molière.
Il fallut du temps au maître pour passer les Pyrénées. C'est seulement vers le milieu du dix-huitième siècle que le Tartuffe, traduit en portugais par le capitaine Manoel de Sonza, fut joué à Lisbonne, aux applaudissements de la foule.
Mais en Espagne, il nous faut arriver à 1760 pour voir
le Misanthrope et V Avare inspirer enfin aux poètes et aux critiques la pensée de régénérer sur ces modèles la comédie nationale. Celui qui se roua à cette œuvre avec le plus d'ardeur s'appelait Moratin, un nom à peu près ignoré en France, mais fort connu de l'autre côté des Pyrénées. Il était venu dès sa jeunesse à Paris, et s'y était lié étroitement avec G-oldoni. C'est avec lui qu'il avait médité ses vastes projets de réforme littéraire, et il revint en Espagne, proclamant dans une préface, qui fut une sorte de manifeste, la nécessité, pour la comédie espagnole, de se mettre pour un temps à l'école de Molière. Il traduisit ses œuvres, non sans prendre de grandes libertés d'arrogance, et les fit jouer à Madrid, où elles obtinrent un grand succès. Moratin mourut à Paris, et fut enterré non loin de celui dont il s'était fait le disciple.
Voilà pour les grands peuples. Mais il serait aisé de suivre la piste de cette influence chez des nations dont la littérature est moins célèbre, et semble circonscrite au pays où se parle la langue qu'elle emploie. Nous voyons Molière naturalisé de bonne heure à Amsterdam par l'empressement des contrefacteurs. Mais un fait plus curieux encore, c'est que les éditions françaises ne suffisant pas à la curiosité des classes moyennes, qui ne savaient pas notre langue, on les traduisit en flamand. En Danemark, il inspira un homme que nous a fait connaître M. Legrelle, Holberg, qui est très populaire dans son pays, et qui, si j'en juge par les extraits qu'a donnés le jeune professeur, est un bon écrivain comique de premier ordre. A la cour de Stockholm, son succès était le même qu'à Copenhague, et devant Charles XII ou jouait le Bourgeois gentilhomme avec tout le luxe désirable de mise en scène.
Les singulières affinités de caractère qui ont toujours relié par de mystérieuses attaches la Pologne à la France,
ne se montrent nulle part mieux que par la vogue de Molière dans ce pays. Elle y fut extraordinaire, et la meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est que, dans l'espace d'un siècle, il y compta sept traducteurs. M. Legrelle en donne les noms, et il ajoute que peut-être sa liste n'est pas complète.
Enfin, dès 1757, Molière était traduit à Moscou, et Cailhava conte qu'un voyageur du temps, le baron de Tott, vit jouer, au fond de la Tartarie, à peu près vers le milieu du dix-huitième siècle, une imitation du Tartuffe. Ainsi l'œuvre de Molière, en moins de quatre-vingts ans, s'était en quelque sorte répandue sur toute l'Europe et en avait renouvelé le théâtre. Nous pouvons dire qu'au dix-neuvième siècle, si son influence s'y est amoindrie, son renom n'a fait que croître. L'Europe n'imita plus directement Molière, elle l'admira davantage. Ce fut pour la gloire cosmopolite de notre poète une nouvelle phase, celle de la vénération. Molière passait dieu.
L'Allemagne — il n'était pas encore de bon goût de nous y mépriser — ne fut pas la dernière à apporter son tribut au maître. Gœthe donna le branle. Nous savons aujourd'hui, grâce aux confidences d'Eckermann, ce qu'il pensait de Molière. Il aimait à l'appeler non pas le premier dans son art, mais le modèle même de cet art, et il le relisait une fois tous jes ans pour se rapprocher, disait-il lui-même, de la perfection du génie comique. Il ne parlait qu'en se moquant des impertinents paradoxes de Schlegel, qu'il avait qualifiés de ridicules.
C'est l'Allemagne moderne qui a élevé à Molière le monument le plus digne de lui. Un éditeur d'Aix-la-Chapelle a fait paraître, sous la direction de M. Lax, une de ces traductions comme en savent faire les Allemands pour les poètes qu'ils aiment, à la fois exacte et élégante, où rien
ne périt des beautés de l'original. Elle ne se contente pas de le lire, elle le fait jouer sur tous ses grands théâtres. A Dresde, dans ce théâtre qui est comme le temple de l'art dramatique, Molière, seul des nôtres, a sa statue. A Stuttgard, c'est M. Duruy qui conte le fait dans son Voyage dt Paris à Bucharest, pendant une période où Racine n'apparaît qu'une fois sur l'affiche, Molière compte vingt et un* représentations. Ses marionnettes elles-mêmes, on en a ls preuve, ont colporté ses personnages et ses livrets d'un car refour à l'autre.
Il semble que Molière ait exercé une sorte de fascinatior sur les critiques anglais. Ils ont oublié pour lui leurs habitudes d'âpre patriotisme, et quelques-uns même sonl allés jusqu'à lui sacrifier, fort injustement d'ailleurs, Shakespeare. Il est assez curieux de lire un article que Walte: Scott écrivit sur Molière, à propos de la biographie qu< M. Taschereau venait de publier. Il l'appelle, à plusieurs reprises, le prince de tous les poètes comiques, et s'efforce, dans un parallèle qui se poursuit deux pages durant, de mettr< Shakespeare au-dessous de lui. Quand Mlle Mars s'en alk donner à Londres des représentations dont Molière fit près que tous les frais, les journaux et les revues reprirent 1< parallèle entre les deux grands génies, et notre Molièr< sortit plus grand encore et plus respecté de cette comparaison dangereuse.
Il est vraiment populaire à Londres. Il suffit, pour s'er convaincre, d'avoir été témoin, au Musée de Kensington de la curiosité vive que provoquaient parmi les visiteurs les petites toiles où M. Leslie et d'autres encore ont essayé de traduire, à l'aide du pinceau, l'effet dramatique de quelques scènes de notre poète. Il y a peu d'années encore, les élèves du collège d'Eton jouaient une de ses œuvres devant 1( prince de Galles et sa jeune femme et à huit jours de dis-
tance, le Speechh day, à Harrow, était consacré à une représentation de mélanges dramatiques, où figurait le Bourgeois gentilhomme. Un jeune homme qui porte l'un des plus grands noms de l'aristocratie anglaise s'était chargé du modeste rôle de Covielle, et faisait rire, aux dépens du grand Turc, les défenseurs en titre de l'empire ottoman.
En Russie, Molière est joué non pas seulement sur le théâtre français, mais dans la langue nationale. Mais il paraît que, depuis quelques années, la vogue a passé à Marivaux : affaire d'actrice probablement. La grande figure de Molière reparaîtra plus brillante. L'Amérique enfin, elle aussi, a traduit, commenté, critiqué Molière ; et comme l'Angleterre, elle le place à côté de Shakespeare. C'est qu'en effet ces deux noms s'évoquent invinciblement l'un l'autre, et doivent rester unis dans une même admiration.
Il était bon de rappeler, surtout en un pareil jour, cette universelle influence qu'a exercée sar tous les théâtres de l'Europe un des maîtres de l'esprit français. Les Prussiens peuvent détruire nos chefs-d'œuvre ou nous les voler, il y a une chose qui demeurera toujours hors de leurs atteintes : c'est le prestige de nos grands hommes, c'est le renom de Molière, et les services qu'il leur a rendus à eux-mêmes, en leur apprenant à penser. Us auront beau dire et se moquer de la grande nation. Il y a un côté par où elle est et restera toujours grande en effet : c'est par l'art, et plus spécialement par l'art dramatique.
Avec quel plaisir nous avons entendu hier ce chefd'œuvre de grâce légère, Amphitryon, la seule pièce où Molière ait daigné mettre de l'esprit. Il en a jeté à pleines mains; l'esprit, celui qu'on aime tant de nos jours, l'esprit de mots pétille dans ce dialogue si vif et si amusant :
Cet homme assurément n'aime pas la musique
C'est quelque perroquet que le beau temps réveille.
Et l'on n'y peut dire rien
S'il n'était pas dans la bouteille.
Et tant d'autres traits que le maître a semés en se jouant, comme pour nous montrer qu'il pouvait être à son gré le premier dans tous les genres. Et quels vers ! comme le rythme en est savant à la fois et familier ! Je regrette que les artistes de la Oomédie-Française ne s'efforcent pas de le faire sentir un peu davantage. Ils visent trop constamment au naturel. Il n'y a rien de moins naturel que de parler en vers. C'est Coquelin et Got qui étaient chargés de représenter l'un Mercure et l'autre Sosie. Ils ont été charmants tous deux de verve et de bonne humeur. Et que la salle riait d'un rire franc et sonore ! Il y avait dans les places d'en haut un groupe de mobiles, qui éclataient joyeusement à chaque saillie du dialogue. Croyez- vous qu'ils s'en battront moins bien, pour avoir pris, entre deux nuits passées aux avant-postes, cette récréation toute littéraire ?
Quelques mots ont obtenu un succès de circonstance. Sosie dit quelque part :
Combien de gens vous font des récits de bataille Dont ils se sont tenus bien loin.
Et la salle tout entière a battu des mains en riant. Vous vous rappelez, dans le Dépit amoureux, le passage où Gros-René montre à Marinette le morceau de fromage qu'elle lui a donné et le jette avec mépris. Un murmure d'indignation s'est élevé : Jeter du fromage ! On aurait volontiers crié : Passez-nous-le !
A cinq heures, nous sortions du théâtre, et la voix du canon, qui continuait de gronder, nous rendait aux pen-
sées graves. Mais à qui a vu cette foule applaudir et rire, il est évident que le fameux moment psychologique n'est pas encore arrivé. Si le bombardement n'a d'effet utile que sur le moral de l'assiégé, et si l'on ne recourt à ce moyen barbare que pour épouvanter l'imagination, il me paraît que les Prussiens perdent leur poudre à ce jeu sanglant.
Les Parisiens ne s'effareront pas. Ils doivent leur tranquillité d'esprit moins peut-être à une invincible fermeté d'âme qu'à une certaine insouciance, qui est le fond de leur caractère. Le raisonnement du publiciste de la Gazette de Cologne eût été fort juste sans doute, appliqué à des Allemands, qui vont au fond des choses, et les prennent fortement, par leur côté sérieux et mélancolique. Il ne vaut rien pour nous, qui avons dans l'esprit plus de souplesse et d'élasticité. Nous avons une faculté de distraction, qui a bien des inconvénients, mais qui, en des cas pareils, nous rend de grands services. Au lieu de creuser notre malheur, de nous enfoncer dans la poitrine la pointe de nos chagrins , nous portons avec une facilité vraiment extraordinaire notre attention sur d'autres objets plus agréables, et nous retrempons notre courage dans l'oubli de nos maux.
Je crois que les Anglais, soumis aux mêmes épreuves., les supporteraient avec une énergie sombre en les regardant bien en face. Pour nous, nous tâchons d'occuper ailleurs nos yeux et notre esprit, ou plutôt la nature, qui nous a fait faciles aux distractions, nous détourne, en dépit même que nous en ayons, des pensées affligeantes, et nous emporte vers de moins sérieux tableaux. Nous avons un fond d'optimisme qui persiste même au milieu des calamités les plus effroyables.
Quels que soient les ravages de ce bombardement, il n'atteindra pas le but que se sont proposé les Prussiens, qui est de démoraliser la population parisienne. Et ce n'est
pas seulement parce qu'elle est admirable de patriotisme, comme le lui disent les circulaires officielles, c'est qu'elle est, comme disait le poète, chose légère et qui vole à tout objet ; c'est qu'elle prend gaiement son parti de tout, et se hâte, comme Figaro, de rire des choses de peur d'en avoir à pleurer. C'est qu'elle est ainsi faite, que, de tout ce qui la touche, rien ne la pénètre profondément ; c'est que au bruit même du canon (et mes vitres sont là qui tremblent, pendant que j'écris ces lignes), elle donne audience à ses peusées, vaque à ses devoirs habituels, et cela sans trop d'efforts, suivant la pente de son caractère insoucieux.
Il est vrai qu'à tel moment, si elle est mise en présence de quelque accident terrible, il y aura chez elle un accès de sensibilité dont l'intensité sera extraordinaire. Mais les esprits ne tarderont pas à se rasseoir, et l'on reviendra à cette égalité de bonne humeur qui constitue le Français en général, et le Parisien en particulier.
Cette légèreté d'esprit, qui est si souvent un défaut, se tourne ici en qualité ; c'est grâce à elle que deux millions d'hommes traversent cette épouvantable crise avec une tranquillité qui étonne le monde et arrache même au Times un cri d'admiration. Gardons-la précieusement, quitte à nous en corriger quand sera passé le temps de nous en servir.
18 janvier 1871.