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LA MORALE DE MOLIERE. — A PROPOS D UN LIVRE DE LOUIS VEUILLOT

Le livre de M. Louis Veuillot est un parallèle de Molière et de Bourdaloue. Qui ne sent tout d'abord, avant d'avoir ouvert le volume, que ce ne sont pas là deux hommes à rapprocher l'un de l'autre, qu'ils n'ont point de commune mesure, et que de cette comparaison, si habilement qu'elle soit poursuivie, il ne peut sortir aucun enseignement utile ? Molière et Bourdaloue ont vécu dans des milieux si différents, ils appartiennent à des ordres d'idées si dissemblables, que tout rapprochement entre eux ne saurait être qu'artificiel. C'est un simple jeu d'esprit fait par un écrivain qui en a manqué ce jour-là.

M. Louis Veuillot commence par examiner l'homme dans Molière, et il le trouve au point de vue de la morale très inférieur à Bourdaloue. Il est très vrai que, si Bourdaloue eût mené l'existence de Molière, il eût fait un détestable religieux ; mais, si Molière, en revanche, avait vécu comme Bourdaloue, il eût été un singulier directeur de théâtre.

Bourdaloue jeûnait, priait, répandait l'aumône, passait ses nuits en méditations et ses jours en bonnes œuvres : il faisait son office de prêtre ; il le faisait très dignement, et je trouve tout naturel qu'on l'en loue, d'autant plus qu'à ces exercices de piété, qui lui étaient communs avec tous les îommes de sa robe, il ajoutait l'éclat d'une prédication très glorieuse. On n'en saurait dire autant de Molière, cela est évident. Il se contente d'être un honnête homme selon le monde, et, si M. Louis Veuillot y tient, je ferai cette restriction : selon le monde particulier où il vécut.

Il déchira de bonne heure sa robe d'innocence; cela est fâcheux assurément, et l'on ne saurait reprocher rien de pareil à Bourdaloue. Il se sauva de la maison paternelle, oourut la province en compagnie de cabotins, rencontra beaucoup d'aventures sur son chemin, aima plusieurs fois et souffrit beaucoup ; tout cela n'est pas très édifiant, je l'avoue, et ne saurait être proposé dans une Vie des saints, à l'imitation des jeunes gens des deux sexes. Mais quoi ! si Molière était resté Poquelin, fils du père Poquelin, s'il eût pris la succession de son père, s'il fût devenu un bon et honnête tapissier, marié à une excellente femme, et nourrissant de son travail une nombreuse famille, il eût, il est vrai, donné l'exemple de toutes les vertus domestiques, mais il n'eût pas écrit le Misanthrope, ni le Tartuffe, et ce serait dommage, car nous y aurions perdu, outre un assez joli nombre de chefs-d'œuvre, la jolie page de M. Louis Veuillot que je viens de citer tout à l'heure.

Pour connaître le monde et le peindre, il faut l'avoir vu, et pour le voir, il ne faut s'enfermer ni dans une cellule de moine, ni dans un ménage. Pour étudier les passions des hommes, et les porter sur la scène, il est nécessaire de les avoir ressenties soi-même, ou d'en avoir surpris les effets chez les autres. Tout le monde connaît la vieille plaisanterie

du paveur en chambre. Eh bien ! on ne saurait être un observateur du cœur humain en chambre. Molière a mené une existence accidentée, quelque peu orageuse même ; c'est qu'il était Molière.

Tout ce qu'un adversaire peut sérieusement exiger de lui, c'est qu'il se soit toujours conformé aux prescriptions du code de la morale mondaine. Molière n'y a jamais failli.

Il est vrai que M. Louis Veuillot affirme, ou plutôt insinue le contraire. Il s'en va ramasser dans les pamphlets du temps certaines calomnies infâmes, dont la critique moderne a fait justice. Il marque bien que ces accusations ne méritent pas une foi absolue, mais il est bien aise de laisser pluner un doute. Ce sont là des procédés de discussion peu loyale. M. Louis Veuillot, parlant de Molière et de sa vie privée, n'a le droit d'ignorer ni les travaux de M. Despois ni les études de M. Loiseleur. Il s'en tient obstinément à la biographie de M. Bazin qu'il appelle d'abord M. Bazin, puis Bazin tout court, puis l'ami Bazin. Un peu plus, nous allions avoir le compère Bazin. Mais M. Bazin, qui a eu l'honneur d'ouvrir la voie aux faiseurs de recherches, est aujourd'hui convaincu d'erreur sur plus d'un point.

Au reste, si l'on veut une réfutation très précise des assertions et des insinuations de M. Louis Veuillot, il n'y a qu'à ouvrir le volume de M. Lapommeraye, qui a pris la peine de le suivre pied à pied et d'opposer à chacune de ses affirmations une réponse péremptoire et nette. Nous lui sommes reconnaissants de ce soin pieux. Mais il semble qu'il ait fait à cette partie du factum de M. Louis Veuillot plus d'honneur qu'elle ne mérite.

Le célèbre polémiste a dû sourire tout bas de l'innocence de son contradicteur, qui l'a pris au sérieux et s'est donné tant de mal en pure perte.

Après avoir prouvé que Molière n'avait point vécu comme Bourdaloue, ni Bourdaloue comme Molière, M. Louis Veuillot passe à la démonstration d'une autre vérité, qui n'est pas moins curieuse, c'est que l'enseignement de la chaire est un enseignement, tandis que l'enseignement du théâtre n'est pas un enseignement ; que Bourdaloue est donc supérieur à Molière, puisque, voulant enseigner, il enseignait ; tandis que Molière, prétendant enseigner, n'enseignait pas.

Et il part de là pour comparer l'effet des prédications de Bourdaloue sur les mœurs de Louis XIV et de sa cour, avec l'influence qu'ont exercée les comédiens de Molière sur ce même roi et cette même cour.

Ce parallèle est si bizarre, qu'on aurait parfois des envies de regarder par-dessus le livre la figure de celui qui l'a écrit, pour voir si par hasard il ne se moque pas de notre candeur. Mais non ; il a l'air terriblement sérieux en débitant ces plaisanteries.

M. Louis Veuillot s'extasie sur le courage qu'il fallait à Bourdaloue pour tonner, en face même du grand roi, contre l'adultère et la volupté. Il fait remarquer que Molière, lui, n'a jamais écrit de sermon contre l'adultère, qu'il appelait d'un autre nom, et qu'il a au contraire mis sous les yeux de Louis XIV le spectacle d'Amphitryon trompé par le maître des dieux et berné par tous les courtisans.

Mon Dieu! si Molière n'a jamais composé de sermons, c'est qu'il n'était pas prédicateur de son état, et qu'une homélie n'eût pas été à sa place sur la scène.' Quelle est cette manie de toujours rapprocher l'un de l'autre deux objets entre lesquels il n'y a pas de points de comparaison? Il est fort probable que Molière aurait eu le courage de Bourdaloue, s'il avait été à la place de Bourdaloue.

Faut-il donc tant de courage pour faire entendre, du haut de la ehaire chrétienne, la vérité aux puissants de la terre ? La chaire a ses immunités dont il est bon de tenir compte. Il est admis que l'orateur sacré, quand il prêche, a le droit de foudroyer les vices, sans aucun égard pour les personnes. Les anathèmes et les menaces sont les conventions du genre, tout comme les larmes et les prières. Les fidèles qui se réunissent pour écouter la parole de Dieu savent par avance qu'ils sont des abîmes d'iniquités, des monstres de luxure, et que le tonnerre de l'éloquence sacrée va éclater sur leurs têtes. Ils en prennent leur parti de bonne grâce.

Louis XIV lui-même, ce Louis XIV dont M. Louis Veuiilot fait si grand étalage, a très bien montré dans un mot célèbre tout ce qu'il y a de conventionnel dans ce genre. Un prédicateur, je ne sais lequel, mais ce n'était pas Bourdaloue, s'avisa, après une charge à fond contre le vice, de désigner d'une façon trop directe le vicieux qu'il prétendait viser :

— Mon père, lui dit-il, en l'interrompant, je veux bien prendre ma part des sermons que l'on me débite ; je n'aime pas qu'on me la fasse.

Le mot est spirituel. Il revient à dire : vous êtes prédicateur, c'est votre état de tonner contre les vices ; tonnez, mon ami, tonnez. Je ne m'en offusquerai point, parce qu'il est tout naturel que chacun remplisse son emploi. Mais laissez-moi tranquille.

Savez-vous bien qu'il y a tel passage des sermonnaires contre les mauvais riches, que nous n'oserions pas reproduire ici, dans ce journal, par crainte d'être traduits en police correctionnelle pour excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Chez nous, le sermon deviendrait pamphlet et qui pis est pamphlet socialiste. C'est un curé

de paroisse qui parle ; les auditeurs ne s'en émeuvent pas ; ce serait un journaliste qui aurait écrit précisément les mêmes choses, les lecteurs croiraient la société menacée, et le procureur de la Eépublique se mettrait en campagne.

Il n'y avait aucun mérite à Bourdaloue , étant ce qu'il était, à parler au grand roi, comme il l'a fait, ou s'il y en a eu un, e'est qu'il l'a fait avec une éloquence incontestable. Avouons pourtant que l'effet a été tout aussi médiocre qu'a pu l'être celui des comédies de Molière. Bourdaloue a foudroyé les amours du grand roi avec MUe de la Vallière ; M. Louis Veuillot triomphe de voir que Mlle de la Vallière ait été quittée ; mais elle l'a été pour Mme de Montespan. Où est le bénéfice ?

M. Louis Veuillot reconnaît que les prédications, même d'un Bourdaloue, ne peuvent porter coup tout de suite, et il proclame, avec une satisfaction sans mélange, que les sermons des grands hommes qui prêchèrent à la cour finirent par l'emporter : je le crois, parbleu! bien ; ils l'emportèrent quand le roi eut passé la cinquantaine. Louis XIV se résigna à Mme de Maintenon, qui l'aida à faire la seule chose qui lui fût encore permise : son salut, et M. Henri de Lapomnieraye ajoute spirituellement à ce propos : « Quand il devient vieux, le roi se fait ermite. »

Les résultats obtenus par Bourdaloue, par Bossuet, et les autres ne sont déjà pas tant brillants qu'il faille s'en targuer contre Molière. Mais nous ne cesserons de le répéter, puisque M. Louis Veuillot feint de ne pas le comprendre : ce n'était pas le but ni le métier de Molière de corriger les mœurs du grand roi, ni de sa cour, ni même du reste des hommes.

Il n'avait d'autre objet que de les peindre, estimant que d'une peinture exacte de la vie il se dégage la seule moralité que l'on puisse demander à l'art.

Notre confrère Lapomineraye s'est évertué à prouver contre M. Louis Veuillot que la comédie de Molière était moralisatrice. C'est là qu'il s'est trompé, et qu'il a tendu le collet à son adversaire.

Il faut très résolument le dire : la comédie n'est point du tout un cours de morale. Molière l'avait reconnu luimême tout le premier : il avouait qu'il vaudrait mieux passer la soirée dans la prière et les pieuses lectures qu'au théâtre. Mais comme tout le monde n'est pas capable de cette forte discipline, comme l'esprit humain a besoin de délassement et de relâche, il soutenait que, de tous les divertissements, le spectacle est un des plus honnêtes et des moins dangereux. Voilà la juste mesure.

L'auteur comique est un peintre de mœurs qui, au lieu d'étaler des couleurs sur la toile, montre la vie en action, et cherche à la montrer telle qu'elle est, avec les procédés spéciaux dont son art dispose. Tout ce qu'on peut raisonnablement lui demander, c'est en effet d'en donner une représentation fidèle, qui en fasse jaillir les côtés obscurs, même aux yeux les moins exercés, à des yeux qui peut-être, sans cette aide, ne les eussent pas remarqués dans le monde réel. Notre expérience personnelle s'accroît de ces observations faites par un homme de génie et mises dans tout leur jour ; c'est là le véritable profit qu'on tire de l'art dramatique.

A quoi sert un moraliste comme La Eochefoucauld, par exemple ? A-t-il pour dernier but de nous détourner de l'égoïsme ? Hélas ! il n'y réussirait guère. Non, il ne veut que nous montrer, nous faire toucher du doigt la part d'égoïsme qui se trouve dans toute action humaine, comme un chimiste qui croit que toute matière contient une parcelle, même infinitésimale, d'arsenic, n'a d'autre objet que de l'isoler et d'étaler aux yeux la tache verte qui dénonce le poison.

Il y aura des égoïstes après tout comme avant, de même qu'il y aura des gens qui ne laisseront pas, après ces analyses chimiques, de s'empoisonner avec de l'arsenic. Les Maximes de La Rochefoucauld n'ont d'autre ambition que de nous mettre en garde, et encore est-il bien exact de dire qu'elles ont cette ambition-là ?

Non, La Rochefoucauld fait de la science pure, pour le plaisir de la science, comme le chimiste, comme le physicien, comme tous les savants du monde, qui travaillent dans l'unique but de découvrir la vérité et de la révéler aux autres. Il nous a dotés d'un réactif très puissant et très sensible à l'aide duquel nous pouvons doser jusqu'à un millionième la parcelle d'égoïsme qui se cache au fond d'un acte de désintéressement. Mais, que nous nous ne servions ou non, la chose lui est fort indifférente. Ce n'est pas dans un but d'utilité pratique qu'il a fait ces recherches. Il les a menées à bien pour l'amour de la vérité.

Molière est un moraliste infiniment plus puissant, plus varié que La Rochefoucauld ; mais il n'a pas travaillé pour d'autres vues. Il ne s'est point mêlé de corriger les hommes. Personne, hélas ! ne corrige les hommes, pas plus les Molière que les La Rochefoucauld, pas plus les La Rochefoucauld que les Bourdaloue. Les sermons sur ce point sont aussi inutiles que les livreB de morale ou les comédies. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'éclairer ses semblables et de poser sur les fondrières des lanternes qui crient en leur langage : Casse-cou ! Ils se détournent ou chopent contre l'obstacle signalé, c'est leur affaire. Mais leur sermonnaire n'est pas plus responsable de leur chute que l'auteur dramatique. Chacun d'eux a fait son métier.

La seule différence est que l'un des deux affiche l'intention de réformer les mœurs, et que si elles continuent d'être mauvaises, on pourrait, avec un peu de malice, s'en prendre

à lui de l'inutilité de ses efforts. C'est le prédicateur. Mais l'écrivain dramatique n'a point ces hautes visées. Comme il u 'affecte d'autres prétentions que de peindre, sous ses vraies couleurs, la vie humaine, on le doit tenir quitte de tout, s'il s'est consciencieusement acquitté de sa besogne.

Ce n'est pas du reste qu'en agissant ainsi il n'ait fait œuvre de moralisation, puisque moralisation il y a, et nous voyons qu'un homme d'autant d'esprit que M. Louis Veuillot use sans pudeur de ces grands mots, qui ne signifient rien.

' C'est moraliser les gens que de les tirer pour quelques heures des préoccupations mesquines de la vie ordinaire, que de les forcer à lever les yeux vers des idées plus hautes, vers des tableaux plus nobles, que de les munir contre les bassesses, les convoitises et les intrigues dont ils seront entourés, d'instructions profitables données sous une forme amusante.

A ce point de vue, Molière est moral et très moral. Mais si l'on veut, comme M. de Lapommeraye, soutenir contre M. Louis Yeuillot que la comédie est une conseillère de vertu, on fait trop beau jeu aux détracteurs du théâtre.

Le grand mérite de Molière, c'est qu'il a toujours haï le faux et qu'il l'a poursuivi sous toutes les formes. Dans ce pays de France, où la franchise est la première de toutes les qualités , où l'on a horreur des vaines apparences, où i'on aime à écarter les voiles de la phraséologie menteuse pour aller droit au fait, et l'envisager en face, Molière a été la plus haute expression de ce génie national.

Du jour où il a pris possession de lui-même, il a commencé cette croisade contre le faux, en se moquant du faux bel esprit des précieuses ; il a raillé la fausse science des médecins, la fausse logique des philosophes, la fausse érudition des savants, les affectations des femmes savantes,

les prétentions des bourgeois jouant à la noblesse ; prenez toutes ses pièces, vous y verrez presque toujours malmenées et criblées de traits plaisants toutes les formes de l'hypocrisie.

5 novembre 1877.

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