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LE STYLE DE MOLIÈRE

RÉPONSE A M. Ed. Scherer

Molière écrit mal, dit M. Scherer.

Eu tout cas, il n'écrit pas mal pour la scène. Car il y a, n'en déplaise à M. Scherer, un style de théâtre. Le style de théâtre est celui qui passe par-dessus la rampe. Il est des gens, dit Lnbruyère, qui écrivent proprement et ennuyaimnent. Eh bien ! je dirais, moi, qu'il en est beaucoup qui écrivent proprement, élégamment, spirituellement, éloquemment, prenez tous les adverbes qu'il vous plaira, et qui ne passeraient point par-dessus la rampe. Ils n'ont pas le don, ils ne trouvent pas le mot à effet, le mot qui n'est peut-être pas le mot propre, mais qui portera sur un grand public, qui le fera tressaillir, qui éveillera son imagination ou fera jaillir des larmes de ses yeux.

Le style de théâtre, c'est un style tout particulier. On peut abonder en négligences comme Corneille et Molière, en phrases tortillées et amphigouriques comme Beaumarchais, en fadeurs quintessenciées comme Marivaux, il n'importe ; si l'on a le mouvement dramatique de la période, le relief de la phrase, le coloris du mot, une je ne sais quelle sonorité de langage qui aille par l'oreille jusqu'au cœur, on est, en dépit de toutes les constructions de phrases vi-

cienses, de tous les mots impropres, de toutes les métaphores incohérentes, de tous les tours surannés ou bizarres, on est un écrivain de théâtre, et même un grand écrivain.

Oui, mon cher monsieur Scherer, on est un grand écrivain malgré tout cela. Parce qu'en art, voyez- vous, l'idéal, ce n'est pas la correction, qui n'est souvent que l'absence des défauts : une vertu parfaitement négative. C'est l'exagération d'une ou de plusieurs qualités. Vous pouvez penser de la langue de Beaumarchais tout ce que vous voudrez, vous n'en penserez jamais autant de mal que je ne fais moimême. Mais que voulez-vous ? Ce diable d'homme, il a le mouvement, il a l'éclat, il a le coup de trompette, c'est un maître écrivain de théâtre.

Tenez, ce Molière dont vous parlez en amoureux de livres plutôt qu'en critique de théâtre, savez-vous bien ce que me disait de lui le père Provost, qui fut avec Samson, et quelques-uns me disent avant Samson, le modèle des professeurs de diction du Conservatoire :

— Molière est le seul homme au théâtre, le seul entendez-vous, qui soit toujours facile à dire, tant sa prose et son vers se plient à l'allure de la conversation.

Prenez, ajoutait-il, prenez le passage qui au premier abord semble le plus enchevêtré et le plus mal écrit, ces vers de Tartuffe, par exemple :

Ce fut par un motif de cas de conscience. J'allais droit à mon traître en faire confidence; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête, J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité.

Comme cette période est pénible dans le livre ! Elle se

raccroche sur un ce afin que », puis sur un « par où », qui la relève à deux reprises au moment où elle allait se casser le nez. Elle est embarrassée d'incises et d'inversions... Ecoutez-la au théâtre, tout change.

J'allais droit à mon traître en faire confidence

est un vers admirable, plein, sonore, tout d'une venue, un de ces vers drus et puissants, comme il en éclate à chaque instant dans Molière :

Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder...

A ce moment l'interlocuteur d'Orgon fait un geste ; un geste de surprise, de compassion, de colère, un geste quelconque, sur lequel Orgon rebondit :

Afin que...

Il y avait une raison ; ce n'était pas sans motifs. Veuillez m'écouter jusqu'au bout :

Afin que, pour nier...

pour nier, c'est le mot de valeur, c'est celui qui se présente le premier à la pensée, et il a pour correctif l'incise qui suit :

... en cas de quelque enquête.

Puis le vers plein, superbe, celui que Molière trouve toujours pour exprimer l'idée mère, celui qui est comme l'épine dorsale du discours :

J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête.

La période se pourrait arrêter là. Car tout a été dit, et bien dit. Mais par un de ces redoublements de pensée et

d'expression, que vous blâmez, mon cher collaborateur, et que vous imputez à crime à Molière, mais que nous, gens de théâtre, nous trouvons admirables...

Eh oui ! elles sont admirables ces répétitions qui vous choquent, car elles enfoncent chaque fois plus avant l'idée dans l'esprit du public.

N'avez-vous donc pas remarqué, vous qui êtes un philosophe, que les hommes, dans la conversation ordinaire, — écoutez-les, je vous en prie, vous verrez si je me trompe ! — oui, ous les hommes, les gens instruits comme les illettrés, ont l'habitude de répéter deux ou trois fois une chose qui leur tient au cœur.

Stendhal avait fait cette observation sur laquelle il revient souvent dans ses merveilleuses études psychologiques.

Seulement, dans le train de la vie ordinaire, les personnes qui répètent une chose déjà dite par eux la répètent à peu près dans les mêmes termes, ils n'y ajoutent rien que la force même de la répétition qui a par elle-même une puissance propre. L'écrivain dramatique qui est un peintre de mœurs, qui s'ingénie à reproduire la réalité, ne se fait pas faute, lui non plus, de ces répétitions qui sont dans la nature. Mais il les varie par l'expression et, le plus souvent, il tâche d'enchérir sur le premier trait par un trait plus énergique.

N'est-ce pas ce qu'a fait ici Molière ? La phrase a l'air d'être finie ; mais Orgon voit, au visage de son interlocuteur, qu'il ne l'a pas encore convaincu ; il continue donc, se rattachant à ce qu'il vient de dire, à l'aide d'une préposition conjonctive : par où.

Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité.

Quels vers ! comme chaque mot porte et est bien à sa

place : conscience, sûreté, serments, vérité. Et, pour l'oreille, quelle plénitude de son ! Comme l'impression que fait l'idée s'accroît de cette puissante vibration de l'alexandrin !

J'ai pris là, pour l'analyser, un des moindres passages de Molière, un de ceux qui prêtent le plus à la critique, il faut bien le dire. Transportez ces vers dans une épître de Boileau, ils paraîtront ce qu'ils sont, en effet, empêtrés et difficiles. Oui, mais ils ont été écrits pour l'optique de la scène : c'est du style de théâtre.

Il faut les juger aux chandelles, comme disaient nos pères. M. Scherer reconnaîtra bien que si l'on exposait au Salon de peinture et, à plus forte raison, dans un de nos cercles parisiens, telle toile de fond, qui est un chef-d'œuvre, illuminée des feux de la rampe, elle ferait pauvre figure dans ce nouveau milieu. Eh bien ! il y a ici quelque chose de semblable : Molière a besoin, pour être estimé à sa juste valeur, d'être lancé, par-dessus la rampe, à un public nombreux.

Il faut, même alors qu'on le lit dans le silence du cabinet, se figurer qu'il a écrit pour la foule.

8 mai 1882.

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