MOLIÈRE ET LE LANGAGE PRÉCIEUX
J'avais, il y a bien longtemps, promis à mes lecteurs d'intervenir dans un débat qui s'est ému en ces derniers temps et se poursuit encore aujourd'hui entre M. Charles Livet, notre collaborateur, et M. Larroumet, auteur d'un livre sur Marivaux, qui a été couronné par l'Académie française.
M. Larroumet et M. Livet ont chacun, presque en même temps, publié une édition nouvelle des Précieuses ridicules de Molière, l'un chez Garnier frères, l'autre chez Paul Dupont, tous deux avec notes historiques, grammaticales et philologiques.
Je voudrais proposer à mes lecteurs quelques doutes qui me sont venus en relisant les Précieuses ridicules et les Femmes savantes, car ces messieurs m'ont rendu le service de me forcer à passer avec ces deux chefs-d'œuvre une bonne part de ma semaine.
N'avez-vous pas remarqué combien le comique qui ne résulte que de certaines façons de parler, ou singulières, ou artificielles, ou aventurières et à la mode, est prompt à
s'évanouir ? Prenons des exemple» dans le théâtre de notre époque :
Duvert et Lauzanne ont invente une langue très bizarre qui se composait de termes détournés de leur signification première et pris par métaphore dans un sens imprévu; d'alliances de mots cocasses, d'adjectifs inattendus collés sur un substantif pour qui ils n'avaient jamais été faits; cette langue a eu d'abord un succès incroyable; aujourd'hui, elle ne nous touche presque plus, et cela pour deux raisons : /
La première, c'est que, parmi ces locutions inventées par Duvert et Lauzanne, les unes ont passé grâce à eux, dans la langue ordinaire ; elles ne produisent donc plus la sensation d'étonnement qu'elles faisaient éprouvera nos pères ; elles nous paraissent toutes naturelles parce qu'elles sont en effet de la conservation courante.
La seconde, c'est que ces mots, tout en n'étant pas entrés dans la langue ordinaire plus qu'ils n'y étaient auparavant, n'ont plus cet air de nouveauté qui avait plu chez eux à leur apparition première. Ils sentent le vieux, le moisi, et on n'est plus disposé à en rire ; le comique en a disparu. Tous pouvez faire la même remarque sur une foule de pièces plus modernes encore ; prenez les quelques scènes de la Famille Benoiton où ces demoiselles parlent le langage des cocodettes de ce moment-là: parmi les locutions qu'elles emploie at, les unes ont été admises dans la langue des honnêtes gens et ne font plus scandale; les autres sont défraîchies ou, si elles ne le sont pas encore, elles ne tarderont pas à l'être ; on les écoutera sans sourciller si jamais la pièce reprend.
Eh bien, il doit en être de même pour Molière, qui a dû pour se moquer des précieuses, leur emprunter beaucoup de façons de parler. Il a accrédité les unes, qui ont dû pré-
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cisément à la moquerie qu'il en faisait de s'insinuer dans la conversation ordinaire ; les autres ont passé à l'état d'antiquailles.
Prenons des exemples, car il n'y a jamais rien de tel pour éclaircir les choses. Vous trouverez dans les Femmes savantes un passage qui est le désespoir des comédiens : Chrysale, que 'on vient de forcer à renvoyer la pauvre Martine, finit par débonder son cœur. Vous vous rappelez tous cette merve lieuse tirade :
Voule -vous que je dise? Il faut qu'enfin j'éclate, . ue je lève le masque et décharge ma rate, De folles on vous traite...
lia tirade continue avec une vivacité de style incomparable, mais le diable est qu'elle se termine par six vers qui, loin d'enchérir sur le reste, loin de donner ce qu'on appelle le coup de la fin, laissent en quelque sorte tomber le morceau à plat :
Je n'aime point céans tous vos gens à latin. Et principalement ce monsieur Trissotin ; C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées ; Tous les propos qu'il tient sont des billevesées. On cherche ce qu'il dit aprè« qu'il a parlé, Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.
Voilà une belle chute ! Comment donner à cette' fin de l'éclat, de la sonorité ? Il n'y a pas moyen. Provost y a perdu son latin et Barré de même. J'ai vu ce pauvre Barré, avec qui j'ai plus d'une fois causé de ce morceau, faire son possible pour lancer ces cinq ou six derniers vers à grand renfort de gestes, sans y parvenir.
Il fallait se résoudre à croire que Molière, contrairement à toutes ses habitudes, contrairement aussi aux lois de l'optique du théâtre, avait terminé par des vers sans force et
sans couleur une tirade pleine d'emportement au début et de verve éclatante au milieu.
Il y avait là quelque chose qui ne m'entrait pas dans l'esprit : c'est Henri La voix, un des plus fins érudits de ce temps-ci, qui m'a résolu la difficulté et découvert le pot aux roses.
Vous ne remarquez pas, me dit-il, ce mot tympanisées et cette locution : le timbre un peu fêlé. C'était alors ce que nous appelions des mots d'argot boulevardier ; ils devaient produire dans la bouche du bonhomme Chrysale, les employant pour se moquer du jargon de ces pédantes, un effet de comique irrésistible.
Quand il s'écrie :
Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé!
C'est comme si de notre temps un bon bourgeois du Marais s'en allait dire en parlant de son neveu qui s'émancipe à faire de la peinture :
« Il faut décidément que ce garçon-là ait une araignée dans le plafond. »
Il est bien entendu que je ne donne pas comme vraie et prouvée l'observation de mon ami Lavoix. Ce sont là des choses qui échappent à toute démonstration. Elle est bien vraisemblable tout au moins, car Molière s'est, plus d'une fois, dans le but de faire rire, servi du jargon de l'époque.
Rappelez-vous Alceste s'écriant qu'il ne veut
Ni donner de l'encens à Madame une telle Ni de yos francs marquis essuyer la cervelle.
Essuyer la cervelle ! quelle expression forcée et bizarre : elle ne s'explique que si l'on sait que dans le dictionnaire des précieuses, qui devait être celui des francs marquis, le mot essuyer était fort à la mode et qu'on l'accommodait à
toute sauoe, comme aujourd'hui le mot piquer dans l'argot des écoliers et des étudiants. Il nous reste de cette mode quelques expressions qui ont passé dans la langue ; ainsi on dit très bien : essuyer un refus, essuyer un revers; mais quand ces locutions métaphoriques se sont produites la première fois, elles ont dû paraître singulières, car elles reviennent à dire : De même que l'on essuie sur sa joue un crachat, de même on essuie l'ennui où le chagrin qu'a laissé un refus ou un revers.
Essuyer la cervelle est encore plus cherché. C'est essuyer l'ennui qui résulte des idées qui passent par la cervelle d'un franc marquis.
J'imagine qu'au temps de Molière tout le public riait à cette boutade du Misanthrope :
Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
Essuyer la cervelle n'est pas passé dans la langue courante, mais il ne nous choque plus, c'est tout bonnement pour nous une antiquaille. Les commentateurs jettent en note en bas de la page : Essuyer la cervelle, locution forcée et vicieuse.
Attrape, Molière! Cela t'apprendra à chercher du comique dans les mots.
Une des grandes affectations des pédants et des précieuses qu'a joués Molière, c'était de poursuivre une métaphore jusqu'en ses derniers recoins ; de la prolonger à l'aide de mots métaphoriques qui rentraient eux-mêmes dans la métaphore première.
Allons-y toujours de notre exemple :
On demande, dans les Femmes savantes, à Trissotin de lire des vers de sa façon :
Servez-nous promptement votre aimable repas,
lui a dit Philinte.
Repas! c'est une métaphore, Trissotin s'en empare et, la reprenant à son compte pour la prolonger, il réplique :
Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose,
TJn plat seul de huit vers me semble peu de chose ;
Et je pense qu'ici je ne ferais pas mal
De joindre à l'épigramme ou bien au madrigal
Le ragoût d'un sonnet qui, chez une princesse,
A passé pour avoir quelque délicatesse.
Il est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.
Voyez-vous avec quel art tous les mots sont choisis et circulent autour de cette première idée métaphorique de repas? Aujourd'hui, quand Trissotin prononce ces vers, on n'y prend pas trop garde, c'est une métaphore un peu trop exacte et un peu trop prolongée, voilà tout. Le comique de la chose a absolument disparu. Mais, au temps de Molière, cette longue métaphore de Trissotin était la critique d'un genre à la mode, est il est probable que quand l'artiste avait fini de parler, tous les spectateurs l'approuvaient d'un sourire ironique et fin.
En feuilletant l'édition que M. Larroumet a donnée des Précieuses ridicules, je trouve à propos de cette réplique de Mascarille : « Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste, en contant ce que vous valez, et vous allez faire pic, repic, et capot tout ce qu'il y a de plus galant dans Paris », la note suivante jetée au bas de la page : « La métaphore serait aujourd'hui assez commune ; elle était distinguée au temps de Molière ».
Rien de plus juste. Toutes les locutions et toutes les métaphores tirées du jeu ont été nobles au siècle de Louis XIV, comme celles qui venaient de la chasse, de la guerre et de l'écurie. C'est qu'il n'y avait guère que les gentilshommes qui jouassent ; les vilains ou même les
bourgeois, s'ils s'avisaient de jouer, ne jouaient qu'à l'oie ou au trou-madame, ce ne sont pas là des jeux. C'est ainsi qu'un certain nombre de mots sont restés dans notre langue, introduits par le trictrac, qui lui-même est tombé en désuétude.
Mais que conclure de cette remarque fort juste de M. Larroumet? C'est qu'au temps de Molière, la phrase de Mascarille se tournait en raillerie et mettait au plein vent les ridicules du parler métaphorique des francs marquis. A présent ces deux lignes ne nous rappellent rien, et, si elles ont pour nous une signification, c'est une signification qui n'a aucun rapport avec l'idée même de Molière et avec l'effet qu'il voulait en tirer sur les hommes de son temps.
Nous pourrions, autant qu'il nous plairait, multiplier ces exemples ; je me borne à vous ouvrir ce sujet de réflexion et d'études. Vous y trouverez, je l'espère, quelque agrément, car c'est une matière qui n'a pas été encore explorée et qui est presque toute neuve.
Je ne vous cacherai point qu'une autre question se présentera à la suite :
Comment se fait-il que, tous les effets comiques que Molière a voulu tirer de l'emploi des locutions précieuses et des mots bizarres s'étant évanouis, les Précieuses ridicules n'en soient pas moins restées une des comédies qui ont gardé à la scène un très vif succès de franc rire ? A la scène ! Et ce n'est pas seulement de la scène de la Comédie- Française que je parle : l'année dernière, des amateurs ont joué, chez un de mes anciens camarades d'école, aujourd'hui inspecteur général de l'Université, M. Chassang, îles Précieuses ridicules de Molière; le poète a triomphé là comme sur un vrai théâtre.
M. Larroumet m'a donné le texte des Précieuses ridicules
traduites en grec, mais je ne suis plus malheureusement assez bon helléniste pour le lire couramment, avec chance de m'y plaire. Les Précieuses ridicules, sous cette nouvelle forme, ont fait pâmer de rire les descendants d'Aristophane et d'Alcibiade.
Il faut donc qu'il y ait une vertu, ou, si vous aimez mieux, un sel qui conserve la gaieté de ces pièces, même après que les principales sources du rire ont été taries. Quelle est cette vertu? De quoi se compose ce sel? Voilà le problème.
21 juillet 1884.