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État où règne la multitude

2. J'emploierai désormais ce mot de formation latine ou française,

en l'air et ceinte d'un rempart de vapeurs, est l'image de cet empire universel que, dans ses rêves chimériques et par-delà les nues, l'ambition athénienne bâtissait sur le vide et le néant. Tout s'explique dans cette hypothèse. Évelpidès * (fils de Bon Espoir) n'est pas seulement l'un de ces jobards ou de ces niais qui, comme le dit Éd. du Méril, « prennent des actions dans tous les projets et •escomptent candidement toutes les belles paroles » ; il est encore l'Athénien ou le symbole de ces hommes qui « sont comme les oiseaux frétillants, voltigeant de çà et de là, insaisissables, ne posant nulle part (vers 169) ». Il s'est mis à la suite de Peisthétairos (le Bon Ami persuasif, le Séducteur) ^ et, sur ses pas, poursuit l'impossible dans un voyage non moins impossible que l'objet de ses vœux. Prompt à concevoir les plus vastes espérances, il n'est pas moins prompt à se laisser décourager et à tomber dans Teffarement, comme le prouve ce dialogue : « P. Nous sommes perdus. — Év. Tu es la cause de tous nos maux. Pourquoi m'as-tu amené de là-bas? — P. Pour t'avoir pour compagnon. — Év. Dis plutôt pour me faire pleurer. — P, Allons, tu bats la campagne. — Év, Gomment? — P. Est-ce que tu pleureras, une fois que tu auras les yeux crevés? » (338-342) Évelpidès est également prêt à acheter un vaisseau marchand et à naviguer, si on lui promet du gain, ou à vendre son vaisseau et à prendre une bêche, si on lui parle de trésors enfouis sous la terre (598-602). Il serait toutefois resté tranquille à soigner « ses deux bouvillons », s'il n'avait pas été séduit par les belles proimaginé par Éd. du Méril, et qui est l'équivalent exact du grec (vecpIXY) nuage, xôxxu^ coucou, en sous-entendant tiôXcç ville).

1. De eu bien, èXuîç espoir, avec la désinence patronymique ôr^ç.

2. Interprétation de du Méril. La traduction ami fidèle, comme il le remarque justement, supposerait Pisthétairos, de tzksxo^ et de âxaîpo;.

messes de Peisthétairos, comme le peuple d'Athènes ne se mêlerait pas sans cesse des affaires des autres peuples pour les brouiller à ses risques et périls, sans les intrigants comme Alcibiade, qui trouvent du profit à le tromper. Peisthétairos, lui, porte partout avec soi son esprit inquiet et ses intrigues. Son premier mot, dès qu'il est reçu chez les oiseaux, c'est que, rois de tous les êtres par droit d'origine, puisque leur naissance a précédé celle des hommes et des dieux, ils se sont laissé dépouiller par négligence et abandonnent sottement l'empire qui leur est dû. Il ne faut donc pas prendre à la lettre ces paroles de l'exposition : « Oui, spectateurs, notre manie est toute différente de celle de Sacas. Il n'est pas citoyen et veut l'être à toute force. Nous, au contraire, nés d'une tribu et d'une famille honorables, vivant au milieu de nos concitoyens, nous nous envolons de notre patrie à toutes jambes, non par haine pour elle : nous reconnaissons qu'elle est grande, riche, et que chacun a le droit de s'y ruiner; mais les cigales ne chantent qu'un ou deux mois sur les figuiers, tandis que les Athéniens chantent toute leur vie des arrêts du haut de leurs tribunaux. Voilà pourquoi nous nous sommes mis en route... à la recherche d'un pays paisible pour nous y établir » (30-45). Gela est bon pour Évelpidès, fatigué de juger et de craindre pour son compte les procès politiques ou autres. Encore n'est-ce point la raison déterminante de son étrange voyage; s'il s'est envolé, comme il dit, de sa patrie à toutes jambes, c'est que sa jobarderie l'expose à toutes les tentations et le livre en proie à tous les faiseurs de splendides et menteuses promesses. Quant à la tranquillité après laquelle Évelpidès soupire peut-être très sincèrement, tout en prenant les meilleurs chemins pour ne pas la trouver, elle

serait le désespoir et la mort de Peisthétairos. Il faut qu'il se remue, qu'il s'agite, qu'il trouble le repos des autres; s'il n'intrigue pas à Athènes, il intriguera à Sparte, à Argos ou chez les Perses; s'il n'intrigue pas sur la terre, il intriguera dans les régions entre ciel et terre, qui sont le pays des oiseaux. Son élément est le mouvement perpétuel et sans règle. Il ne craint pas, ne hait pas les procès — je ne le croirais pas lors même qu'il le dirait * ; — il a de l'éloquence, des séductions, des amis pour se défendre. Mais il a horreur des tribunaux, parce qu'ils sont l'image de la loi et qu'il ne connaît d'autre loi que ses mobiles caprices. Et comme il sait persuader, plaire, séduire, ses caprices deviennent bientôt les volontés des autres. Aussi il n'a pas mis le pied dans le pays des oiseaux que déjà tout y est bouleversé. Ces Athéniens de l'air, têtes légères comme ceux qui rampent sur la terre, ont écouté les conseils du séducteur, et c'en est fait de leur repos, en attendant que c'en soit fait de leur liberté. Adieu la vie vagabonde et insouciante à travers les airs, la douce paresse et les chansons sous la feuillée! Eux qui ne connaissaient de travail que la construction de leurs nids pour y cacher et y dorloter leur couvée dans la saison des fleurs et des amours, les voilà qui peinent à porter des moellons, à pétrir le mortier, à monter l'auge, à grimper aux échelles pour fortifier et clore solidement Nubicoucouville. Ce n'est pas tout d'avoir une belle cité; il faut en garder les remparts, en défendre les approches à l'ennemi, et, s'il vient, le repousser et le poursuivre; et voilà les libres hôtes de l'air enrégimentés, montant la garde et s*assujettissant à toutes les corvées du service mi-

1. Mais il ne le dit pas; les scholiastes se trompent eu attribuant à Peisthétairos les sentiments de sou compagnon de route.

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litaire. Pour être les maîtres, ils commencent par se faire esclaves. Aussi peu sage qu'Athènes, Nubicoucouville ne se contente pas de veiller à sa propre sûreté; il lui faut l'empire; et elle dépêche de tous côtés aux races qui peuplent le monde, comme Athènes à ses sujets et ses alliés, des hérauts qui réclament l'hommage et le tribut; c'est la guerre universelle et éternelle. Si les hommes cèdent volontiers aux exigences de Nubicoucouville, les dieux entendent soutenir leurs droits acquis et reconnus de temps immémorial. « Va dire aux dieux, crie insolemment Peisthétairos à Iris, que s'ils passent encore sur nos terres, je leur déclare une guerre sacrée * (55o-oo6)... Sais-tu que, si Jupiter m'ennuie encore, jlrai, à la tête de mes aigles, armés de la foudre, réduire en cendres son palais et celui d'Amphion? » (1246-1248)

Ennemi des lois humaines et divines, Peisthétairos- Alcibiade ne peut être qu'un impie qui, sur les ruines de la religion, marche à la tyrannie en renversant les lois et le gouvernement de son pays. Ce sont les craintes qui hantaient l'esprit des Athéniens, les accusations qu'ils faisaient entendre au sujet de la mutilation des Hermès. Les Hermocopides et ceux qui avaient profané les mystères en les jouant dans une représentation dérisoire, n'étaient, pensait-on, que des conspirateurs cherchant à détruire le gouvernement populaire au profit de l'oligarchie ou de la tyrannie. Cette indication de Thucydide jette le jour le plus vif sur le dénouement des Oiseaux, et donne leur sens vrai aux impiétés d'Aristophane. S'il enlève le sceptre aux dieux pour le remettre à Peisthétairos, ce n'est pas qu'il soit mécontent de leur gouver-

1. Je transporte dans le dialoj^ue de Peisthétairos avec Iris ces paroles qui s'adressent plus haut aux oiseaux.

nement. Mais il craint, comme le peuple, que l'audacieux qui a profané les mystères et peut-être participé à la décapitation des Hermès ne se joue des lois comme de la religion, et qu'il ne s'élève en tyran sur la tête de ses concitoyens, trompés par ses conseils et ses séductions. Car cette vierge enlevée à Jupiter et qu'épouse Peisthétairos, Basileia, pourrait bien résider à Athènes plutôt qu'à Nubicoucouville, témoin l'étrange mélange d'attributs que lui prête le poète : a Peis. Qu'est-ce que Basileia? — Prométhée. Une très belle jeune fille qui fabrique les foudres de Jupiter; c'est d'elle que dépendent toutes choses, la sagesse, les bonnes lois, la vertu, la marine^ les colonies, le payeur public et le triohole » (1537-1541). Aristophane ne croit qu'à demi, comme ses amis politiques qui les ont portées, aux accusations de sacrilège qui ont fait ^appeler Alcibiade de son commandement de Sicile; mais il trouve bon que le peuple y croie et il les répète sous forme d'insinuations, afin de détruire le prestige et les desseins usurpateurs de l'ambitieux neveu de Périclès. Que les Athéniens donc se tiennent en garde, et montrent plus de clairvoyance et de méfiance que les oiseaux. Les habitants de Nubicoucouville crient à tue-tête autour de Peisthétairos et de Basileia, comme si le mariage de Taudace impie et de la puissance était pour eux le comble de la gloire et de la félicité : « En arrière, à droite, à gauche, en avant ! Voltigez autour de ce mortel heureux que la fortune comble de ses dons. Ah! ah! que de grâce! que de beauté! ô hyménée bienheureux pour notre 2;///^ /Honneur à cet homme! C est par lui que la race des oiseaux est appelée à cC illustres destins. Que vos hymnes de fiançailles, que vos chants d'hyménée le saluent, lui et Basileia (1720-1730)

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0 lumière d'or de l'éclair ! ô divins traits de feu que lançait Jupiter! ô mugissements du tonnerre! C'est maintenant sur Vordre de notre roi que vous ébranlerez la terre, 0 hymen, c'est par toi qiiil commande à V univers et qu'il fait asseoir à ses côtés Roijauté ravie à Jupiter l » (1747-1753) Ces aimables étourdis ne s'aperçoivent pas que ce mariage de Peisthétairos et de Royauté est la fin de leur liberté et de leur bonheur. Si les Athéniens, en vraies têtes de linottes, imitent cet exemple, ils éprouveront le même sort que la gent ailée et, tombés dans la servitude, verront changer leurs chants de triomphe et d'allégresse en cris étouffés de deuil et en sourdes lamentations. *

La leçon n'était pas difficile à saisir, dans l'état d'esprit où étaient les Athéniens au commencement de 414,. quand pleuvaient de toutes parts les accusations de sacrilège et de conspiration contre la démocratie. Contre quel Peisthétairos le poète les mettait-il en garde? Évidemment contre le violateur des mystères et l'instigateur présumé de la mutilation des Hermès. Aristophane ne nomme pas Alcibiade; il fait même de son Peisthétairos un vieillard, tandis qu'Alcibiade était dans la force de l'âge; mais les soupçons du peuple blessé dans ses superstitions ne pouvaient s'y tromper. Cependant l'intention du poète est tellement voilée que là où les uns voient une pièce inspirée par l'expédition de Sicile, les autres déclarent ne trouver aucune trace de cette expédition. Aristophane n'a pas l'habitude de masquer ainsi ses attaques; il traîne au grand jour l'objet de ses chagrins et de ses haines, et le frappe ouvertement de coups redoublés. Doit-on supposer que, fasciné des grâces naturelles de sa fiction, il s'y soit abandonné au point d'oublier à qui et à quoi il en voulait?

Ce serait faire injure, je crois, à son esprit si logique et si passionné, qui, au milieu de ses plus grands écarts et de ses divagations en apparence les plus excentriques, ne perd jamais de vue l'ennemi qu'il poursuit, homme, idée, institution ou travers du moment. Que si son intention paraît incertaine dans les Oiseaux^ si cette comédie diffère tant à cet égard des Acharniens^ des Chevaliers ou de la Paix, il faut en chercher la raison, non dans la fantaisie ou dans un simple entraînement poétique, mais dans les circonstances où cette pièce a été produite, ou dans les sentiments d'Aristophane à l'égard du personnage public qu'il attaquait, et peut-être dans l'une et l'autre de ces causes.

On ne se tromperait pas beaucoup si l'on affirmait qu'Aristophane partagea l'enthousiasme, l'enivrement qui saisit tout le monde, excepté quelques ennemis personnels d'Alcibiade, à la vue du formidable armement qui partit du Pirée pour la conquête de la Sicile, mais qu'il reprit son sang-froid, lorsqu'au lieu du coup foudroyant qu'on attendait d'un tel effort, il vit toute la première année se perdre en négociations stériles et en vaines promenades militaires sur terre et sur mer. Non qu'il désespérât encore du succès, ou qu'il entrevît l'issue fatale de l'entreprise. Rien n'était encore compromis, et Syracuse allait être investie au moment même où il faisait représenter sa comédie. Mais il avait repris assez possession de son esprit pour sentir que cette expédition dans laquelle la République avait mis tout ce qu'elle avait de forces en appellerait d'autres semblables, si elle réussissait; et qu'après la Sicile, on penserait à l'Italie, à l'Afrique, comme le disaient déjà des insensés, que l'esprit aventureux d'Alcibiade avait gagnés. Mais une éventualité ne

peut exciter Tesprit du pamphlétaire autant qu'un fait actuel, une folie très générale, qu'une folie déterminée, un danger possible et éloigné, qu'un danger présent ou prochain. Il raille donc avec une grâce légère et charmante les vastes espérances et les ambitions infinies d'Athènes, sans proportion avec sa puissance réelle; mais cette raillerie manque de précision comme de force.

D'un autre côté, il ne paraît pas avoir nourri contre Alcibiade une de ces haines vigoureuses et obstinées que nous lui voyons pour Gléon, Euripide, Socrate, ces petites gens, assez insolents pour jouir des mêmes droits, et faire autant et plus de bruit dans la cité que le premier des chevaliers. A peine flétrit-il en passant l'impertinence et la corruption du fils de Glinias ^ à ses débuts; puis il ne le nomme plus dans aucune de ses comédies de 425 à 414, date des Oiseaux, c'est-à-dire quand Alcibiade développe de plus en plus son audace malfaisante, avec son influence dans la cité; et dix ans après, en 405, lorsqu'Alcibiade exilé, après avoir planté au cœur de sa patrie le poignard de Décélie et intrigué partout contre elle, à Sparte, en Thrace, auprès des satrapes du grand roi, a été rappelé par l'armée de Samos et par la démocratie contre les Quatre Cents ou contre les amis politiques du poète, mais qu'ils sont parvenus à le faire destituer et chasser une seconde fois, il pose cette question, comme si elle pouvait faire doute pour lui : Que pensez-vous d'Alcibiade? Mais la réponse est encore plus singulière. Car s'il dit par la bouche du subtil et bavard Euripide : « Je

I. « Ah! si vous ne voulez pas laisser trauquilles les vieillards, décidez (ju'on appareillera les plaideurs; ainsi le vieillard n'aura en lace de lui qu'un vieillard, le jeune homme luttera contre les bavards et les infdmes, contre le fils de Clinias. » {Acharniens, parabase, sub fincm).

hais le citoyen qui est lent à servir sa patrie, prompt à l'accabler des plus grands maux, plein d'adresse pour ses intérêts propres, mal habile pour ceux de l'État », il prononce cet oracle par la bouche du grave Eschyle : « Il ne faut pas élever le lionceau dans la cité. C'est le mieux. Mais si le lion a grandi, il faut se soumettre à ses caprices. )) Il semble donc que notre poète n'ait pas eu le cœur d'attaquer corps à corps le neveu de Périclès, autrement dangereux et funeste que Gléon, uniquement parce qu'il était un turbulent de bonne maison, et qu'il se soit appliqué à ne point heurter de front et violemment cet enfant gâté de la populace, sorti du sein de la plus haute aristocratie. Je m'expliquerais ainsi que dans la pièce où il a exprimé ses craintes au sujet de l'influence croissante et des projets de ce personnage, il ne l'a fait qu'à mots couverts et par énigmes, et qu'il se soit abandonné volontairement, de propos délibéré, à toutes les grâces et toutes les fantaisies de la fiction, au détriment de la véhémence et de la clarté du pamphlet. Car aucune littérature plus que celle de la Grèce, aucun poète grec plus qu'Aristophane, n'a uni le sang-froid à l'inspiration poétique; et le grand railleur Platon s'est moqué, lorsqu'il représente les poètes comme n'ayant pas conscience de ce qu'ils disent dans la manie qui les possède. Au moment où Aristophane paraît le plus emporté par le souffle capricieux de l'imagination, il lui tient la bride, il la maîtrise, il la conduit sûrement au but qu'il a marqué d'avance. Cette poésie débordante et cette fantaisie dont on a fait tant de bruit au sujet des Oiseaux ne sont donc à mes yeux qu'un voile, derrière lequel l'auteur a sciemment et volontairement dérobé ses ménagements politiques et l'incertitude de sa pensée.

Comédie unique en ce sens, les Oiseaux, je l'avoue, sont l'œuvre la plus poétique et la plus aimable d'Aristophane. Elle ressemble, si l'on veut, à « une féerie gaie, vive, séduisante, où mille surprises merveilleuses captent l'attention, où la poésie étincelle; c'est une œuvre aérienne, ailée, où la satire, abdiquant ses violentes invectives, n'est plus que fine, rapide, enjouée. » C'est « le jeu innocent d'une imagination pétulante et badine, délicate et rapide, qui effleure tout et glisse d'une aile légère dans les libres espaces de la poésie, aussi vive, aussi gracieuse que les êtres ailés qu'elle met en scène. » A ces éloges de M. Poyard, j'ajouterai même ceux de Schlegel, bien qu'il ne paraisse plus se posséder, lorsqu'il parle des Oiseaux en particulier et de l'Ancienne Comédie en général. Mais ce que je ne puis admettre, c'est que cette pièce forme un genre à part, comme le dit le traducteur français, ni qu'elle soit sans intention précise et sans but; c'est surtout qu'elle soit le chef-d'œuvre et le type de la comédie aristophanesque, comme le veut à peu près toute la critique allemande d'aujourd'hui.

A part l'exquise et divine poésie de la parabase et de quelques autres passages, à part une gaieté légère et sémillante répandue sur le tout, cette pièce ne se distingue pas sensiblement des autres. La fable, beaucoup plus gracieuse, n'est pas plus fantastique que celle de la Paix, Deux aventuriers, fatigués d'Athènes, se sont mis à la recherche d'une ville qui leur fût comme une couche moelleuse où se reposer de leurs tracas. Ils veulent demander à Térée, la Huppe, des nouvelles de cette ville plus facile à souhaiter qu'à trouver. Après avoir longtemps erré, guidés par un geai et une corneille, qui leur rongent les poings, ils croient reconnaître à certains signes

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de leurs guides qu'ils sont arrivés au terme de leur course. Ils frappent à la porte en appelant, exactement comme s'ils arrivaient à la demeure d'un homme, et voient paraître le Roitelet, serviteur de la Huppe chez les oiseaux, comme il Tétait de Térée parmi les hommes *. En personnage serviable, le Roitelet veut bien se charger d'aller chercher son maître, quoiqu'il craigne de le fâcher. Car celui-ci vieat de s'endormir. Alors nos aventuriers exposent à la Huppe le but de leur voyage. Peisthétairos, qui n'a rien dit ou peu s'en faut jusqu'à présent, s'écrie enfin au milieu de ces explications : « Ahî j'entrevois un grand projet, qui donnera la toute-puissance aux oiseaux, si vous voulez me croire. » La Huppe ouvre de grandes oreilles, et s'étonne bien davantage encore, lorsque Peisthétairos lui propose de bâtir une ville des oiseaux. « La H, Nous, oiseaux (fonder une ville !), mais quel genre de ville bàtirions-nous? — P. Ah! vraiment? Que c'est là parler en sot. Regarde en bas. — La H. Je regarde. — P. Maintenant regarde en haut. — La H. Je regarde. — P. Tourne la tête. — La H. Ah! ce sera gai pour moi, si je me tords le cou! — P. As-tu vu? — La H. Oui, les nuages et le ciel. — P. Eh bien! n'est-ce pas le pôle des oiseaux? — La H, Gomment le pôle? — P. Ou, si tu veux, le pays. Et comme il tourne (pôlei) et qu'il traverse l'univers, on l'appelle pôle. Si vous le bâtissez et le fortifiez, de polos

1. Remarquons en passant ce trait contre l'esclavage, d'ailleurs absolument sans portée dans l'intention d'Aristophane : d Év. Et toi-même, au nom des Dieux, quel animal es-tu? — Le R. Moi, un oiseau esclave. — Èv. As-tu donc été vaincu par un coq? — Le R. Non, mais quand mon maître fut changé en Huppe, il demanda que je devinsse moi-même oiseau pour l'accompagner et le servir » (69-73). Contraire à la nature, l'esclavage n'existait aux yeux des anciens que parmi les hommes, en vertu du droit du plus fort. Ils ignoraient qu'il y eût des insectes, esclaves d'autres insectes.

il deviendra polis (ville) » (174-184). La Huppe, en sa qualité d'homme transformé en oiseau, se laisse facilement persuader.

L'action est engagée : La Huppe sert naturellement de proxène et d'introducteur des étrangers auprès des Oiseaux, auxquels Peisthétairos pourra d'ailleurs expliquer lui-même ses projets, parce que, depuis sa métamorphose et son séjour parmi les oiseaux, elle leur a appris à parler. Elle s'enfonce donc dans le taillis pour appeler sa compagne Procné * et les autres oiseaux, et fait entendre de derrière la scène cette gracieuse chanson accompagnée de la flûte : « Chasse le sommeil, ma compagne; que l'hymne sacré jaillisse de ton gosier divin en mélodieux soupirs; roule en légères cadences tes fraîches mélodies pour plaindre le sort d'Itys, sujet pour nous de tant de larmes. Tes chants si purs s'élèvent à travers l'épais feuillage de l'if jusqu'au trône de Jupiter; là Phébus t'écoute, Phébus à la chevelure d'or, et sa lyre d'ivoire répond à tes accents plaintifs; il réunit le chœur des dieux, et de leurs bouches immortelles s'élance un sacré concert de voix bienheureuses » (209-222). La Huppe appelle tous ses compagnons des airs, et ceux qui pillent les champs fertiles du laboureur, et ceux qui dans les jardins sautillent sur les branches du lierre, et ceux qui se nourrissent sur les montagnes de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, et ceux qui habitent les marécages et la belle prairie de Marathon, tout humide de rosée, et ceux qui volent au-dessus des flots gonflés de la mer. Entre temps, le poète, par un artifice que nous retrouverons

1. La tradition ordinaire fait métamorphoser Pliilomèle et non Procné en rossignol. La tradition que suit Aristophane était déjà dans Anacréon,. d'après lequel Apollodore l'a reproduite.

dans les Nuées, nous montre Évelpidès et Peisthétairos se crevant les yeux à regarder tous les points du ciel, ne voyant rien d'abord, et apercevant successivement un oiseau, puis un autre, jusqu'à ce qu'il s'en abatte dans l'orchestre une volée qui forme le chœur *. C'est toute une ménagerie ornithologique aux aspects les plus étranges et les plus variés. A la vue des étrangers, à la proposition que fait la Huppe de les recevoir et de les entendre, titititititititi, les oiseaux font un sabbat de tous les diables. Non moins furieux que les Acharniens ou que les Guêpes dans les pièces de ce nom, ils s'agitent, ils menacent, ils s'animent les uns les autres à déchirer ces intrus d'une race ennemie. « Jo Jo, en avant; attaque, élance-toi sur l'ennemi; prends ton vol, enveloppe-les de toutes parts. Malheur à eux! Jouons du bec, dévorons-les (343-347)... Allons, pique, déchire. Où est le chef de cohorte? Qu'il engage l'aile droite! « (352-353) Peu rassurés, Évelpidès et Peisthétairos se mettent toutefois en défense, une broche pour arme offensive et une marmite pour bouclier. « En avant, en avant, le bec en arrêt! Pas de retard. Tire, arrache, frappe, écorche, et d'abord casse la marmite » (364-365). Mais comme toujours dans la comédie, tout ce tumulte s'apaise et l'on consent à entendre Peisthétairos.

Remarquons en passant, ce que nous aurions déjà pu dire d'ailleurs de toutes les pièces d'Aristophane, mais ce qui n'est peut-être plus sensible nulle part que dans les

1. Les spectateurs ne voyaient sans doute que par les yeux et le récit des deux aventuriers les oiseaux qui sont annoui^és. Car les choreutes n'entraient pas un à un, mais montaient tous ensemble à la place qui leur était réservée. — Quant aux oiseaux mentionnés par Aristophane, je ne sais si un naturaliste pourrait les identifier tous, et s'il n'y en a pas (par exemple le Mède et le Glouton image de Cléononyne) qui n'ont jamais •eu d'existence que dans l'imagination du poète.

Oiseaux, rexlréme simplicité des moyens employés par le poète pour le développement de sa fable. Une fois la fiction première posée et acceptée, quelque invraisemblable et fantastique qu'elle soit, l'action se déroule d'elle-même et marche droit devant elle, sans regarder à droite et à gauche, sans recourir à des événements qui y concourent, mais n'en font pas essentiellement partie et qui, en la compliquant, forment ce que les modernes appellent l'intrigue. Point d'intrigue proprement dite dans Aristophane et en général dans les poètes grecs de cette époque. Mais une action profondément une avec ses dépendances naturelles et nécessaires. Un aventurier est parti pour le pays des oiseaux sous prétexte de chercher une ville où l'on puisse vivre à son aise, mais en réalité dans le dessein d'y fonder une ville et d'y établir un empire nouveau, afin de mettre la discorde entre le ciel et la terre, et de satisfaire ainsi son humeur brouillonne et ambitieuse. La fondation de cette ville aérienne et le désordre qui s'ensuit : voilà toute l'action. C'est aussi simple que le conte de fées le moins compliqué. Mais comment cette action s'accomplira-t-elle? Arrivé par un moyen quelconque dans le pays qu'il cherchait, Peisthétairos ne s'adresse pas au premier venu qui pourrait ne pas l'entendre, mais à la Huppe, son ancien compatriote, qui n'a pas sans doute oublié les pensées et le langage de^l'homme. La Huppe est bientôt persuadée, précisément parce qu'elle a conservé quelque chose de son ancienne nature. La chose n'ira pas cependant sans obstacle, et au moment où Peisthétairos a le droit de tout espérer, le danger surgit. Les oiseaux ne sont pas d'aussi facile composition que leur compagnon qui, étranger primitivement à leur race, n'est devenu leur concitoyen qu'en recevant de la cité volatile ses titres de

naturalisation. Ils se rappellent les pièges que les hommes leur tendent méchamment, et voltigent autour des intrus, bec ouvert et griffes serrées, avec des piaillements à étourdir les plus braves. C'en est fait de Peisthétairos et de ses vastes espérances s'il ne trouve moyen d'amadouer la gent irritable. Heureusement il a pour lui la garantie de la Huppe qui s'interpose : son artificieuse éloquence fera le reste. Avec nos habitudes dramatiques et notre goût des intrigues savamment ourdies, nous sommes prêts à déclarer qu'il n'y a point là d'action. C'est comme si nous soutenions qu'un homme qui remue son bras, et au bout de ce bras un bâton, n'agit point parce qu'il ne met pas en mouvement mille machines artificielles et compliquées. Non, comme M. Patin l'a si souvent répété des tragiques sur lesquels Aristophane s'est modelé, l'art dramatique des Grecs est un art différent du nôtre, mais non moins ingénieux dans la simplicité de ses moyens, que le nôtre dans la curieuse et piquante multiplicité de ses combinaisons. Ces dialogues, dans lesquels des critiques sont tentés de ne voir que des conversations spirituelles, sont autant de pas dans l'action, dont ils développent les circonstances essentielles sous une forme sensible et animée. Le bout de dialogue, par exemple, dans lequel Peisthétairos explique à la Huppe son projet, est le premier pas de l'action; car il faut que le tentateur ait pour réussir des intelligences dans la place; si vous le lisez sans vous représenter la mimique qui l'accompagne à la représentation , vous ne voyez rien et vous pouvez être porté à traiter les paroles de froides et d'insignifiantes ; rattachez-les au contraire à la mimique qu'elles supposent et qui s'y trouve indiquée, et non seulement elles expliquent et font avancer faction, mais

elles sont action elles-mêmes. Les scènes de ce genre, formant de petites actions partielles au sein de l'action principale, sont innombrables dans les pièces d'Aristophane, et c'est en grande partie sur elles qu'est fondé son comique. C'est, je le répète, ce qui est peut-être plus sensible dans les Oiseaux que dans toute autre comédie.

Nous avons laissé Peisthétairos en présence des oiseaux qui ont pris l'engagement de l'écouter et, si ses conseils sont utiles, de partager avec lui les biens qu'ils leur procureront, au lieu de lui crever les yeux et de le déchirer. A ses premières paroles, ils sont surpris et leur attention conquise; quand il termine ses explications, ils crient tous : « Animé par tes paroles, je menace mes rivaux, et je le jure, si, fidèle à notre juste, loyale et sainte union, tu marches d'accord avec moi contre les dieux, nous aurons bientôt brisé leur sceptre. A toi le conseil, à nous l'action » (630-637). Et qui aurait pu résister à des raisons si flatteuses pour l'amour-propre? Ésope, ce fidèle témoin, ne dit-il pas que l'alouette ayant perdu son père l'enterra dans sa tête, parce que la terre n'existait pas encore? Preuve péremptoire que les oiseaux sont nés avant tous les êtres. Et pour venir à des histoires moins anciennes, n'est-ce pas une tradition que le coq gouverna les Perses avant tous leurs autres monarques? Les Grecs ne se jettent-ils pas à genoux devant le milan en souvenir de son antique royauté, quand il leur annonce le printemps ? Le proverbe : « Coucou! circoncis, allez aux champs, » lorsque vient le temps de la moisson, ne montre-t-il pas que le coucou fut roi des Égyptiens et des Phéniciens? Jupiter lui-même n'avoue-t-il pas qu'il ne possède qu'un empire dérobé aux oiseaux, en portant un aigle sur son sceptre? Et de cette royauté universelle et sacrée que

reste-t-il à ses vrais propriétaires? « On regarde les oiseaux comme des esclaves, des niais, des ilotes; on leur jette des pierres comme à des fous furieux » (522-525). Gela ne fait-il pas saigner le cœur, et les oiseaux, comme ils le disent eux-mêmes, « ne seraient-ils pas indignes de vivre, s'ils ne cherchaient pas tous les moyens de reconquérir leur royauté? » (548-549) Mais que faire? Réunir tous les oiseaux dans une seule ville, dont les murailles embrasseront les plaines de l'air et tout l'espace qui sépare le ciel de la terre, puis réclamer l'empire à Jupiter, et s'il refuse, le prendre, lui et les autres dieux, par la famine, en leur interdisant le territoire d'Ornithopolis et en interceptant les offrandes des hommes. La motion est adoptée d'enthousiasme.

Le temps d'une parabase et la ville prodigieuse est à peu près achevée. Tandis que Peisthétairos donne ses ordres à Évelpidès pour l'achèvement du rempart, et fait les sacrifices d'usage pour l'inauguration de la nouvelle cité, une foule de gens cupides accourent, attirés par le bruit de cette fondation, poète qui a des vers pour toutes les solennités où on le paye, devin toujours prêt à débiter et à vendre ses prophéties, arpenteur, inspecteur, marchand de décrets, qui tous, excepté le poète, sont renvoyés à coups de bâton. Les sacrifices sont favorables et Peisthétairos apprend par un messager que le rempart est élevé et par quels moyens il l'a été. Un second messager annonce qu'un dieu envoyé par Jupiter en a franchi les portes à l'insu des geais qui montent la garde de jour. C'est Iris que Peisthétairos fait arrêter. Le plan de l'aventurier porte ses fruits. Car les dieux ne reçoivent plus la fumée des sacrifices que leur font les hommes , et la messagère de Jupiter est insultée, conspuée, renvoyée

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honteusement avec injonction de ne plus violer le territoire des oiseaux en traversant Nubicoucouville. La guerre est imminente. Mais les oiseaux auront des alliés. Un héraut annonce que, pleins d'admiration pour le génie de Peisthétairos, les hommes demandent en foule à avoir des ailes et à être inscrits sur les registres de la ville nouvelle. Il faut donc songer à leur faire une distribution d'ailes. Et Ton voit paraître un parricide, le poète dithyrambique Ginésias, un délateur, qui, pour une raison ou pour une autre, désirent vivement prendre part à cette distribution, et qui sont renvoyés comme le devin, Tarpenteur et autres, fort mal accommodés par le rotin du fantasque chef des oiseaux. Mieux motivé que le précédent, ce nouveau défilé de personnages épisodiques n'en interrompt pas moins l'action d'une façon disgracieuse ; et l'on ne peut dire, pour les justifier l'un et l'autre, qu'ils sont la confirmation de la pensée politique de la pièce. Car si les magistrats, les délateurs, les devins, tout ce qui représentait à un degré quelconque les lois divines et humaines, gênantes pour l'humeur de Peistliétairos- Alcibiade, devait être chassé de la république de ses rêves, que lui faisaient ou Ginésias le dithyrambique, ou Méton l'arpenteur, ou tel ou tel parricide? N'ayant de valeur que pour elles-mêmes et encore une valeur plus satirique que dramatique, toutes les scènes où paraissent ces personnages ne font qu'encombrer le drame et jeter un grand décousu dans la seconde partie des Oiseaux, Le vieux conspirateur Prométhée, toujours irrité contre les dieux et contre leur roi, voit avec plaisir les embarras du ciel et, malgré les justes craintes que lui inspirent la clairvoyance et le courroux de Jupiter, vient, se cachant sous une ombrelle, donner de bons avis à Peisthétairos :

la famine a mis la division parmi les habitants de l'Olympe ; les dieux barbares crient comme des Illyriens et menacent Jupiter d'une insurrection en armes « s'il ne leur ouvre des marchés où Ton vende des morceaux de victimes » ; et ne sachant que faire dans cette position critique, mourant de faim comme les autres, le maître des hommes et des dieux doit envoyer des députés à Nubicoucouville pour demander la paix. Qu'on ne lui accorde rien tant qu'il n'aura pas remis le sceptre aux oiseaux et donné en mariage Royauté à Peisthétairos. L'ambassade se présente en effet, composée de Neptune, d'Hercule et de Triballe, qui sont munis de pleins pouvoirs. En fait de propositions de paix et d'arguments diplomatiques. Hercule ne connaît que la force de ses poings ^ et, malgré les remontrances de Neptune, serait prêt à étrangler l'insolent mortel qui les a bloqués, s'il n'était affriandé par l'odeur d'un bon dîner. Peisthétairos fait semblant de ne le voir ni de l'entendre, et continue à donner ses ordres pour la confection des sauces et l'assaisonnement des viandes, afin d'irriter encore davantage son appétit. Aussi faut-il voir comme le héraut se radoucit et accepte facilement la première des conditions de l'ennemi : « Jupiter rendra le sceptre aux oiseaux. » Triballe est de l'avis d'Hercule et l'on tombe d'accord de la première clause du traité. Mais en fin diplomate et en homme de son pays, Peisthétairos n'a pas démasqué d'un coup toutes ses batteries. « P. Ah ! j'allais oublier un second article ; je laisse Junon à Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté. — A^. Alors tu ne veux pas la paix. Retironsnous. — P. Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce. —

1. Xsc'pwv D^ey^oç? ^^^ ^6 Sophocle dans VŒd. à Colone, si ma mémoii'e est fidèle.

If. Quel homme bizarre que^ce Neptune! Où vas-tu? Feronsnous la guerre pour une femme? » (1632-1639) Désespéré de la sottise de son collègue et neveu qui donnerait la terre et le ciel pour un bon morceau, Neptune tente un dernier effort en s'adressant à l'intérêt personnel. Hercule n'est-il pas l'héritier de Jupiter en qualité de fils? Mais Peisthétairos tire à part le crédule ambassadeur et lui fait entendre que, n'étant pas fils légitime, il n'a droit légalement à aucun des biens de son père. Hercule est convaincu ; Triballe n'est pas d'humeur à le dédire et Royauté est livrée à Peisthétairos. Les étourdis de Nubicoucouville célèbrent ses noces glorieuses avec enthousiasme sans s'apercevoir que leur liberté en fera les frais. « En vérité, nous dit le poète, tout cela ressemble aux mensonges d'un rêve. » Mais ce qui n'est pas un mensonge, c'est que si les Athéniens se conduisent en étourneaux et se laissent entraîner à de chimériques entreprises, sur la foi d'un séducteur impie et sans scrupule, ils prêteront la main au mariage de Royauté avec cet intrigant ou, pour parler sans allégorie, le porteront sans le vouloir à une puissance usurpée et tyrannique.

Cette comédie des Oiseaux est souvent un charme, toujours un amusement. Malgré l'apparition fugitive de personnages très réels comme Méton et Ginésias, qui ne viennent là que pour être rossés, malgré quelques traits violents de médisance ou de calomnie contre Socrate, Chéréphon, Pisandre, Lysicrate et les rhéteurs Gorgias et Philippe, malgré de nombreuses critiques jetées en passant contre des vauriens inconnus ou contre les institutions et les coutumes qui déplaisaient à Aristophane, on la lit comme un joli conte de fées, mis en action, sans autre préoccupation que le plaisir d'un spectacle riant et

iTO LA COMÉDIE GRECQUE

léger. Ce n'est pas toutefois ce qui a fait le succès excessif, selon moi, de cette pièce auprès de certains critiques modernes; c'est la beauté ravissante de certains passages des chœurs. Le début du chant de Procné offre un mélange de grâce et d'élévation qu'Aristophane semble par avance avoir dérobé au divin Platon : « Faibles mortels, attachés à la terre, créatures d'argile aussi fragiles que le feuillage des bois, race infortunée dont la vie n'est que ténèbres, qu'ombre sans réalité, que l'illusion d'un songe, écoutez : nous qui sommes des êtres aériens, toujours jeunes, toujours occupés d'éternelles pensées, nous vous instruirons de toutes les choses célestes; vous saurez à fond quelles sont l'essence des oiseaux et l'origine des Dieux, des Fleuves, de l'Érèbe, du Chaos ; et vous renverrez Prodicos pleurer avec sa science » (685-692). Le chantre des bois continue par une théogonie, fragment des traditions orien-taies, et dont le ton, fort supérieur à celui d'Hésiode, égale l'ampleur et la gravité sereine de Pindare en pareilles matières : « Il n'y avait dans le principe que le Chaos, la Nuit, le sombre Érèbe et le profond Tartare. La Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein des abîmes infinis de l'Érèbe, la Nuit aux ailes noires pondit un œuf sans germe, duquel, après de longs âges accomplis, naquit le gracieux Amour, aux étincelantes ailes d'or, rapides comme les tourbillons de l'orage. Il s'unit dans le profond Tartare au sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra notre race qui vit le jour la première. Celle des Immortels n'existait pas avant que l'Amour eût uni tous les principes du monde : de leurs embrassements naquirent le Ciel, l'Océan et la race impérissable des divinités bienheureuses. Ainsi notre origine est bien plus antique que celle des habitants de l'Olympe, à nous

JL .

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les premiers nés de l'Amour » (693-703). Puis, après une énumération plus oratoire que poétique des biens que les hommes doivent aux oiseaux, le chant reprend non plus avec cette hauteur et cette gravité/ mais avec une fraîcheur et une liberté pleine d'esprit et de grâce : « Muse agreste aux accents si variés, tio, tio, tio, tio, tiolix, je chante avec toi dans les bocages et sur les sommets, tio, tio, tio, tio, tiotix. Du haut d'un frêne à répais feuillage, tio, tio, tio, tio, tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en l'honneur de Pan, et ma voix s'unit sur la montagne aux chœurs augustes qui célèbrent Gybcle , tototototototototix. C'est dans nos concerts que Phrynichos vient, semblable à l'abeille, butiner l'ambroisie de ses chants, dont la douceur

ravit l'oreille, tio, tio, tio, tiotix (737-751) Tels les

cygnes, tio, tio, tio, tio, tiotix, sur les rives de TÈbre, tio, tio, tio, tio, tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon en battant des ailes, tio, tio, tio, tio, tiotix. Leurs accents s'élancent au delà des nuages aériens; tous les hôtes des forêts s'arrêtent étonnés et ravis; le calme règne sur les eaux et dans l'Olympe, les Grâces et les chœurs répètent leurs mélodies, tio, tio, tio, tiotix » (789). Moins fantastique et moins élevée, mais peut-être plus fraîche encore est cette strophe de la seconde parabase : « Heureuse la race des oiseaux ailés qui, l'hiver, n'ont pas besoin de tunique! Je ne crains pas non plus les implacables rayons de la brûlante canicule; j'habite sous le feuillage dans les prés fleuris, pendant que la divine cigale, folle de soleil, lance ses mélodies aiguës, quand midi brûle la terre. J'hiverne dans les antres profonds, où je folâtre avec les nymphes des montagnes, et, au printemps, je butine dans les jardins des Grâces; je cueille

sur les buissons de myrte la baie blanche et virginale » (1088-1100). Ne se répand-il pas par moments, jusque dans le dialogue, quelque chose de cette poésie si fraîche et si gracieuse? Peisthétairos, qui semble avoir plus étudié à récole de la chicane qu'à celle des muses, parle en poète, si je ne me trompe, du culte des oiseaux opposé à celui des dieux communément reçus. « Év. Ah! ah! voilà pour nous de bien meilleurs rois que Jupiter. — P. Bien meilleurs, n'est-ce pas? Et d'abord nous ne devons pas leur élever des temples de pierre fermés par des portes d'or; ils (les nouveaux dieux) habiteront sous les buissons et les taillis des chênes verts; et les plus vénérés des oiseaux n'auront d'autre temple que le feuillage de l'olivier; nous n'irons pas sacrifier à Delphes et à Hammon; mais, debout, au milieu des arbousiers et des oliviers sauvages, tendent nos mains pleines de froment et d'orge, nous les prierons de nous admettre au partage des biens dont ils disposent, et nous les obtiendrons aussitôt par quelques grains de froment » (610-625).

Certes, il faudrait être dépourvu de tout sentiment *, comme disaient les Grecs, pour s'inscrire en faux contre l'admiration trop légitime d'une pareille poésie. Mais cette admiration ne saurait aller, sans tomber dans l'engouement et dans le faux, jusqu'à mettre les Oiseaux audessus de toutes les autres productions d'Aristophane, et surtout jusqu'à en faire le chef-d'œuvre et le type de l'art aristophanesque. Je ne dirai pas qu'une pièce qui est sans but, comme le disent indiscrètement ses admirateurs à outrance, ou dont l'intention du moins est si peu précise qu'il faut la deviner, ne saurait être le chef-d'œuvre

1. 'AvataÔYiTo;, dépourvu de sentiment et par conséquent stupide.

et comme le canon de la comédie de combat. Car je craindrais d'être accusé de faire une pétition de principe en prenant pour accordée l'idée que je me fais de cette sorte de comédie. Mais j'ose avancer qu'au point de vue de la dramaturgie comique, elle n'est pas au premier rang dans le théâtre d'Aristophane. Et d'abord la gaieté tempérée, légère et sémillante qui y règne, est bien une variété du comique; mais en est-elle la variété la plus caractéristique, celle qui traduit le mieux ou le plus fortement l'essence de la comédie? Mieux composés que les Guêpes, que les Acharniens, que la Paix, les Oiseaux ont-ils l'entrain des Acharniens, la gaieté folle et entraînante de la seconde moitié des Guêpes, et dans sa partie chorale, quoique le chœur y occupe une place aussi nécessaire que celui des Suppliantes ou des Euménides dans les pièces de ce nom, l'importance et la verve à la fois dramatiques et plaisantes des deux premiers ballets de la Paix? iQ plaindrais celui qui ne goûterait pas la gaieté légère et piquante des Oiseaux; mais je ne plaindrais pas moins celui qui, méconnaissant une plaisanterie plus accentuée et plus significative, prétendrait mettre toute la comédie ou la comédie par excellence dans ces riants et superficiels caprices de l'imagination. L'un et l'autre me paraîtraient en partie privés du sens du comique, et le second peutêtre plus que le premier. Car le ridicule n'est pas moins affaire de raison que d'imagination, s'il ne l'est davantage. D'un autre côté, l'action des Oiseaux, si on la débarrasse par la pensée des scènes épisodiques plus que superflues qui l'interrompent ^ se déroule facilement et avec

1. Je ne parle pas de quelques morceaux très courts du chœur, dont il jBst assez difficile de saisir le sens : d. «J'ai vu en parcourant les airs bien d'étranges nouveautés, bien d'incroyables prodiges. 11 existe un arbre

grâce; mais peut-on dire qu'elle soit aussi fortement composée que celle des Nuées, et, pour nous borner aux pièces que nous avons analysées, que celle des Chevaliers * ? A mon gré, elle n'est même pas comparable à celle de Lysistrate, d'un mouvement si régulier et si rapide.

Lysistrate, représentée en 411, la dernière en date des comédies purement politiques d'Aristophane qui nous restent, n'a pas besoin d'un long commentaire historique. Une protestation en faveur de la paix était toujours de circonstance dans cette interminable guerre du Péloponnèse. Mais avant d'aborder l'analyse quelque peu scabreuse de la pièce, je crois bon de faire une remarque propre à la réconcilier avec les bons esprits que pour-

nommé Cléonyme, d'une espèce inconnue; il na pas de cœur, ne sert à rien, et est aussi grand {ue lâche. Au printemps, il produit des calomnies au lieu de bourgeons, et, à l'automne, il jonche le sol, non de feuilles, mais de boucliers, etc. »2. « Près du pays des Sciopodes est un. marais au bord duquel le dégoûtant Socrate évoque les ombres. Pisandre vint un jour pour voir son âme qui l'avait planté là tout en vie; il offrit une petite victime, un chameau, lui coupa la gorge et se retira un pas en arrière à l'exemple d'Ulysse. Alors, Chéréphon, la chauve-souris, vint des enfers boire le sang du chameau. — A Phanès, par delà Clepsydre, habite un peuple sans foi ni loi, les Englottogastors, qui moissonnent, sèment, vendangent et sèment les figues avec leurs langues; on compte parmi eux les Philippe et les Gorgias, et ce sont ces Philippe englottogastors qui ont introduit partout dans l'Attique l'usage de couper la langue à part dans les sacrifices. » Ces satires partielles ne se rattachent pas plus à la fable des Oiseaux qu'à celle de toute autre comédie. Il est vrai qu'on peut en dire autant de beaucoup de traits qu'Aristophane décoche en passant à ses contemporains. Mais ce qui est particulier ici, c'est que ces petites satires semblent exister par elles-mêmes, et ne sont pas intercalées dans le mouvement même du discours. — Dans tous les cas, elles sont inexplicables, si l'on fait des Oiseaux ou une pure fantaisie ou une pièce philosophique. Les philosophes et les rhéteurs étant tout un pour Aristophane, les deux derniers morceaux rentrent jusqu'à un certain point dans l'intention générale de la pièce, qui esi politi(iue; elles flétrissent les intrigants à la manière de Pcisthétairos, lescjuels étaient de beaux diseurs. — Quant à Cléonyme, c'est son lot de recevoir partout quelque horion dans les pièces d'Aristophane. — Ce (pii interrompt le mouvement de l'action, c'est le double défilé de personnages ([ui ne font absolument rien dans le drame, que de recevoir des coups de bûton.

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raient choquer ses libertés par trop grecques. Elle ne se contente plus, comme les Acharnietis et la Paix, de parler au nom des intérêts des paysans; elle a une portée plus générale. Elle réclame impérieusement la paix, d'abord au nom de toutes les femmes de l'Attique, filles, mères ou épouses : « La guerre n'est-elle pas un fardeau plus pesant pour elles que pour les hommes? N'est-ce pas elles dont les pères, les maris ou les fils vont combattre et mourir loin d'Athènes? » (588-593) En second lieu, Lysistrale réclame la jxiix au nom du patriotisme hellénique. Car c'est dans cette comédie, qui ne paraît au premier coup d'œil qu'une débauche d'imagination, qu'on lit ces belles paroles : « Je vous ferai un reproche que vous méritez tous également (Athéniens et Péloponnésiens). A Olympie, aux Thermopyles, à Delphes, dans vingt autres lieux qu'il serait trop long d'énumérer, vous célébrez devant le même autel, comme des frères, des cérémonies communes, et cependant vous vous entr'égorgez et vous saccagez les villes grecques, quand le barbare est là qui vous menace » (1129-1134). A la vue des Grecs à la solde des barbares, des flottes du Péloponnèse et de la Sicile combattant côte à côte avec celles du grand roi, Aristophane a eu, dans un éclair de génie et de patriotisme, la conception et le sentiment de la patrie hellénique.

De même, à la vue des horreurs incessantes de la guerre, lui, si peu philosophe et si défavorable aux femmes, il a senti que les femmes aussi étaient intéressées dans la politique, qu'elles souffraient autant et plus que les hommes des funestes résolutions prises par l'État, et que, payant l'impôt du sang par leurs fils ou par leurs maris, elles avaient bien droit d'être comptées comme une partie

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de la cité et de l'humanité ^ C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant sa Lysistrate, que Éd. du Méril qualifie -de scandaleuse.

Scandaleuse ou non, elle n'en est pas moins une des comédies les mieux conçues et les mieux conduites du théâtre ancien. La fable, sans rappeler, comme le veut très gratuitement Éd. du Méril, un fait réel de l'histoire d'Athènes % repose sur une donnée qui n'a rien d'impossible, et qui même, si j'en crois certains bruits, est d'expérience quotidienne : le poète n'a* fait qu'étendre à tout un peuple ce qui se passe tous les jours dans telle ou telle alcôve. Il suppose que les femmes de toute la Grèce ont x:onspiré et prêté serment de faire dans un intérêt public et pour forcer les hommes à la paix, ce qu'elles font souvent pour elles-mêmes et dans l'intérêt de leurs caprices

1. La compassion de Dicœopolis pour la jeune mariée qui désire que le... corps de son mari reste à la maison, n'est qu'une plaisanterie malgré les mots : « Elle est femme et ne mérite pas d'être affligée des maux de la guerre. » Mais ici la pensée du poète est très sérieuse, et d'autant plus remarquable, je le répète, qu'en général il n'est pas plus doux pour les femmes qu'Euripide.

2. Les Athéniennes, dit Éd. du Méril trompé par un mot dont il force le sens, avaient eu aussi leur retraite sur le mont Sacré; elles avaient arrêté une suspension du mariage et déserté la maison de leurs époux. En ce temps-là, par malheur, on n'estimait que l'histoire officielle, celle qui recueille le nom des magistrats et enregistre les batailles à leur date,

-et les circonstances de cette guerre de chambres à coucher ne nous sont point connues. Mais, puisque de mémoire d'homme il y avait eu une suspension générale du mariage, c'était un fait vrai qui ne devait plus paraître trop invraisemblable à personne, et Aristophane s'en saisit comme d'un sujet appartenant à quiconque voulait rire. Ce fait curieux, -ajoute-t-on en note avec une assurance vraiment surprenante, ne se trouve guère que dans Aristophane, mais il avait un nom particulier et était certainement connu du peuple entier : Iv xat; ç'jyaTç (Eccl., v. 233). — Malheureusement les mots at 'fjya\ n'ont pas en eux-mêmes le sens qu'on leur prête : ils désignent simplement la fuite ou la retraite des habitants de la campagne à la ville, pendant les invasions péloponnésiennes. L'auteur de cette étonnante trouvaille aurait pu s'en convaincre s'il avait relu le vers d'Aristophane : « A l'époque des fuites, j'habitai sur le Pnyx avec mon mari. »

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égoïstes, lorsqu'elles veulent arracher à leurs maris ce qu'ils semblent peu disposés à leur accorder, c'est-à-dire d'irriter leurs désirs et de se refuser à les satisfaire, tant qu'elles n'ont pas obtenu l'objet de leurs vœux. Tout le reste découle naturellement et logiquement de cette donnée première : occupation par les femmes de la citadelle où elles s'enferment et peuvent se surveiller mutuellement; assauts des vieillards indignés, les seuls mâles restés dans la cité, vide de tout ce qui est en état de porter lance et bouclier; tentatives d'évasion de quelques conjurées qui trouvent leur serment trop pesant à tenir; vigilance et efforts de leur capitaine Lysistrate pour les maintenir strictement dans la discipline; succès de sa prudence et de sa résolution; état désespéré des hommes qui, n'en pouvant plus d'abstinence et de désir, arrivent à un tel degré de priapisme, qu'ils ne peuvent résister à cette insupportable torture et sont prêts enfin, malgré leur folie belliqueuse, à passer par toutes les conditions que l'on voudra. L'action, pour se développer avec une juste étendue, n'a pas besoin de se surcharger de ces scènes épisodiques, si fréquentes dans la comédie aristophanesque, et qui, spirituelles en elles-mêmes, n'en étaient pas moins du remplissage. Il y a plus : si le personnage principal, Lysistrate, ne me parait pas plus que sa spirituelle compagne Myrrhine, un caractère véritable, c'est du moins un rôle finement conçu, finement exécuté. Quelle vive et naturelle exposition! Lysistrate, qui a donné rendez-vous aux Athéniennes et à des déléguées des femmes de Thèbes, de Gorinthe et de Sparte, est là seule et impatiente de ne voir personne venir. « Ah! si on les avait convoquées pour une fête de Dionysos, de Pan, d'Aphrodite Goliade ou Génétvllide, les tambourins

encombreraient les rues, tandis que je ne vois pas une femme, sauf ma voisine qui arrive... Bonjour, Galonice. — C. Bonjour, Lysistrate; mais quel air sombre et agité, ma chère enfant! Ali! tu n'es pas belle avec tes sourcils froncés. — L. Galonice, je bous d'impatience; je rougis de notre sexe. Les hommes prétendent que nous sommes fines et rusées. — C. Ils ont raison, à coup sûr. — L. Et quand on leur dit de se réunir ici pour traiter une question importante, elles dorment au lieu de venir » (1-15). Lysistrate donne à entendre à Galonice que, si les Béotiennes et les Péloponnésiennes veulent s'unir aux femmes de TAttique, la Grèce est sauvée. « Eh! comment les femmes pourraient-elles accomplir un acte si sensé, si glorieux, elles qui vivent au fond de leurs demeures, vêtues de légers tissus de soie jaune ou de robes flottantes, parées de fleurs et chaussées d'élégants brodequins? — L. Et ce sont là nos planches de salut, les tuniques jaunes, les parfums, les brodequins, le fard et les robes transparentes. — C. Gomment cela? — L. Il n'est plus un homme qui voudra s'armer de la lance... — C. Vite je me fais teindre une tunique en jaune. — L. ...Ni du bouclier... — C. Je cours me revêtir d'une robe flottante. — L. ...Ni de Tépée. — C Je vais acheter des brodequins. — L. Eh bien! Les femmes n'auraient-elles pas bien fait de venir? — C, Elles auraient dû voler ici. — L. Ah! ma chère, tu verras qu'en vraies Athéniennes, elles font tout trop tard » (42-57). Gependant arrivent les femmes de l'Attique, celles de Sparte, et les Béotiennes et les Gorinthiennes. Regrettent-elles l'absence de leurs maris? Et veulent-elles faire cesser cette espèce de veuvage par la fin de la guerre? Leurs maux sont finis, si elles veulent seconder Lysistrate.

COMÉDIES POLITIQUES — LYSISTRATE 'il'.)

« Mi/rrhine. Oui, par les déesses, je le jure, quand je devrais mettre ma robe en gage et en boire l'argent le même jour. — Calonice. Et moi, quand on devrait me couper en deux comme une plie et m'enlever la moitié de moi-même. — Lampito. Et moi, pour avoir la paix, je gravirais la cime du Taygète. — Lysistrate, Alors je ne me tairai pas plus longtemps. Femmes, si nous voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir... — M. De quoi? parle. — L. Le ferez-vous? — M. Nous le ferons, dussions-nous mourir. — L. Il faut nous abstenir des plaisirs conjugaux... Pourquoi vous détourner? Où allez-vous? Eh bien! vous vous mordez la lèvre, vous secouez la tête. Pourquoi cette pâleur, ces larmes? Le ferez-vous, oui ou non? Vous hésitez. — M. Non, je ne le ferai pas; que la guerre continue. — L. Et toi, qu'en distu, ma belle plie, qui consentais tout à l'heure à ce qu'on te coupât en deux? — C, Tout, excepté cela. Ordonnenous de passer dans le feu; mais ce qu'il y a de plus doux au monde, s'en priver, ma chère Lysistrate! — M. Moi aussi, j'aime mieux passer dans le feu. — L. 0 sexe dissolu! Les tragiques ont bien raison de nous mettre en scène; nous ne sommes bonnes qu'à l'amour » (112-139). Heureusement Lysistrate trouve une auxiliaire dans la Lacédémonienne Lampito, qui, bien que le sacrifice lui paraisse cruel, consent à tout pour la paix. Les autres femmes, un peu ébranlées, résistent encore et font mine de ne pas comprendre ce qu'un tel sacrifice peut produire. « C. Mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous nous abstenions complètement de ce que tu dis, en aurions-nous plus tôt la paix? — L. Sans nul doute, par les déesses. Restons chez nous bien fardées, bien épilées, qu'une transparente tunique de pourpre voile seule notre nudité; et les hommes

seront dévorés de désirs; c'est à nous alors de ne pas céder à leur ardeur, et ils feront vite la paix, j'en suis certaine » (149-154). Une seule difficulté reste; mais Lysistrate a tout prévu. « Pour nous, certes, dit la Lacédémonienne, nous persuaderons à nos maris de conclure une paix franche et loyale; mais cette populace athénienne, comment la guérir de sa folie belliqueuse? — L. Ne t'inquiète pas, nous nous chargeons des nôtres. — Lam. Impossible, tant qu'ils auront leurs chers vaisseaux et l'immense trésor déposé dans le temple d'Athéné. — Ly. Oh î nous y avons pourvu : aujourd'hui même la citadelle sera à nous, c'est la tâche assignée aux femmes âgées; tandis que nous sommes à délibérer, elles vont, sous prétexte de sacrifice, s'emparer de la citadelle. — Lain. Bien dit; alors tout va pour le mieux » (172-180). Et les conjurées, la main sur une outre pleine de vin, comme les sept chefs sur le noir bouclier, répètent le serment que leur dicte Lysistrate. Tandis qu'elles immolent la victime, c'est-à-dire qu'elles boivent à la ronde le vin contenu dans l'outre, pour cimenter leur alliance, elles entendent de grands cris : ce sont les vieilles qui viennent d'occuper la citadelte. Lampito peut repartir en toute assurance pour Sparte, afin d'y organiser le complot.

On ne saurait imaginer une exposition plus vive, plus gaie, et surtout plus coinplète. Tous les germes de la comédie y sont jetés à l'avance, et tout y est en action. Dès le début, le drame commence, et, lorsque l'exposition s'achève, le premier acte du plan des conjurées est accompli.

A la nouvelle du coup hardi que viennent de frapper les femmes, le chœur fait son entrée en scène; je devrais dire les chœurs, car il y en a deux : l'un de vieillards et

COMÉDIES POLITIQUES — LYSISTRATE 481

l'autre de vieilles. Les vieillards accourent autant que leur âge leur permet, portant du bois sec et des torches, faisant leurs réflexions sur les étranges événements auxquels une longue vie nous expose, et s'encourageant à faire leur devoir et à réprimer vigoureusement l'insolence des femmes, qui ont osé mettre la main sur la citadelle. Mais ils rencontrent à qui parler. Une bande de vieilles arrive d'un autre côté avec des cruches pleines d'eau, et les deux chœurs, après des menaces, des insultes, des bravades, sont prêts à s'entrechoquer comme le Xanthe et riléphaestos d'Homère. Seulement, ce n'est pas Héphasstos qui doit ici avoir l'avantage. « Les vieillards. Ah! maudite coquine, que viens-tu faire ici avec de Teau?

— Les femmes. Et toi, vieux cadavre, avec du feu! Estce pour te brûler? — Je vais te construire un bûcher pour y cuire tes amies. — Et moi, éteindre ton bûcher. — Éteindre mon feu, toi? — Tu le verras bientôt. — Je ne sais qui me retient que je ne te rôtisse avec cette torche.

— Je te prépare un bain pour te décrasser. — Un bain pour moi, laide guenon? — Oui, un bain nuptial. — Quelle audace ! entendez-vous? — Je suis libre. — Je vais bien te faire taire. — Ah! ah! tu ne siégeras plus parmi les héliastes '. — Brûle-lui les cheveux. — Eau, fais ton devoir ^ — Oh! là! là! — Était-ce chaud? — Chaud? grands dieux! assez, assez. — Je t'arrose pour que tu reverdisses. — Je suis trop sec pour cela... Ah! je tremble de froid. — Eh bien?tu as du feu, réchauffe-toi » (371-386).

Voilà des trivialités, des brutalités d'action et de parole qui auraient effarouché Laharpe et notre vieille critique

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