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Parce que je vais te tuer

2. Je soupçonne ici quelque parodie d'un passage emphatique d'une tragédie.

française, pardonnant à peine à Molière ses Scapins et ses Sganarelles. Ce n'est pas digne, ce n'est pas noble, ce n'est pas du style galant, mais c'est vrai et plein de vie. Les Athéniens pouvaient rire et applaudir sans manquer de goût et d'atticisme.

Un magistrat, escorté de ses archers scythes, n'est pas plus heureux, ni moins maltraité que les vieillards. Sur les ordres de Lysistrate, les marchandes de graines, les marchandes d'œufs, les marchandes d'ail et de légumes, les cabaretières et les boulangères font une sortie, rossent les Scythes et les mettent en déroute. « Le Mag. Voilà un bel exploit pour mes archers! — Ly. Ah! ah! Tu croyais n'avoir affaire qu'à des servantes! Ne savais-tu pas ce qu'il y a d'ardeur dans l'âme des femmes? — Le Mag, Oui, par Apollon, beaucoup d'ardeur, surtout à boire. — Le chœur des vieillards. Magistrat, tu t'es mis en frais de paroles ; mais les discours ne sont pas de saison avec ces bêtes féroces. Ne sais-tu pas comme elles nous ont lessivés tout à l'heure, nous et nos manteaux, et sans potasse. — Le chœur des femmes. Que veux-tu? Il ne fallait pas porter sur nous une main téméraire, et, si tu * ?■ recommences, je te poche les yeux. J'aime à rester modes- ' ' tement chez moi, comme une jeune vierge, sans faire de peine à personne, sans bouger plus qu'un terme. Mais ^ gare à la guêpe, si l'on vient l'irriter dans sa ruche » (462-475). %

Après les coups, les explications. Si les femmes se sont emparées de la citadelle et du trésor, c'est pour mettre fm aux hostilités des Grecs les uns contre les autres; plus d'argent, plus de guerre. « Le Mag. Gomment! plus de guerre? Et le salut de la république? — L. Nous nous en chargeons. — Vous. — Nous-mêmes.

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— Quelle misère ! — Oui, nous te sauverons de gré ou de force. — 0 les impudentes! — Tu te fâches; il te faudra pourtant bien en passer par là. — Mais c'est le comble de l'iniquité. — On te sauvera, mon ami. — Et si je ne le veux pas. — Raison de plus » (497-501). Ce magistrat qui ne veut pas être sauvé, n'est-il pas aussi plaisant que

'la femme de Sganarelle qui veut être battue? Lysistrate fait entendre sur le sort des femmes dans l'État les plaintes que nous entendons de nos jours et que Ton croit nouvelles, mais avec une modestie et un bon sens que je souhaiterais à nos folles, réclamant l'égalité politique, et aux écrivains portant barbe, qui les soutiennent. « L. Pendant tout le temps qu'a duré la dernière guerre \ nous avons supporté dans un modeste silence tout ce que vous faisiez; vous ne nous permettiez pas d'ouvrir la bouche. Nous n'étions guère contentes; car nous savions bien ce qu'il en était. Souvent, dans nos maisons, nous vous entendions discuter à tort et à travers sur quelque affaire importante. Alors, le cœur bien triste, mais le sourire aux lèvres, nous vous demandions : « Eh bien ! dans l'as- « semblée d'aujourd'hui a-t-on voté la paix? — Occupe-toi « de tes affaires, disait le mari ; tais-toi », et je me taisais.

— Une femme. Ce n'est pas moi qui me serais tue. — LeWf Mag, Les coups t'aurajent bien vite réduite au silence. — ilUk L. Moi, je me taisais. Mais bientôt j'apprenais que vous aviez arrêté quelque résolution plus funeste encore : « Ah !

« mon ami, disais-je, quelle folie est la vôtre ! » Mais lui me regardait de travers en disant : « Tisse ta toile; ou les « joues te cuiront : la guerre est l'affaire des hommes. » — » ^ Le Mag. Bien dit, par Jupiter! — L. Gomment, malheu-

1. Les dix années de la guerre du Péloponnèse séparées de la seconde (la guerre actuelle) par les six ans de la paix ou trêve de Nicias.

reux? Ne pas nous permettre de combattre vos folies, c'était bien? Mais plus tard nous vous entendîmes demander à haute voix en pleine rue : « N'y a-t-il plus un « homme à Athènes? — Il n'y en a plus », répondait-on. Alors nous nous décidâmes aussitôt à faire toutes cause commune pour sauver la Grèce » (507-526). Mais c'est bien grave pour une comédie. Aussi Aristophane entremêle-t- 11 les explications de Lysistrate de plaisanteries sur les hommes courant comme des furieux sur le marché, circulant armés en guerre au travers des marmites et des légumes, portant un bouclier à tête de Gorgone pour acheter des petits poissons, à cheval et versant dans leur casque la purée qu'ils ont prise à l'étalage de quelque vieille. C'est par la même raison qu'il assimile plaisamment aux travaux habituels des femmes la politique qu'elles prétendent appliquer aux affaires ^ pour ramener l'ordre et la paix : ce qui révolte le magistrat. « Le Mag. N'est-ce pas une indignité de les voir ainsi tout carder et dévider, elles qui ne prennent pas la moindre part à la guerre? — L. Ah! misérable! Ainsi elle ne nous est pas un fardeau bien plus pesant qu'à vous? D'abord nous enfantons des fils qui vont combattre loin d'Athènes. — Le Mag. Assez, ne réveille pas de tristes souvenirs ^ — L. Ensuite au lieu de goûter les plaisirs d'Aphrodite et de jouir de notre jeunesse, nous languissons loin de nos maris, qui sont à l'armée. Mais ne parlons pas de nous : ce qui m'afflige, c'est de voir les filles vieillir dans leurs lits solitaires. —

1. Ceux qui veulent saisir sur le fait certains procédés d'Aristophane peuvent comparer cette partie du discours* du Lysistrate (vers 567 et sq.) avec le dialogue de Démosthène et du charcutier dans les Chevaliers (vers 213 et sq.).

2. Allusion, la seule qui se rencontre dans nos comédies d'Aristophane, aux désastres de l'expédition de Sicile.

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Les hommes ne vieillissent-ils pas aussi? — Ce n'est pas la même chose. Le soldat à son retour, eût-il des cheveux blancs, trouve bientôt une jeune épouse; mais la femme n'a qu'une saison; si elle ne la saisit au vol, personne ne veut plus d'elle, et elle passe son temps à consulter les destins, qui ne lui envoient pas de mari » (587-597). Le magistrat croit faire le gentil et le malin en ayant Tair de dire que, malgré son âge, il pourrait rendre encore aux belles délaissées de galants services; mais on le renvoie commander sa bière, et on l'affuble de couronnes et de bandelettes, comme pour orner ses obsèques.

C'est pour le coup que le chœur des vieux peut soupçonner quelque trame secrète pour ramener la tyrannie d'Hippias. Ces femmes qui se sont emparées de la citatelle, ne seraient-ce pas des Laconiens déguisés, qui se sont réunis chez l'efféminé Clisthène pour faire leur coup? « Mais on ne me tyrannisera pas, s'écrient les vieillards; je serai à l'avenir sur mes gardes; je porterai toujours un glaive caché sous des branches de myrte; je veux me rendre sur la place publique, en armes et auprès d'Aristogiton; je tiendrai ferme à ses côtés; et, pour commencer, il faut que je casse quelques dents à cette vieille maudite (631-635). — Ne m'agace pas, toi, riposte bravement le chœur des vieilles, ou je t'applique mon cothurne sur la mâchoire, et il est solide » (682-685). Le chœur, comme l'esclave de la Comédie Nouvelle, semble chargé ici du gros comique. Après des menaces et des bravades quelque peu longues des deux bandes opposées, Lysistrate reparaît l'air sombre et désespéré. « Maudites femmes ! Me font-elles assez courir! Leur lâche conduite me désespère. — Le chœur des femmes. Que

dis-tu? que dis-tu? — La vérité, la vérité K — Mais que se passe-t-il donc de si grave? Parle, ne sommes-nous pas tes amies? — Je brûle de le dire et je n'ai pas la force de le taire. — Ne me cache pas le malheur qui nous frappe. — Nous sommes en rut, voilà » (708-715). Et le mot n'est pas lâché que l'effet vient le justifier. Les belles conjurées voudraient bien jeter leur serment avec leurs bonnets par-dessus les moulins. L'une veut sortir pour étendre sa laine de Milet, qu'elle a laissée à la maison et qui court risque d'être mangée des vers; une autre, pour aller teiller son lin; celle-ci, parce qu'elle craint de souiller un lieu saint en y accouchant; celle-là, parce qu'ayant vu le serpent qui garde le temple ou entendu le cri funèbre du hibou, elle ne peut fermer l'œil et meurt d'insomnie : toutes ont quelque bonne raison pour s'échapper, et Lysistrate fait des efforts inutiles pour les retenir. Elle est obligée de faire jouer la grande machine, le moyen suprême, la superstition. « Assez de mensonges, malheureuses. Vous désirez vos époux; et croyez-vous qu'ils ne vous désirent pas? Je sais qu'ils passent de cruelles nuits; mais contenez vos sens, mes amies, patientez encore un peu; il y a un oracle qui nous promet la victoire, si nous restons unies. Le voici. — Le chœur, ^ Dis-nous-le. — Silence, alors : « Quand les hirondelles, « fuyant devant les huppes, se seront réunies dans un « même lieu et qu'elles s'abstiendront de l'amoureux « commerce, ce sera le terme de tous les maux; et Ju- « piter qui tonne dans les nues mettra dessus ce qui (c était dessous... » — Le chœur. Gomment? Ce seront les hommes qui seront dessous? — « Mais si la division se

1. Parodie sans doute des répétitions si chères à Euripide et qui sont comme un tic dans son style.

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<( met parmi les hirondelles et qu'elles s'envolent du (( temple sacré, on dira qu'il n'y a pas au monde d'oiseau « plus lascif» (762-7GG). L'oracle est clair, et toute velléité de défection se dissipe.

Le sacrifice d'ailleurs ne sera pas long; car la crise touche à son terme. Tandis que le chœur des vieux et celui des vieilles reprennent leurs éternelles chamailleries, sans doute pour n'en point perdre l'habitude, Lysistrate aperçoit de loin venir le mari de Myrrhine, Ginésias, criant : « Hélas! hélas! Quelle torture! Je suis sur la roue. » Elle s'amuse à irriter encore ses désirs tendus outre mesure. « Que j'appelle JMyrrhine, et qui donc estu? — De grâce, cours me l'appeler », et Myrrhine parfaitement stylée répond à Lysistrate sans se montrer encore : « Je l'aime, je l'aime; mais il ne veut pas se laisser aimer. Non, je n'irai pas » (870-871). Cinésias supplie sa Myrrhine, sa Myrrhinette; elle ne veut rien entendre. Il a recours alors aux artifices de la rhétorique et du pathétique d'Euripide ^ « Cin. Ah! Myrrhine, au nom de notre enfant , du moins écoute-moi. Petit, appelle ta maman. — V enfant. Maman, maman, maman! — C. Eh! quoi! n'as-tu pas pitié de cet enfant? Voilà six jours que tu ne l'as lavé ni allaité. — M, Pauvre petit, son' père n'en a guère soin. — C. Descends, chérie, descends pour l'enfant. — M. Ce que c'e'st d'être mère! — C, Gomme elle me semble rajeunie! Et quels regards caressants! Ses rigueurs, ses dédains redoublent mon ardeur. — M, Tu es aussi gentil que ton père est méchant ; que je t'embrasse, cher petit, trésor de ta maman! — C. Ah! que

1. C'est comme parodie d'Euripide que ce bout de scène, qui d'ailleurs linit si bien, me paraît supportable. Autrement je serais cIio(iué de l'inlervcntion de l'enfant dans une pareille scène. — Voir Vlph. à Aulh.

c'est mal de te laisser entraîner par les autres femmes! Pourquoi me faire ainsi de la peine, et à toi aussi? — M, A bas les mains ! — C. Tout se perd à la maison. — M. Peu m'importe! — C. Mais ta toile que les poules viennent becqueter, peu t'importe? — M. Fort peu. — C. Et Aphrodite dont tu n'as pas célébré les mystères depuis si longtemps! Ne veux-tu pas revenir? — M. Non, à moins qu'un bon traité ne termine la guerre. — C. Eh bien, si tu le désires, on le fera, ce traité. — M. Alors, à la bonne heure! Je retournerai à la maison. Mais maintenant je suis liée par un serment. — C. Au moins couche-toi un peu avec moi. — M. Non, non, et pourtant je ne puis pas dire que je ne t'aime pas. — C. Tu m'aimes? Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette? — M. Mais tu plaisantes. Devant cet enfant? — C. Manès, emporte-le » (880-908). Le reste de la scène se devine, sans que je le dise. Myrrhine suit de point en point le programme que lui a tracé Lysistrate : « C'est à toi de l'embraser, de le torturer; séductions, caresses, refus irritants, emploie tout; accorde tout, excepté ce qu'interdit le serment prêté sur la coupe » (839-841). Elle ne souffrira pas que son bien-aimé couche sur la terre; et elle court chercher un lit; après le lit, une natte pour mettre par dessus les sangles; après la natte, un oreiller, puis des couvertures, puis des parfums. Ginésias admire combien sa femme Taime, tout en pestant contre tant d'attentions qui diffèrent la fin de ses souffrances. « C. Allons, méchante, couche-toi et ne m'apporte plus rien. — M. Tout de suite, par Dieu! Je me déchausse. Mod chéri, tu voteras la paix. — C. J'y songerai » (949-951). Et elle se sauve en le laissant dans l'état le plus pitoyable. Le fond de la scène peut être d'un cynisme qui fait penser aux parades

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obscènes de Karagueuz, mais elle est filée avec un art et une dextérité ^ que ne désavoueraient pas les plus habiles et les plus fins des modernes.

Lampito a tenu sa parole, et les Laconiens ne sont pas en meilleure posture que Ginésiaset les autres Athéniens, à en juger par L'aspect de leur envoyé, plié en deux et tout courbaturé par l'intensité douloureuse du désir. Tout le monde va faire la paix à commencer par les deux chœurs ennemis. Aux vieillards qui crient comme Euripide : « Jamais je ne cesserai de haïr les femmes », le chœur des vieilles répond : « A ton aise ; mais je te ne laisserai pas tout nu comme tu es là; on se rirait de moi. Allons, je vais te passer cette tunique » , et en même temps leur chef de chœur ôte de l'œil de l'un des vieillards une petite bête qui le piquait. « Merci bien; ce moucheron me creusait l'œil comme un puits; aussi maintenant qu'il n'y est plus, mes larmes coulent en abondance. — Je vais te les essuyer, quoique tu sois bien méchant; et de plus un baiser. — Non, point de baiser. — Que tu le veuilles ou non. — Maudites femmes, sont-elles patelines! Ah ! que l'on a bien raison de dire qu'il n'y a pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines ^ » (1019-1039), et pour sceller la paix les vieillards proposent aux femmes de chanter et de danser ensemble. Lysistrate accorde non sans peine les délégués d'Athènes et les envoyés de Sparte, malgré leurs prétentions réciproques, et les invite à dîner et à boire ensemble dans la citadelle. Ils sortent du festin les meilleurs amis du monde, et

1. On ne peut y comparer dans l'antiquité qu'une scène non moins leste et non moins bien conçue des Bacchis de Piaule (act. V, se. u), mais elle est loin d'être aussi finement et aussi vivement traitée.

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