Idée déjà exprimée dans un vers qu'on prête à Susariou
tandis qu'un Athénien joue delà flûte, le chœur des Laconiens entonne un chant en l'honneur des deux peuples : « 0 Mnémosyne, inspire ma muse qui connaît nos exploits et ceux des Athéniens. Avec quelle divine ardeur ils s'élancèrent à Artémisium sur les navires des Mèdes! Quelle éclatante victoire! Quant aux soldats de Léonidas, ils ressemblaient à des sangliers qui aiguisent leurs défenses. La sueur ruisselait sur leurs visages, et tous leurs corps en étaient inondés : c'est que les Perses étaient aussi nombreux que les grains de sable de la mer. 0 Diane chasseresse, dont les traits percent les hôtes des forêts, vierge divine, préside à la paix que nous concluons, et que par toi nos cœurs soient longtemps unis! Puisse ce traité serrer à jamais les liens d'une heureuse amitié! Plus de ruses, plus de tromperies. Assiste-nous, assiste-nous, vierge chasseresse^ » (1247-1272). Voilà le dénouement politique; mais l'idée même du drame en appelle un autre. Ils peuvent maintenant reprendre leurs femmes qui ne les repoussent plus; « la paix, comme le dit gaiement Éd. du Méril, est proclamée dans toutes les chambres à coucher, et l'on va la fêter deux à deux. »
Les scholiastes nous apprennent seulement que Lysistrate fut jouée sous l'archonte Gallias par Callistratos, sans nous dire si ce fut aux Dionysies d'hiver ou à celles du printemps, ni quelle place elle obtint dans le concours. .Je croirais volontiers qu'elle dut obtenir le prix, à ne
1. Je m'arrête peu aux choses de pure technique. Je dois pourtant faire remarquer ici que le chœur des vieillards et celui des vieilles disparaissent et font place à un chœur d'Athéniens et à un cha^ur de Laconiens. Dans les Euménides d'Eschyle, le chœur primitif ne disparaît pas. Mais il semble qu'il s'en forme un autre à côté, celui des updTiojjLTCOi qui devaient paraître non sur la scène, mais dans l'orchestre, et qui y prononçaient le couplet final en se mettant à la tète du chœur des vénérables filles de la Nuit pour les conduire dans leur temple.
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considérer que Tart remarquable avec lequel elle est conduite et la belle humeur qui y règne. Mais la force de l'habitude était telle chez les Athéniens, que ce qui fait l'originalité et la perfection dramatique de la pièce a pu lui nuire auprès des juges et du public. On n'était pas habitué à des comédies, fondées uniquement sur des faits de la nature humaine, sans personnages et moyens fantastiques, sans fictions mythologiques ou sans allégories, sans machines ou affublements grotesques et bizarres, sans parabase ou discours au peuple, sans divagations satiriques qui remplissaient des scènes entières au détriment de l'action, enfm presque sans personnalités. Or tel me paraît le caractère de Lysistrate entre toutes les productions d'Aristophane, sans même en excepter les Nuées, où le poète novateur avait déjà, quoique à un moindre degré, essayé ce type d'une comédie nouvelle et tout humaine. La fable, loin de reposer sur un fait historique, comme Ta avancé un érudit hasardeux, est, je crois, moralement impossible, parce qu'il est de l'essence des petites intrigues d'alcùve de se cacher dans le secret le plus profond de la maison, et non de courir effrontément les rues et la place publique. Mais elle n'implique en elle-même aucune impossibilité absolue et l'esprit s'y prête facilement, parce qu'elle rappelle des faits connus et d'expérience journalière. En appliquant en grand, dans les affaires de la cité, ce qui se passe fréquemment en petit, dans là vie particulière de tel ou tel ménage, Aristophane n'a rien fait qui ne rentre dans les habitudes et dans les vraisemblances spéciales de l'art comique, pour qui c'est un privilège et même une condition indispensable de grossir la réalité. Cette conspiration des chambres à coucher une fois acceptée, tout le reste suit
naturellement sans avoir besoin de recourir à des moyens extraordinaires : les incidents qui développent l'action sont tous empruntés à la vie commune, et pouvaient Fêtre, précisément parce que le fait qui sert de fondement à la fiction est un fait conforme aux données de l'expérience. Les personnages, fictifs et non fantastiques, répondent au caractère de l'action et ressemblent aux hommes que nous voyons tous les jours. S'ils ne sont pas des citoyens d'Athènes, comme Gléon, Euripide, Agathon, Socrate, traînés tout vifs sur la scène comme sur un échafaud, ils ne sont pas non plus des entités abstraites comme le Juste et l'Injuste, la Richesse et la Pauvreté, ni des allégories comme Opora, Théoria, Basileia et Démos, des êtres mythologiques comme Iris, Plutus, Bacchus, Hercule; Lysistrate, Myrrhine, Lampitoont cette vérité générale sans laquelle l'art manque de fond ou de matière, et cette vérité particulière sans laquelle l'art manque de vie. Le chœur lui-même cesse d'être une rangée de marionnettes uniquement soumises aux caprices du poète; les vieillards ou les vieilles, dont il se compose, ont un intérêt dans Taction et y prennent une part véritable. Ils n'ont donc pas besoin pour capter l'attention ou le rire d'être affublés en nuées, ou coiffés d'une tête d'oiseau, ou armés d'un long aiguillon qui leur pende au derrière. Avec ces grotesques affublements disparaissent aussi les machines extraordinaires ou burlesques, telles que l'énorme statue de la Paix, l'escarbot transportant Trygée à travers les airs, ou l'estrade roulante sur laquelle perchent Euripide ^ et Agathon, lorsqu'ils composent leurs vers, ou le panier dans lequel
1. Euripide dans les Chevaliers^ Agathon dans les Thesmophoriazousai.
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Socrate est juché entre ciel et terre. Enfin Lysistrate est peut-être de toutes les pièces d'Aristophane celle qui est la plus sobre de personnalités. Je ne veux pas dire seulement que les personnages étant fictifs ne représentent ni homme public, ni simple particulier vivant. Mais tandis que partout ailleurs figurent de nombreux noms propres accompagnés de médisances peu aimables pour ceux qui les portaient, c'est à peine si le poète note ici en passant Glisthène et Eucrate, l'un pour ses mœurs infâmes, Tautre pour ses vols dans son commandement sous Amphipolis. Ajoutons-y l'intrigant Pisandre qui était alors en train avec son complice Antiphon de brasser la conspiration des Quatre-Cents. •Lysistrate prouve donc que l'Ancienne Comédie pouvait se passer de la plupart des éléments qui lui sont familiers et par lesquels on la définit ^
C'est la dernière des pièces purement politiques, qui nous sont arrivées sous le nom d'Aristophane. Mais estce la dernière qu'il a composée? Il est à peu près certain qu'entre 405, date des Grenouilles et de la prise d'Athènes par Ly sandre, et 388, date du second PliUus et de la
1. A mes yeux, l'absence de parabase dans Lysisty^ate n'est qu'une vérité de plus au point de vue dramati(iue. Mais ce fait a une bien autre signification aux yeux des amateurs et prôneurs de cet élément extradramatique. Lisez Curtius [llist. G., t. III, p. 419 de la traduction), vous y apprendrez que cette farce de Lysistrate^ « si pleine d'entrain..., porte pourtant l'empreinte d'un certaiîi abattement, etc. » Pourquoi? « Le poète lui-même est incapable de donner des conseils à ses concitoyens et de ranimer leur courage. C'est pour cela que Lysistrate manque de cette parabase dans laquelle le poète patriote indique d'ordinaire avec tant d'énergie les mesures qu'il croit les plus salutaires. » Mais que deviendrait ce raisonnement, si par hasard le rôle de Lysistrate (dans la scène avec le Proboulos, et dans celle avec les délégués d'Athènes et de Sparte) renfermait plus de conseils politiques et des conseils plus précis (jne toutes les parabases réunies d'Aristophane? Mais voilà : il fallait expliquer l'absence de la parabase, et l'on trouve dans Lysistrate ce qui n'y est pas, en ne voyant pas ce qui y est réellement.
retraite dramatique d'Aristophane, il renonça aux comédies de circonstance et de politique actuelle; mais cela est beaucoup moins certain pour les six années qui se sont écoulées entre Lysistrate et les Grenouilles. Certes, il dut être quelque peu déconcerté par les événements dans ses préjugés aristocratiques et dans la haute opinion qu'il avait des Bons. La même année qu'il imaginait un moyen si facile et si plaisant de contraindre ses concitoyens et leurs ennemis à la paix, ses chers aristocrates, sans lui en rien dire sans doute, ourdissaient une trame contre le gouvernement de leur pays, cherchaient à s'entendre avec Sparte, étaient prêts à livrer Athènes, plutôt que de supporter encore la démocratie, et glaçaient la cité de terreur par un régime à la fois violent et frauduleux. S'ils ne portèrent pas un décret contre les libertés de la comédie, les exécutions sommaires par lesquelles ils se débarrassaient dans l'ombre de tous ceux qui pouvaient les gêner, ne devaient pas encourager à bafouer sur le théâtre ces puissants du jour. Aristophane était d'ailleurs trop honnête pour les flatter dans leurs excès antipatriotiques et sanglants, trop engagé par son passé, pour se retourner contre eux, quand ils furent tombés. Ajoutons que, bien qu'on ne pût prévoir encore le funeste dénouement de la guerre pour Athènes, la situation difficile de la république, pressée sur terre par les Lacédémoniens et leurs alliés qui ne quittaient plus Décélie, pressée sur mer par les flottes combinées du Péloponnèse, de la Sicile et de la Perse, épuisée d'hommes et d'argent, afl"aiblie par les défections de se^ allies et de ses sujets, ne permettait guère aux comiques, pour peu qu'ils eussent de patriotisme, une polémique hardie et violente contre ses chefs ou ses institutions. Je ne sais pourtant si l'on