Il ne peut y avoir quelque doute que pour les Tagénistes
3. Les Tagénistes ce sont les amis d'autour de la table grassement servie de bons rôts {o\ izepX xayrivov çtXoi), comme les appelait Eupolis.
'i9G • LA COMÉDIE GRECQUE
qu'une conjecture, mais assez probable. Quant au Triphalès, si Aristarchos y avait un rôle, comme le suppose Kock, il faudrait le placer à la fin de 411 ou plutôt au commencement de 410. Mais les deux fragments qui paraissent appuyer cette supposition ne prouvent rien. Le mot cynique qu'Aristarchos est censé prononcer sur la naissance d'Alcibiade peut être rapporté par un autre que par son auteur; et des deux vers sur les Ibériens, l'un dit nettement qu'ils étaient autrefois sous les ordres d'Aristarchos :
MavBàvovTSç toÙç "lê'^paç to'Jç 'Apio-Tapy^ou uàXat,,
donc qu'ils n'y sont plus et que les Quatre-Cents sont à bas. Quant à l'autre : u que les Ibères que tu commandes viennent à mon secours au pas de course », il n'indique pas nécessairement que c'est à Aristarchos que l'on s'adresse. Aristarchos avait-il emmené tous les mercenaires ibériens dans sa fuite? Et ceux qui restaient ne pouvaientils être sous le commandement d'un autre, au moment du retour d'Alcibiade? Je ne vois donc point de raisons de placer cette pièce en 311-310, j'en vois au contraire une péremptoire de la mettre en 309-308, si Alcibiade- Triphalès, comme ce n'est pas douteux, y paraissait en personne.
« Voilà donc trois comédies politiques qui ont dû être représentées à peu de distance l'une de l'autre, entre 409 et 406. Je ne dirai rien du Ploutos, parce qu'en vérité il n'y a rien à en dire : tant les fragments de la première édition sont rares et insignifiants ^ Deux fragments nous
1. Ern. Curtius s'avance beaucoup, lorsqu'il affirme que le Ploutos actuel est peu différent du Ploutos joué en 408. Ce n'est plus aujourd'hui
COMÉDIES POLITIQUES 'i97
indiquent le sens des Tag&nistes, Alcibiade venait de tourner toutes les têtes en conduisant à Eleusis la procession solennelle, qui n'osait plus sortir depuis l'occupation de Décélie. Ses ennemis devaient rappeler les soupçons d'impiété et de sacrilège qui avaient pesé sur lui et sur toute sa bande de flatteurs. C'est dans la bouche de l'un d'entre eux qu'était mis le passage suivant, qui n'a rien de bien respectueux pour la religion : « Et d'où viendrait qu'il fut nommé Ploutôn (celui qui enrichit), s'il n'avait pas en partage le plus beau lot? Écoute ce raisonnement et tu comprendras combien le royaume d'en bas vaut mieux que celui de Zeus. Lorsque tu pèses, le plateau chargé de la balance penche en bas, tandis que
celui qui est vide monte vers Jupiter Non, lorsque
nous sommes morts, on ne nous coucherait pas la tête ornée d'une couronne et le corps parfumé d'essence, si nous ne devions boire d'autant, aussitôt après notre arrivée là-bas. C'est pour cela qu'on nous appelle les bienheureux. Car tout le monde dit que le bienheureux est parti, qu'il s'est endormi, qu'il ne sentira plus les inquiétudes de cette vie-ci. Et leur sacrifiant comme à des dieux, leur faisant des libations, nous les prions de nous envoyer ici les biens. » L'autre fragment, très bref, rappelle l'école où ces viveurs ont appris leurs maximes impies. « Cet homme, c'est ou un livre ou Prodicos ou quelqu'un de ces subtils bavards qui l'a corrompu. » Les autres fragments de la pièce, relativement assez nombreux, ne nous apprennent rien de l'action ni des personnages.
qu'une thèse sociale. Il pouvait être déjà cela sous sa première forme; mais certainement il était autre chose encore, étant uue comédie de circonstance ou d'actualité.
Ceux du Triphalès sont encore bien pauvres, mais ils laissent entrevoir la virulence de l'attaque contre l'homme public mis en cause. Exaspérés du retour triomphant de celui qu'ils avaient eu l'art par leurs intrigues d'arracher à Tarmée de Sicile et de jeter dans l'exil, parce qu'ils ne purent faire mieux, les honnêtes ge?is, les bo7îs, les seuls qui eussent, comme on sait, le privilège du patriotisme, se mirent dès sa rentrée à miner le sol sous ses pas. Ne pouvant attaquer le présent, parce que ses derniers services étaient trop manifestes et parce qu'il montrait une modération et une sagesse inaccoutumées, ils l'attaquaient sourdement en ne cessant de rappeler son passé. La comédie, comme toujours, vint leur prêter le secours de sa voix éclatante. Tandis que Strattis attaquait indirectement Alcibiade dans son ami. Facteur tragique Callippidès, Aristophane le prit directement à partie, en le déguisant sous un nom grotesque, comme il avait fait pour Gléon. On entendait au début du Triphalès de Braves gens, s'entretenant du héros du jour. Dans leurs conversations ils remontaient jusqu'à sa naissance extraordinaire; ils rappelaient les cris de la mère : « soutenezmoi ; c'est le moment », et les paroles d'admiration des femmes qui l'entouraient : « Quelle portée que celle qu'elle vient de mettre au jour ^ ! » L'enfant était né sous une heureuse étoile : car il était venu au monde sous l'archontat de Phalenias -. Le nom de Triphalès sous lequel est joué Alcibiade, les qualifications d'//^o/i, d'IIer-
1. Je joins comme Suvern au fragment « '/Mzabz », qui est certainement du 'D'iphalès, le fragment, de provenance incertaine, marqué 600 dans Kock.
2, Kock explique très bien ce mot prêté par Ilésychios à Aristarclios : Alcibiadem dixerat Archonte Phalenia vel Phaletide natum esse, tanquam latine dicas C. Peniculo et L. Mentula consulibus.
mè^ triphalès ou trikephalos reviennent au sens cynique du mot prêté à Aristarchos : ce sont les débauches sans frein d'Alcibiade que le poète ne cesse de rappeler. Tou.^ se disputaient cet enfant prodigieux. « Ensuite, dit un des interlocuteurs, tous les étrangers de marque qui étaient lors présents, le suivaient et demandaient avec instance de l'acheter pour le porter, celui-ci à Chio,. celui-là à Glazomène, cet autre à Éphèse ou à Cyzique^ cet autre à Abydos. » Tandis que je ne sais quels interlocuteurs parlent ainsi, la trirème qui ramène le hérosapproche du port : quel spectacle! <■< Quel est près de lacuisse de cette courtisane, assis à terre sur ses fesses. TArgonaute d'un nouveau genre que voici? » C'est Triphalès-AIcibiade, penché sur le sein de sa maîtresse. Un seul texte nous fait sortir de cet ordre d'idées, mais c'esJJ pour ridiculiser les relations d'Alcibiade avec Tissaphernc et pour rendre odieux son luxe oriental : « Tu diras qu'en guise de casque je porte une tiare. » Voilà ce que nous, laissent entrevoir les misérables débris du Triphalès, Est-ce tout? Mais le luxe asiatique et les désordres d'Alcibiade n'étaient pas suffisants pour faire oublier Byzance reconquise, l'Hellespont rendu aux flottes et au commerce d'Athènes. Les noms des villes de l'Asie Mineure, jetés en passant dans une conversation, ont une autre portée. Là était le côté vulnérable d'Alcibiade, là son remords, ou, pour parler comme l'historien Gurtius, « c'était pour Alcibiade comme une dette d'honneur que de rendre aux Athéniens l'Ionie, dont la défection était son ouvrage ». Il aurait pu l'acquitter, si on lui eût laissé prendre son temps, remettre l'ordre dans les finances et pousser activement les armements nécessaires. Ses ennemis, qui espéraient le détruire plus facilement en son absence, le
pressèrent incessamment, qu'il fût prêt ou non, de rendre ce service à la république, jusqu'à ce qu'il se résignât à partir : Périsse Athènes, pourvu que tombent écrasés sous ses ruines et cet odieux' Alcibiade et cette maudite démocratie! Aristophane fit inconsciemment — j'aime à le croire du moins — sa partie dans le concert, en rappelant les noms des villes de l'Asie qui désiraient Alcibiade avec tant d'amour dès sa naissance, et sans doute par beaucoup d'autres allusions analogues, semées çà et là dans le Triphalès. N'eût-il fait que cette pièce entre 411 et 405, on serait mal venu à soutenir qu'il avait renoncé à la comédie politique et militante. Qui peut dire si plusieurs des comédies qu'on ne sait à quelle date placer, comme VAnagyros^ ou de celles qui ont un titre mythologique comme les Lemniennes et les Phéniciennes, n'étaient pas des œuvres de parti ^?
Quoi qu'il en soit, nous en savons assez pour juger Aristophane comme polémiste politique. Conservateur entêté et aveugle, plus peut-être par métier et par position de fortune que par tempérament et par génie, il avait trop d'esprit et un esprit trop critique pour être complètement dupe des préjugés qu'il soutenait. Nul n'était moins fait pour supporter la raideur, la grossièreté, la vertu ignorante des « Maratliomaques », dont il ne peut s'empêcher de rire en passant; nul n'aurait été plus désappointé, si cette ancienne constitution et ces vieilles mœurs qu'il vantait à tout propos avaient pu être rétablies : il v aurait étouffé. Il se faisait naturellement,
1. Quand je vois que la Ncme'sis de Cratinos était un de ses plus violents pamphlets politiques, je me disque les litres des pièces ne signifient rien et qu'il faudrait avant tout en savoir le contenu, pour décider si telle pièce était ou n'était pas un pamphlet politique.
en sa qualité de conservateur, le champion de la religion à laquelle il ne croyait pas, et il la mina, comme nous le verrons bientôt, plus que les sophistes et leur élève Euripide; Épicure et les hommes de la Nouvelle Académie n'auront en grande partie qu'à reprendre sérieusement et qu'à systématiser ses railleries contre les dieux, pour achever la ruine de la tradition et des croyances. Ennemi de la démocratie jusqu'au bout de sa carrière, il fut le plus démocrate des Athéniens, si l'on entend par démocratie le manque de respect et l'anarchie des idées. Emporté par la vivacité d'une imagination aussi subtile que brillante, il ne respecte rien, il ne laisse rien debout ; au fond, comme Euripide dont il ne cesse de déplorer et d'attaquer la contagieuse et détestable influence, il est l'allié, sans le savoir et sans le vouloir, de cette maudite philosophie qu'il bafoue et qu'il dénonce à la haine de la populace ; et je ne connais pas d'écrivain du v® siècle qui nous fasse mieux comprendre la mission dont Socrate se crut chargé par les dieux. C'est qu'on peut d'autant moins échapper aux tendances générales de son temps qu'on a plus d'esprit. Les imbéciles ont seuls cette force d'inertie, qui les met à l'abri de toute vérité nouvelle. Artiste jusqu'au bout des ongles, curieux et jusqu'à un certain point penseur, Aristophane, qu'il le veuille ou non, est un fils de l'éducation nouvelle : les armes mêmes avec lesquelles il la combat en sont la preuve la plus éclatante. Sa fme et perçante ironie est bien de la génération qui s'est élevée et formée sous Périclès, et non de la rude génération des soldats de Marathon et de Platée. Gela ne l'empêchait pas de ne rien comprendre au tourbillon intellectuel et moral qui l'emportait. Tout poète comique est nécessairement de l'opposition, soit
qu'il regarde en avant, ce qui est rare, soit qu'il regarde ^n arrière. Car il est l'ennemi naturel du présent, qui peut seul fournir à ses critiques une matière vivante. €ela est surtout vrai de celui qui a des visées et des passions politiques. Il ne peut voir que le côté laid, ridicule •et choquant des hommes et des choses : sans quoi il ne serait pas poète comique. Mais alors plus on a l'esprit vif, l'imagination pénétrante, plus on est exposé, ne voyant rien que par un seul côté, à méconnaître ceux ■qu'on prend à partie, à travestir leur caractère et leurs intentions, à s'élever contre les innovations les plus justes et les plus nécessaires. C'est l'irrémédiable défaut de la comédie de circonstance. Aussi ne puis-je assez •admirer ceux qui ont tranformé Aristophane en grand politique et en grand citoyen : ils me paraissent des liistoriens aussi profonds que le poète était un politique perspicace. Il n'a rien vu, rien prévu, et les conseils qu'il donne, les remèdes qu'il propose, seraient parfois d'une immoralité révoltante, s'ils n'étaient d'une puérilité qui fait sourire. A part la poésie, que n'a-t-il pas ■calomnié de tout ce qui a fait d'Athènes le Prytanée de la Grèce et du monde entier, la capitale par excellence de la civilisation ou de ce que les Romains ont appelé si justement humanitas? L'éloquence, la science, la philosophie, ont été l'objet de ses attaques incessantes, comme la liberté politique et l'égalité, sans lesquelles ces grandes €hoses ne se seraient jamais produites. L'ingrat, qu'aurait-il été lui-même, si les institutions et les mœurs libérales de la démocratie n'avaient nourri son génie et sa libre critique? Ce n'était point l'aristocratie, dont il épousa les préjugés et les haines, qui lui eût permis ses railleries insolentes et son opposition taquine , tracassière, fort
gênante et désagréable pour les personnes, si elle était inefficace sur les affaires et contre les institutions. Non seulement elle aurait étouffé sa voix, mais elle n'aurait pas fourni à son esprit d'air et d'aliments pour vivre et se développer.
Il faut bien le dire, représentant d'une coterie plutôt que d'un parti (car ceux qui s'appelaient les bons ou les honnêtes gens n'étaient qu'une minorité impuissante et sans idée), Aristophane, avec plus de passion que de principes et plus d'imagination encore que de passion, était dénué de tout esprit politique : il manquait de consistance comme de clairvoyance. Il est vrai que sa vanité de chevalier et de noble fut intraitable jusqu'au bout, et qu'il déclare encore dans les Grenouilles, comme il l'avait fait vingt ans avant dans les Chevaliers, que le malheur de la démocratie est d'employer des gens de néant au lieu des hommes bien nés, et cela, juste au moment où ces gens bien nés et ces bons, qui avaient fait la révolution des Quatre-Cents, allaient faire celle des Trente, plus sauvage et plus honteuse encore, dans les désastres et presque sur les ruines de la patrie. Mais cet incorri-*4| gible détracteur de tout ce qui n'était pas sa petite et maussade coterie n'en eut pas moins ses variations et ses défaillances. Nous avons vu avec quelle persévérance il opposa les intérêts de la campagne à ceux de la ville, * les intérêts de l'agriculture à ceux du commerce et par conséquent de la marine. En 405, dans cette même comédie des Grenouilles, où, juste enfin, il fait un héros de ce Lamachos qu'il avait tant décrié, il proclame sur un ton d'oracle, par la bouche d'Eschyle aux Enfers, que « les Athénien^ seront sauvés, quand ils comprendront que la terre des ennemis est à eux et leur propre terre aux en-
nemis, et que leurs vaisseaux sont leurs vraies richesses, les seules sur lesquelles ils puissent compter ». Il était bien temps de se rappeler le conseil de Périclès, et de s'apercevoir que la puissance d'Athènes ne consistait pas dans quelques mottes de terre qui formaient sa banlieue, et que ses intérêts n'étaient pas les mêmes que ceux de quelques riches propriétaires fonciers. Athènes, par la faute d'Alcibiade qui avait abandonné le commandement à l'incapacité d'un subalterne pour courir ramasser çà et là de l'argent avec quelques vaisseaux, par les menées aussi des misérables qui avaient fait condamner les généraux, vainqueurs aux Arginuses, était sur le point de perdre sa dernière flotte, et de voir Lysandre paraître devant ses ports. Et, comme si Aristophane était en train de renier tout son passé, au bel oracle que nous venons d'entendre, il ajoute cet autre plus significatif encore au point de vue de son peu de consistance politique : « Il ne faut pas élever de lionceau dans l'État; c'est le mieux; mais, si le lion a grandi, il faut se soumettre à ses caprices. » Ainsi, après cette longue et violente guerre contre les principes démocratiques, laquelle n'avait de sens et ne se justifiait que par la crainte que les Athéniens, sacrifiant la liberté à l'égalité, ne s'en remissent de tout à quelque Périclès de haut ou de bas lieu, porté sur la tête de tous par la faveur populaire, Aristophane consent à accepter la tyrannie dans la personne d'Alcibiade. Voilà donc le dernier mot d'une polémique de vingt ans, un double reniement, l'un et l'autre intempestifs, et dont le dernier est la plus humiliante des défaillances politiques. C'est, je crois, le sort réservé à tous les écrivains d'imagination qui, sur la foi de leur esprit, se lancent sans boussole et sans lest sur la mer perfide des discussions
publiques : ils sont exposés à aller du blanc au noir, et à s'infliger, à quelques années, à quelques mois de distance, les plus cruels démentis. Mais tous n'ont pas, comme Aristophane, l'avantage de mêler des observations d'une vérité éternelle à des pièces de circonstance et d'enchâsser artistement des médisances, des calomnies, des cancans et des anas absurdes, des plaisanteries de vaudeville et des propos sottisiers dignes des halles, dans des œuvres d'une suprême élégance et d'une éblouissante fantaisie.