‹ La comédie grecqueChapitre 28 sur 109 · COMMENCEMENTS DE LA COMÉDIE ATTIQLE · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DE LA COMÉDIE ATTIQLE

pouvait être sot ou malveillant, et de l'autocratie de l'État qui devait se montrer plus ou moins favorable aux libertés des poètes, selon les variations de la politique. Mais, tant que la démocratie fut dans toute sa vigueur, le patronage de l'État ne fut jamais ni pesant pour l'art ni gênant pour les plaisirs du public, qu'il respecta même plus que de raison. A peine cite-t-on deux mesures coercitives incontestables, le décret de Morychidès, en 440, qui défendait de mettre en scène les citoyens et de les jouer en les désignant par leur nom; et celui de Syracosios, en 414, qui, plus inefficace encore que celui de Morychidès, fut un décret mort-né, puisque Phrynichos, l'année même où il fut porté, en attaquait violemment et en flétrissait l'auteur dans son Monotropos. Quant aux injustices volontaires ou involontaires de l'archonte, elles étaient sans doute fort désagréables pour l'auteur évincé du concours, et qui voyait la représentation de son œuvre remise à trois mois on à neuf mois, selon qu'il l'avait présentée pour les Lénéennes ou pour les Dionysies; mais elles étaient d'ailleurs sans conséquence; et la pièce, remise au concours, paraissait illustrée de railleries et de malédictions contre le malencontreux magistrat. Il faut voir de quel ton Gratinos le prend avec un archonte qui avait eu le malheur et l'insolence de trouver trois concurrents * plus méritants que lui, et qui peut-être avait fait la même injure à Sophocle en lui préférant un Gnésippe, fds de Gléomaque. Dans le dithyrambe ou dans le morceau violent comme un dithyrambe, qui ouvre la comédie des Bouviers, Gratinos invoquait Bacchus et le

1. Il ne paraît pas que, parmi les concurrents, il y en eût plus de trois admis à l'honneur de faire représenter leurs pièces : j'aurai à revenir sur cette question.

priait de « verser du feu sur le feu * » de sa propre indignation. Puis il entreprenait le malheureux archonte. « Ah! lui criait-il, tu m'as pris le premier pour faire une expérience sur moi, comme sur un vil Garien, » et, entre autres méfaits, il lui reprochait d'avoir commis à son égard la même balourdise qu'à l'égard de Sophocle ou d'imiter celui qui l'avait commise \ De fait, bien peu de pièces de quelque valeur furent écartées du concours et de la représentation par la censure préventive des archontes : Athénée n'en cite dans toute l'Ancienne Comédie que deux qui furent publiées sans avoir été représentées, le$ Thourio-Perses de Métagène et les Sirènes de Nicophon % soit par un caprice de leurs auteurs, soit qu'elles aient rencontré une constante mauvaise volonté dans les archontes. L'innovation de Périclès n'eut donc que des résultats heureux pour la comédie, qui devint un spectacle patronné et consacré par l'autorité publique et, ce qui peut paraître étrange quand on se rappelle certaines scènes d'Aristophane, par la religion.

Mais avant de développer ces heureux résultats autant que le permet la rareté, pour ne pas dire le manque d'informations exactes et précises, arrêtons-nous un moment sur les conditions en quelque sorte légales de la comédie

1. C'est ainsi du moins que j'entends avec Kock le texte assez brouillé d'Hésychios à ce sujet.

2. Peut-être l'archonte qui fit cette injure à Sophocle est-il le même que celui qui se montra défavorable à Cratinos; mais aussi peut-être sontils difTérents, et Cratinos compare-t-il la stupidité de celui qui a méconnu son génie à la stupidité de celui qui avait pu méconnaître la supériorité de Sophocle. [Les Bouviers, l^r fragm.)

3. Otôa 8'oTi xa\ o\ ©oupiÔTrspiTat xa\ to toO Nixo^ûvtoç Sp5[JLa (al i^stpîiveç) dt5t6axTa èju. (Athén., VI, cli. xcvin.) Athénée sans doute en connaissait d'autres. Car c'est à propos d'un cas particulier (une sorte de vie de Cocagne traitée par différents comiques) qu'il nous donne celte information. Pour nous, nous ne pouvons citer que ces deux comédies se trouvant dans ce cas.

COMMENCEMENTS DE LA COMÉDIE ATTIQUE l^ô

et sur certaines particularités, étranges pour nous, qui en dérivent.

Toute représentation, il ne faut jamais l'oublier, était à Torigine et demeura longtemps un concours (àycov) destiné à embellir certaines fêtes publiques. Ce concours ne revenant naturellement qu'avec cette fête, il s'ensuit que les représentations théâtrales n'avaient lieu qu'à ces anniversaires; et comme on ne présentait à ce concours, à ce qu'il semble, que des pièces nouvelles ou qui n'avaient pas été récompensées, quoique reçues à la représentation, il paraît bien qu'une pièce n'était jouée qu'une seule et unique fois, ou, si elle n'avait pas obtenu de prix, qu'autant de fois qu'il fallait pour arriver au résultat désiré, et cela, à d'assez longs intervalles, c'est-à-dire quand le concours revenait avec la fête à laquelle il était attaché. Les anciens ne nous citent jusqu'en 388, ou jusqu'au moment où Athènes commença à devenir, selon le mot de Platon, une théatrocratie, que deux exceptions à cette règle. L'une est en faveur des drames d'Eschyle, pour lequel les Athéniens avaient conçu une telle admiration •^et gardé une si profonde reconnaissance qu'ils décrétèrent, dit-on, que ses tragédies pourraient toujours disputer le prix et par conséquent être représentées à tous les concours; c'est à quoi font allusion ces mots que lui prête Aristophane : « Ma poésie n'est pas morte avec moi * ».

1. Grenouilles, v. 868. Le scholiaste à propos de ce vers fait allusion au décret des Athéniens, qui se trouve formellement mentionné dans la sch. des Acharniens sur le v. 10 : Tijjlyiç Se [izyi^vfi<; ïvj'/it uapà 'A9r,vaîot; o Ata/uXoç, xa\ (xdvou aùxoO Ta 6pa[jLaTa 4't1?'<7(J>.3Cti xotvÔ) xai (XETa ôivarov èStSaaxETo. — Quintilien, X, I, § 66, rapporte le même fait en en donnant une autre explication qui est inacceptable : « Sed rudis in plerisque (^schylus) et incompositus : proptei* quod correctas ejus fabulas in certamen déferre posterioribus poetis Alhcnienses permisere, suntque co modo multi coronati . »

La seconde exception est ce fait mentionné à la fin de l'allument des Grenouilles, que cette comédie excita une admiration si grande que, selon Dicéarque, les Athéniens la firent représenter une seconde fois : Fauteur de l'argument ne dit pas si ce fut deux fois consécutivement ou à deux concours différents ^ C'est le cas de dire : l'exception confirme la règle. Car que signifierait cette double remarque sur les drames d'Eschyle et sur les Grenouilles^ si les pièces grecques, comédies ou tragédies, avaient eu de nombreuses représentations consécutives, et si la reprise des drames déjà joués et couronnés avait été le fait commun ^? Ne transportons pas nos habitudes modernes au théâtre grec. Les représentations d'une même pièce furent toujours fort rares relativement, même quand il y eut dans TAttique d'autres théâtres que celui d'Athènes et celui du Pirée, même quand il y eut des théâtres dans toutes les villes du monde grec. Car elles étaient toujours données aux frais du public et dans des fêtes particulières; d'ailleurs la corporation des artistes de Bacchus n'était pas assez nombreuse pour jouer partout en même temps; et, qu'on le remarque, je parle ici de l'époque où il y avait déjà un répertoire ancien et un répertoire nouveau, où par conséquent la reprise d'une pièce déjà donnée était devenue commune. Mais, quant au v siècle, c'est-à-# dire au temps le plus florissant de l'art dramatique au point de vue des œuvres, je maintiens et, jusqu'à ce qu'on produise des inscriptions ou des textes anciens disant

1. L'expression, toutefois, dont se sert l'auteur, si elle est prise dans son sens rigoureux, ne permet que la seconde supposition. O-jTto Sa èôaufjLaaOr; To Sp5;xa, Stà t^jV èv aùxm Tiapdcoao'tv, oiorî xa\ àv-,6t6â/0/], (o; çricrt Aixatap-

2. Par exemple, comme le supposent certains raisonnements de Naber dans un article de la Mnémosyne sur les Nice'cs, article sur lequel j'aurai à revenir à propos de cette comédie.

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