‹ La comédie grecqueChapitre 29 sur 109 · COMMENCEMKNÏS DE LA COMÉDIE ATTIQUE · texte numérisé non relu

COMMENCEMKNÏS DE LA COMÉDIE ATTIQUE

expressément le contraire , je maintiendrai envers et contre tous que la meilleure tragédie ou comédie n avait qu'une seule et unique représentation, celle où elle disputait le prix. C'est ainsi seulement que je m'explique et l'extrême liberté qui fut laissée à la comédie de 468 à 388, et surtout l'impunité dont elle jouit pendant près de quatre-vingts ans •. Qu'une fois ou tout au plus deux fois par an, un citoyen soit berné ou couvert d'infamie, les magistrats et chefs populaires vilipendés, les mesures régulièrement votées par l'sxxAr.T'la tournées en ridicule ou attaquées avec la dernière violence, les principes mêmes de la constitution traînés dans la boue, cela paraît à peine tolérable; mais cela se supportait et jusqu'à un certain point peut se comprendre ; tout passait et s'évanouissait avec les fêtes de Bacchus, comme un moment d'ivresse ou un éclair de folié. Mais qu'une telle licence durât des semaines, des mois, même des années, voilà ce que je ne puis concevoir, quelque fou que je consente à supposer le peuple d'Athènes. Il n'était pas, quoi qu'on en dise, si amoureux et jaloux de ses plaisirs, qu'il fût devenu incapable de sentir les inconvénients de ces médisances et calomnies coup sur coup répétées contre les simples particuliers, de ces insultes journalières et aux hommes publics et à la constitution et à lui-même. Mais surtout, pour endurants que fussent les Athéniens et en général les Grecs, beaucoup moins chatouilleux sur le point d'honneur que les modernes, ce serait merveille qu'ils eussent souffert l'outrage à jet continu; déjà, porté au degré où nous le voyons dans les comiques, il y a lieu de s'étonner qu^ils l'aient enduré une fois par accident; car tous

1. Mettons 66, puisque la comédie agonistique et politique ne commença guère qu'en 45i : mon raisonnement n'en subsiste pas moins.

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n'étaient pas des Socrates, riant les premiers des bouffonneries dénigrantes ou calomnieuses d'un Aristophane. Je ne vois pas pourtant que les insultés aient fait un mauvais ■parti aux insulteufs, Gléon à Aristophane, Hyperbolos à Eupolis, Gléophon à Platon. Le courage montré par les comiques contre des hommes ou des démagogues toutpuissants, et les dangers qu'ils auraient bravés, sont donc des plaisanteries que les érudits modernes, qui se donnent pour des critiques, devraient laisser aux scholiastes et aux compilateurs. Le seul fait que l'on cite parfois de ces dangers, la mort d'Eupolis qu'Alcibiade fait plonger et lentement noyer dans la mer par ses soldats, est généralement reconnu pour un conte sans fondement. Cette impunité des comiques vis-à-vis de leurs victimes, non moins que la durée de l'Ancienne Comédie avec ses atroces médisances, devrait pourtant donner à réfléchir aux érudits qui supposent que les comédies avaient de nombreuses représentations consécutives l'année de leur admission au concours, et même qu'elles étaient reprises les années suivantes : car il n'est pas supposable que la nature humaine fût autre à Athènes que partout ailleurs. Un autre fait singulier qui résultait moins de l'institution du concours que de celle des chorégies, c'est pour chaque représentation publique le nombre défini et préfix vdes concurrents qui avaient droit de faire représenter leur œuvre. Le concours aurait pu admettre tous ceux qui avaient une pièce à présenter; mais le nombre des chorèges était restreint. On sait qu'il y avait dix tribus à Athènes; cinq d'entre elles, selon Bôckh, fournissaient les juges des concours; les cinq autres, les chorèges. Il semblerait donc que les concurrents auraient dû être au nombre de cinq, c'est-à-dire autant que de chorèges.

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puisqu'on n'était admis à la représentation qu'autant que Ton avait obtenu un chœur de Tarchonte. C'est en effet le chiffre que Bockh propose et que certains critiques admettent. Malheureusement toutes les didascalies qui sont venues jusqu'à nous depuis celle où est mentionnée VOEdipodie d'Eschyle (4G7) jusqu'à celle du second P^^^tos exclusivement (388) ne portent que trois noms. Pour n'en citer que deux : celle de VOEdipodie ne désigne qu'Eschyle, Aristias et Polyphradmon ; et celle des Grenouilles, Aristophane, Phrynichos et Platon. Je donnerais peut-être les mains aux considérations de Bôckh, quoique je ne les entende qu'à demi, pour expliquer ce fait que les collecteurs de didascalies ne citent que trois noms, tandis qu'il y avait en réalité cinq concurrents. Car, après tout, peu m'importerait cette discussion, en elle-même parfaitement oiseuse, si je ne soupçonnais que ces différences de chiffres cachent, mais laissent deviner dans l'état légal de la comédie, une révolution, que les explications de Bôckh escamotent : là, pour moi, est toute la question. Quoique j'aime l'exactitude, je n'en suis pas épris jusqu'à une minutie pointilleuse et puérile. Mais si, par hasard, la substitution de cinq concurrents à trois dans les didascalies annonçait que les hommes politiques qui en 388 diminuèrent les droits des comiques, en supprimant à peu près le chœur, y ajoutèrent d'un autre côté et par compensation en augmentant le nombre des concurrents et des primés, si de plus cette modification théâtrale était le signe d'un changement bien plus profond qui s'était fait, non pas brusquement dans la constitution, comme l'avancent les scholiastes et les compilateurs, qui n'ont pas l'air de soupçonner que la restauration d'Euclide était une restaura-

tion démocratique, mais peu à peu et sourdement dans les mœurs publiques, on comprendra que la question du nombre des poètes admis aux concours tragiques n'est pas une de ces éruditions dénuées de sens et d'intérêt, qu'un bon esprit peut facilement consentir à ignorer. C'est en vue de mes futures considérations sur ce sujet, quand j'en serai à la Comédie Moyenne, que j'ajoute quelques mots contre l'hypothèse de Bôckh. Nous avons bien de la peine à comprendre comment les juges pouvaient apprécier la valeur de 9 tragédies, accompagnées de 3 drames satyriques : n'est-ce pas rendre leur tâche inintelligible et impossible que d'y ajouter encore 2 drames satyriques et 6 tragédies. Ils suivaient dans leurs jugements les impressions et l'opinion du public, je le veux bien ; mais le public lui-même, à moins de se renouveler continuellement, comme on dit que cela a lieu dans la représentation des drames interminables des Chinois, n'aurait-il pas été étourdi, excédé, hébété, de manière à n'applaudir qu'à tort et à travers, à supposer qu'il eût pu résister au sommeil? Vraiment, on suppose dans les Athéniens une capacité d'attention qui dépasse les forces humaines. Il est vrai que la difficulté était beaucoup moindre pour la comédie. Celui, quel qu'il soit, qui l'avait intronisée au théâtre public, instruit sans doute par l'expérience, avait eu le bon sens de ne demander à chaque concurrent qu'une seule pièce au lieu de quatre. On luttait de la sorte comédie contre comédie ',

1. C'est ce que Suidas dit de Sophocle : Kat auxo? r,p^s toO Spàjxa Ttpbî Spaixa dtywvîîlEjeat, côlà. \x.r\ T£Tpa>.oyîav. Mais il y a certainement une bévue on tout au moins une inexactitude d'expression dans Suidas qui ne se fait pas fan te d'autres méprises. Les didascalies, malheureusement trop peu nombreuses, qui nous sont parvenues, par exemple celle sur Alceste, celle sur Jphigénie à Aidis, prouvent le contraire. Seulement, c\

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et les juges, sans avoir besoin d'une intelligence et d'une force d'attention extraordinaires, pouvaient comparer et peser les mérites des œuvres qui leur étaient soumises, tandis qu'ils devaient être fort embarrassés pour apprécier une masse de trois tragédies et d'un drame satyrique, opposée à deux masses analogues formées chacune |^ du même nombre de pièces. La comédie était vraiment $■ favorisée par ce côté.

Pour tout le reste (décors, machines, costumes, etc.), elle entrait en partage avec la tragédie et n'avait guère qu'à emprunter pour se perfectionner dans tout ce qui touche à l'extérieur du drame ou à sa représentation. Après Eschyle, qui, si l'on en croit la tradition, avait été décorateur, machiniste, costumier, aussi bien que musicien, maître de ballet et poète, l'art de la décoration n'avait plus de progrès à faire, et l'on peut en dire autant de celui du machiniste. Je ne parle point des mécaniques ingénieuses (exostra ou ekkuclêma), par lesquelles le décor se modifiait ou était à vue remplacé complètement par un autre; mais Eschyle n'avait-il pas devancé tout ce que la fantaisie des poètes comiques pourrait demander de plus audacieux au machiniste, en représentant Jupiter assis sur les nuages pour la pesée des âmes d'Achille et de Memnon, l'Aurore emportant le cadavre de son fils à travers les airs, les Océanides volant d'un mouvement

la différence de quelques escliyléens .itlardés i^Philoclès dans sa Paii' dionide, Mélétos dans son Œdipodié), Euripide et les autres présentaient chacun au concours 4 pièces (3 tragédies et 1 drame satyrique), sans lien et sans rapport l'une avec l'autre : ainsi Iphigénie à Aulis, Alcmèon, les Bacchantes (on ne désigne pas le drame satyrique, sans doute parce qu'il était non dEuripide, mais de son fils, qui était le didascale, ces tragédies d'Euripide étant posthumes). Jusqu'à nouvel ordre, on peut regarder comme un monstre cette hypothèse de BocUli : u Clonjeceris magnis quidem Dionysiis tetralogiarum cerlamen non esse intermissum, Lenteis autem singulas fabulas esse aotas ex instituto Sophoclis. »

rapide d'ailes auprès de Prométhée, le vieil Océan porté par une monture ailée comme Pégase? Si le masque, pour ne parler que de cette partie du costume, devait être plus varié dans l'Ancienne Comédie qu'il n'était dans la tragédie et qu'il ne fut plus tard dans la Comédie Moyenne et dans la Nouvelle, les comiques en trouvaient pourtant le modèle dans leurs devanciers et leurs contemporains de l'autre scène; ils n'avaient qu'à se l'approprier en le modifiant par la caricature, qui n'était pas elle-même une nouveauté, puisque tout auteur de tragédies était aussi auteur de drames satyriques. Même les danses tragiques ne pouvaient être inutiles aux poètes comiques pour imaginer et régulariser celles de leurs chœurs. Je sais que je vais ici contre un texte formel d'Athénée, affirmant que la danse de la tragédie est l'emmélie ; celle du drame satyrique, la sicynnis; celle de la comédie, la cordace. Mais ou bien il donne à ce mot de cordace un sens étendu que nous ignorons, ou bien il se trompe. J'ose affirmer que jamais la comédie, depuis qu'elle eut pris une forme artistique, n'a usé dans les chœurs de cette danse qu'on lui donne en propre. Quelque personnage de bas étage, par exemple la vieille femme ivre qui, dans le Maricas d'Eupolis, figurait la mère d'Hiperbolos, a pu se livrer sur le théâtre aux mouvements débraillés qui caractérisaient la cordace; quelque mignon immonde, figurer les tordions, comme on disait au xvi"" siècle, et les frémissements de l'épine dorsale quf en constituaient la partie lascive et la plus immorale- Mais se figure-t-on cette danse de gens ivres et de prostituées, exécutée par le chœur des initiés dans les Greiiouilles, ou par celui des Nuées dans la pièce de ce nom? Avec moins de gravité et de lenteur, avec plus de viva-

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€ité et de désinvolture, la danse du chœur des Ckirons ou des Archiloques dans Cratinos, des Dêmes, des Ville!^ dans Eupolis, des Nuées, des Grenouilles et des Chevaliers dans Aristophane, devait se rapprocher à beaucoup d'égards de Temmélie tragique, légèrement caricaturée.

Rivalisant désormais avec la tragédie dont le patronage de l'État la faisait presque l'égale, se modelant sur elle pour tout ce qui concerne la pratique du théâtre, la comédie, jusqu'alors si humble, allait grandir rapidement.

D'abord l'innovation qui lui ouvrait les portes de la cité et qui la faisait coopératrice des solennités publiques de Bacchus, influa sur l'étendue des pièces. Jusque-là, si nous en croyons une glose d'un manuscrit de Saint-Gall, découverte et publiée par Usener *, les pièces étaient si peu développées qu'elles ne dépassaient pas 300 vers. C'était assez pour des parades débitées en plein vent; c'était trop peu pour des comédies destinées à des représentations solennelles. On peut conclure d'un texte de la Poétique, je le sais, que les tragédies elles-mêmes étaient dans l'origine aussi pauvres et aussi maigres; mais il y avait longtemps que cet âge d'indigence poétique était passé; et lorsqu'on recevant un chœur des mains de l'archonte, la comédie fut entrée en partage des privilèges et des honneurs de la tragédie, elle dut aspirer aussitôt à lutter avec son aînée et sa rivale. Quoique la glose du Sangallensis ne nous dise pas quels étaient ces premiers auteurs comiques dont elle parle, il m'est impossible de me figurer Magnés faisant représenter des pièces de

1. Musée du Rhin, XXVIII, p. 418. In fabulas primi eam (comœdiam) contulerunt non magnas, ita ut non excédèrent in singulis versus trecenos.

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quelques centaines de vers, à côté des gigantesques trilogies d'Eschyle.

Nécessairement, encore, les comiques apportèrent désormais plus d'attention et de soin dans l'invention de leurs sujets, dans la composition de la fable dramatique, et surtout dans leur style. Ils ne pouvaient à côté du vieil Eschyle et du jeune Sophocle, dont ils étaient appelés à partager les honneurs, se borner à des parades de carrefour, à des dictons des rues, à une versification lâchée qui sentait encore l'improvisation. Magnés, d'après reloge qu'en fait Aristophane, aspirait à faire œuvre de poète. Les titres qui nous ont été conservés de quelquesunes de ses pièces les plus célèbres montrent que l'Ancienne Comédie eut, dès ses commencements connus, ce caractère de haute fantaisie si frappant dans Aristophane : car les Gallinsectes, les Oiseaux, les Grenouilles de Magnés nous introduisent dans ce monde fantastique où l'Ancienne Comédie se joua avec tant de grâce. Je ne chercherai pas ce qu'Aristophane a pu emprunter aux Grenouilles ^ et aux Oiseaux du vieux poète dans ses pièces de même titre; car, tout ce que nous savons, c'est que Magnés aimait ces onomatopées ou ces cris d'animaux, comme Coi coi, Kakkabau kakkabau, Epopopo^ popOy Eau Eau brououou, Brekekex Koax-koax^ et autres, dont Aristophane ne s'est pas privé. Il faisait entendre en effet toute espèce de voix ou de cris insolites (Ilào-aç o\ u^iv cpcovà; ','eis). C'est le seul rapport qu'il nous soit donné de saisir entre lui et le grand poète qui nous le

1. Ce qu'on entrevoit d'après les mots dont se sert Aristophane pour caractériser la pièce de Magnés parpayetotî pairTopLEvoç, c'est que Magnés avait réellement mis en scène des hommes déguisés en grenouilles, tandis que dans l'œuvre d'Aristophane les grenouilles ne paraissent que par leurs chants et demeurent derrière la scène.

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