COMMENCEMENTS DE LA COMÉDIE ATTIQUE
mène ne (me) charmeraient pas avec leur lyre à neuf cordes ^. » Si l'Ancienne Comédie s'était arrêtée à des plaisanteries et personnalités aussi inoffensives, jetées ou dans le dialogue ou dans les chœurs ou dans la parabase, ce souvenir de l'orgie et des colloques sottisiers des phallophores avec ceux qu'ils prenaient à partie, elle n'aurait pas fait tant de bruit ni excité tant d'applaudissements et tant de plaintes.
Magnés fut à Cratinos ce que Phrynichos avait été à Eschyle; il le prépara, il l'annonça; mais il lui laissa l'honneur de donner à l'art comique sa forme définitive. Toute l'antiquité en effet nomme, comme le père de l'Ancienne Comédie, non Magnés, mais Cratinos, qui commença à faire représenter des pièces vers 454, à peu près au temps qu'Euripide débutait sur une autre scène. Avec lui la comédie entra résolument dans la voie qu'elle devait poursuivre, jusqu'à la tyrannie des Trente, c'est-à-dire jusqu'au moment où le parti dont elle avait épousé les préjugés et les passions politiques triompha momentanément et, dit-on, lui coupa les griffes, en renouvelant contre elle, mais cette fois d'une manière efficace, les mesures coercitives de Morychidès et de Syracosios '. « Athènes, dit Éd. du Méril, était en ce temps-là une république illimitée, où le despotisme de Tégalité n'était tempéré que par la licence de tout dire; la démocratie s'y croyait toujours en demeure de sauver la patrie, et elle la sauvait régulièrement tous les matins. Quand elle
1. Gnésippe, mauvais poète tragique dont se moquera Cratinos et dont Gliionidès dans sa vieillesse a bien pu se moquer, quoi qu'en dise Meineke. Cléomène, poète dithyrambique qui avait fait aussi des poésies erotiques.
2. Nous verrons ce que vaut cette tradition. Mais elle marque très exactement la date où l'Ancienne Comédie décline rapidement, et bientôt expire.
n'agissait pas, elle parlait; la parole était même son modo d'action le plus ordinaire; mais, sous une forme ou sous une autre, la politique était l'œuvre incessante des citoyens oisifs et le gagne-pain de tous les autres. L'indifférence en matière de gouvernement était même réputée un crime, et la comédie qui se fût désintéressée de la chose publique et eût abdiqué la direction des affaires aurait paru de mauvais exemple et indigne d'un peuple libre. D'ailleurs, comme il arrive si habituellement dans les démocraties, on confondait volontiers à Athènes la liberté avec l'égalité, et l'on recherchait beaucoup moins son élévation que l'amoindrissement des autres. Toutes les supériorités trop reconnues étaient bientôt suspectes; la vertu elle-même, dès qu'elle était patente, semblait un danger pour le public. Il avait fallu donner satisfaction à la peur et attribuer au peuple le droit de se débarrasser pour un temps des grands citoyens, que l'éclat de leurs services ou la renommée de leur justice signalait à ses défiances. La comédie ambitionna de devenir ainsi une sorte d'institution sociale et fonctionna comme un ostracisme au petit pied. Au lieu de livrer à la risée publique des lourdauds innocemment ridicules, elle s'attaqua aux citoyens trop honorés et voulut réprimer leur bonne renommée en vilipendant leur personne. N'eùt-elle pas cru rendre vraiment service à la république, elle eût été sûre d'intéresser à son succès une démocratie dévergondée et de s'assurer à moindres frais, sinon des approbateurs, du moins des complices. Elle se transforma donc peu à peu, sans parti pris et sans calcul; l'emportement des passions populaires, les habitudes de tous les jours et les entraînements involontaires de l'esprit de parti en firent une satire politique, toute frémissante des haines et des