COMMENCEMENTS DE LA COMÉDIE ATTIQUE
passions du moment, où de prétendus criminels d'État étaient fustigés avec colère, quelquefois même exposés en personne sur la scène comme sur un échafaud. » **
Il y a beaucoup de vrai et beaucoup de faux dans ce passage; et c'est pourquoi j'ai voulu le citer tout entier, comme exprimant les contradictions de trop de lettrés qui ne cessent d'admirer et de calomnier l'antiquité outre mesure. Il représente assez bien l'espèce de juridiction hargneuse que s'arrogèrent les comiques. Mais ce n'est point par des épigrammes un peu grosses contre la démocratie athénienne (et aussi un peu contre la nôtre par ricochet) qu'on peut expliquer les causes qui firent de la comédie presque une institution sociale sans mandat, à peu près comme le journalisme chez les modernes. Tâchons d'être justes; c'est encore la plus sûre manière d'être clairvoyants et de ne pas retomber dans les injustices, aussi pleines d'erreur que d'ingratitude, de l'Ancienne Comédie contre la démocratie et ses principes. Ce qui lui donna, l'audace, ce qui lui permit de se développer dans la voie toute publique et toute de personnalités où elle entra, c'est cette même liberté, cette même démocratie qu'elle a tant bafouée et calomniée. Jusqu'alors elle avait gardé, ce semble, une certaine mesure : on peut croire que Chionidès et Magnés, tout en lançant des épigrammes et des brocards contre des personnes décriées ou ridicules, ne poussaient point ces moqueries plus ou moins spirituelles jusqu'aux plus atroces injures, et surtout qu'ils gardaient, sa-ns avoir besoin de se faire violence, l'antique respect des citoyens pour les magistrats et pour le gouvernement établi. Mais la liberté devint de plus en plus grande par les efforts d'Éphialte et de Périclés, les discussions politiques plus importantes et
plus animées, les intérêts et les idées opposés mieux armés du droit de se défendre ; et la vie de l'Athénien se concentra de plus en plus sur les affaires de FAgora et des tribunaux. On porta en toutes choses les habitudes et les passions de la place publique; et bientôt la minorité réactionnaire s'avisa de l'usage qu'elle pouvait faire delà 'Comédie et des licences privilégiées des fêtes de Bacchus. Elle s'empara donc de cette arme que la démocratie lui fournit, et, par conviction ou par passion, peut-être par l'une et l'autre à la fois, elle la retourna violemment contre la liberté elle-même \ dont elle avait sans cesse le nom à la bouche, et contre les conseillers et les conducteurs de la démocratie victorieuse. Démocratique par l'origine (car une telle comédie n'est possible que dans l'extrême liberté de la démocratie), l'Ancienne Comédie fut réellement aristocratique et par les passions qui l'animèrent et par l'emploi que firent d'elle les poètes, tous partisans acharnés du bon vieux temps. Oui, ce fut une espèce d'ostracisme, comme le dit très judicieusement Éd. du Méril, mais uniquement contre les supériorités du parti populaire. Elle injurie Périclès, mais elle exalte €imon. Elle berne Gléon, Hyperboles, Pisandre, Théra- •mène % Gléophon, et ne craint pas de s'attaquer à Alcibiade; mais elle n'a que des sourires et des éloges pour
1. Les nobles aimaient certes la liberté, mais pour eux seuls, à con- <lition que cette liberté fût une domination sur autrui. La liberté du peuple semblait une violation de la leur.
2. Je ne donne pas Pisandre, Théramène et Alcibiade pour des partisans de la démocratie. Pisandre et Théramène étaient des aristo- •crates, comme ils le montrèrent tous les deux dans l'alTaire des Quatre- Cents, et le dernier dans celle des Trente; Alcibiade était Alcibiade, c'est-à-dire l'un des personnages les plus immoraux et les plus insolents qu'ait jamais tolérés une cité libre. Mais, tous les trois, ils firent les démagogues, et c'est pour cela qu'ils ont mérité les vengeances de l'Ancienne Comédie.
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Nicias. Elle ne peut poser la question d'ostracisme; mais, autant que cela dépend d'elle, elle la prépare et se montre parfaitement conforme en cela à l'esprit du parti dont elle a épousé la cause. Car on va sans cesse répétant que l'ostracisme est une institution populaire et l'on cite toujours le mot plus ou moins authentique du paysan votant Téloignement d'Aristide, parce qu'il est fatigué de l'entendre appeler le Juste. Mais on ne fait pas attention que^ cette institution est bien plus conforme au génie jaloux des aristocraties qu'à celui des gouvernements populaires, dont le défaut est d'accepter trop facilement lesgrands noms et les supériorités éclatantes; et, de fait,, ce sont toujours les nobles qui, dans Athènes, ont posé la question d'ostracisme, laquelle a tourné si souvent contre eux. C'est Aristide disant : « Citoyens, si vous voulez être tranquilles, jetez-nous, Thémistocle et moi,, dans le Barathrum, » et se faisant chasser lui-même en poursuivant l'exil de son rival. Si Thucydide, fils de Mélésias, et Cimon furent momentanément bannis, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes. Car se croyant sûrs de l'emporter, ils osèrent, avec leurs partisans, provoquer la question d'exil entre eux et Périclès. Les comiques suivent cet exemple, et avec un succès analogue. Ils attaquent avec fureur et acharnement tous les hommesqui s'élèvent du côté du peuple, ainsi que tous ceux qui,. sans être des parvenus, favorisent ses droits, et ils en sont habituellement pour les frais de leurs méchancetés et de leurs injures, lesquelles amusent un moment la malignité publique, mais restent d'ailleurs sans effet. On ne voit pas que leurs attaques aient plus fait contre Euripide et contre les novateurs en musique, qui continuèrent à faire les délices du peuple, que contre Périclès. et Cléon, les-
quels restèrent jusqu'à leur mort en possession, l'un de la direction suprême des affaires, l'autre d'une influence prépondérante dans les délibérations publiques. Elles n'étaient vraiment dangereuses que contre les philosophes, parce qu'elles se rencontraient ici avec le penchant secret du peuple à se défier des idées nouvelles et à s'insurger contre elles en faveur de ses croyances. Et encore ne s'aperçoit-on pas qu'elles aient beaucoup nui au progrès et à la liberté de la philosophie. Car on ne doit considérer la condamnation de Socrate que comme un accident, qui ne se serait probablement jamais produit sans les malheurs de la fm de la guerre du Péloponnèse et les sanglantes misères de la tyrannie des Trente. Je crois mauvais et ilUbéral, partout et toujours, ce droit de médire et de diffamer, laissé à l'Ancienne Comédie. Mais il faut dire à la décharge de la démocratie athénienne, d'une part que ce n'est pas elle, mais la noblesse qui a fait usage de cette licence, et d'un autre côté qu'une pareille licence paraissait respectable, tant à cause des immunités du Dieu qu'à cause de cette Ilappr.a-'la ou liberté de parole que les Athéniens se vantaient d'accorder à tous, même aux étrangers et aux esclaves.
La comédie attique, par le fait même de cette tendance politique , née du développement de la démocratie, se sépara donc radicalement de la comédie sicilienne. Mais il ne faut pas croire que l'époque qui vit fleurir le genre cratinien ou aristophanesque demeura tout à fait étrangère au drame comique d'Épicharme ou à quelque chose d'approchant. Gratès, soit par modération d'esprit, soit par suite de sa position sociale, s'abstint de personnalités, pour s'attacher à des inventions et à des sujets tout fictifs qui avaient une portée générale. Phérécrate le suivit dans
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cette voie et, sans s'interdire absolument les sujets, politiques et actuels, rechercha habituellement le général dans la composition de ses fables. Et même s'il était possible de démontrer que les pièces de la plupart des poètes qui illustrèrent la fm de l'Ancienne Comédie ont été données avant l'année 388, il faudrait dire que le courant de la comédie épicharmique fut presque aussi considérable à Athènes, que celui de la comédie cratinienne ou aristophanesque, durant cette période de l'art qu'on nomme l'Ancienne Comédie : tant les sujets mis en scène ressemblent à ceux qui sont familiers au grand poète sicilien.
Avant de prendre cette double direction, la comédie attique hésita un moment ; et c'est ce moment que représentent, bien qu'appartenant à ce qu'Aristote appelle le genre iambique, Chionidès, Magnés, Ecphantidès, Chœrilos ^ et sans doute Cratinos à ses débuts. Avec tous les organes de la comédie agonistique ou militante, dialogue, chœur, parabase, elle n'était pas encore la comédie militante. Elle abondait vraisemblablement en personnalités plus ou moins malignes; jamais la comédie attique n'a pu s'en défaire complètement, et, quoique plus rares et surtout beaucoup moins insolentes et venimeuses, on les retrouve jusque dans les derniers poètes connus de la comédie à la façon de Ménandre. Mais si elle était médisante, il lui manquait la passion politique pour être la comédie de combat. Elle n'était pas davantage la comédie moqueuse et pourtant pacifique, inaugurée par Cratès, laquelle ne cherchait le rire que dans d'innocentes fictions
1. Je serais fort tenté d'eiTacer ce Ghœrilos de la liste des comiques. 11 y eut un poète tragique de ce nom, célèbre surtout pour ses drames satyriques. Je doute fort de l'existence du comique Ghœrilos.
ayant une portée générale. Avec plus de fantaisie peutêtre, comme tendraient à le prouver certains titres tels que les Grenouilles et les Oiseaux^ elle avait moins de finesse, d'élégance et d'enjouement. Touchant à l'un et à l'autre genre, sans caractère bien déterminé, elle devait présenter un assemblage de boniments moraux et sentencieux, de moqueries sottisières et pétulantes, de scènes fantastiques ou burlesques, et de chants tour à tour religieux et charivariques comme. ceux de l'ancienne orgie, le tout sans beaucoup de composition et d'unité. Elle aspirait à l'art plutôt qu'elle n'y atteignait. C'est pour cela que les pièces des poètes les plus distingués de cette époque (468-454) furent bientôt oubliées et n'eurent peutêtre d'autre publicité que la publicité éphémère de la représentation. Dans tous les cas, il est certain que leurs productions, si elles furent jamais mises par écrit et livrées au public, ne tardèrent pas à disparaître pour être remplacées par celles de faussaires. Magnés, le plus célèbre de tous, avait laissé un nom plutôt que des œuvres. C'est qu'avec beaucoup de talent, il n'avait pas eu assez de génie pour donner à sa comédie un caractère décidé dans un sens ou dans Tautre, et qu'elle n'était ni un pamphlet politique ni une fiction satirique et morale en action.
Les œuvres durables — hélas ! puis-je prononcer ce mot à la pensée de tant de débris qu'il me faut interroger curieusement? — les œuvres du moins qui charmèrent toute l'antiquité et qui auraient mérité de survivre, ne commencèrent que lorsque Cratinos eut lancé résolument la muse comique dans la mêlée des passions politiques, et que Gratès, l'en retirant, l'eut placée dans une région sereine, d'où elle pût rire innocemment des sottises des hommes, sans aigreur et sans fiel contre les personnes.