‹ La comédie grecqueChapitre 45 sur 109 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sens et portée des mots d'Aristote : [x06ot vi xaOôXo'j ).6yoi : en quoi la comédie agonistique a on n'a pas de fable générale? — Crafès : les Bêtes. Phérécratès : comédies peut-être militantes, les Automoloi ; comédies allégoriques, les Mineurs, les Vétilles ou Krapatalles ; comédies sociales, les Bons, les Perses, le Précepteur d'esclaves, les Sauvages; comédies de mœurs ou de genre, le Four ou Pannychis, les Colifichets, Pétale', Thalatta, Tyrannis. — La comédie de Cratès et de Phérécratès a mômes parties constitutives que celle de Gratinos, même la parabase : ancienne tradition, probablement inexacte et dont on abuse, sur les Ulysses de Gratinos. Rapprochement qui tendait à se faire entre les deux espèces de la comédie ancienne : les Sériphiens, Némésis, les Hésiodes, etc. vr

La comédie de combat est certainement Tespèce la plus importante et la plus brillante de l'Ancienne Comédie attique; mais elle n'épuise pas toute cette comédie. A côté d'elle, il y en avait une autre qui n'avait pas l'ambition de régenter État et particuliers et qui, analogue par ses tendances à celle du Sicilien Épicharme, cherchait à moraliser en jouant. Ce n'était pas la comédie de mœurs et de caractère; c'était encore moins la comédie d'actualité, à laquelle on réduit trop souvent l'antique comédie des Attiques ; c'était quelque chose d'assez indéfinissable, tenant à la comédie telle qu'on l'entend généralement, par l'intrigue et par la satire des vices et des ridicules

SOUS le voile anonyme de la fiction, et à la comédie cratinienne ou aristophanesque par sa constitution technique et par la fantaisie des sujets. « Laissant de côté la satire personnelle, dit Aristote, Gratès est le premier qui se soit attaché à traiter des sujets généraux ou des fables (xaOolou Àôyo-j; 7, ^uL'jQou;). » Phérécratès, selon Platonius, imita Gratès et comme lui s'abstint de la satire personnelle; il se fit de la réputation en traitant de sujets généraux (xo'.và 7:pàyjji.aTa *) et sc montra inventif dans ses fables (e'jpsTixo? [jLuOwv).

Mais ces textes, notamment celui d'Aristote, ne sont pas sans difficulté, et si l'on interprète trop à la lettre le texte de la Poétique, comme le fait Bernhardy, on bouleverse toute rhistoire de l'Ancienne Comédie, telle que la donne l'Anonyme et qu'elle résulte de la parabase des Chevaliers. Ce ne serait plus Gratinos, mais Gratès qui aurait constitué définitivement l'art attique, en introduisant la fable dans la comédie. Mais Aristote a-t-il réellement dit que la fable manquait aux drames de Magnés, de Gratinos, et, pour généraliser, à cette forme de la comédie qu'il caractérise par les mots de loLik6'.xr^ lôéa? Ge serait absurde, et Bernhardy ne va pas jusque-là. Si je l'entends bien, il admet que l'Ancienne Gomédie repose, comme toute comédie, sur une fable, mais que cet élément n'y fut introduit que par Gratès et à sa suite par Gratinos : de sorte que ce serait Gratès et non Gratinos qu'il faudrait considérer comme le père de l'Ancienne Gomédie des Attiques. Mais cette interprétation me paraît à la fois timide et téméraire : timide en ce qu'elle n'ose

T 1. Je traduis comme s'il y avait xotvdt; les imprimés portent xatvà, choses nouvelles. Mais en gardant ce dernier texte, Tidée que Pliérécrate s'éloigna de l'îatxgtxY) cfiéa subsiste, et cela me suffit.

pas faire dire à Aristote ce qu'il dit en effet, que le genre iambique de la comédie n'a point de fable reposant sur des données générales (Aoyouç xaSoXou 'r\ [i.uQouç); téméraire en ce qu'elle lui prête cette étrange pensée qu'il y eut jamais une comédie qui n'avait point de fable telle quelle, générale ou particulière : il serait aussi sensé d'avancer qu'il y a une œuvre d'art possible sans composition. Ayant devant les yeux deux formes distinctes de l'art comique, la Comédie Ancienne et la Comédie Moyenne qui laissait déjà entrevoir la Comédie Nouvelle, Aristote, qui range la première dans le genre iambique, parce qu'elle était en effet analogue à la satire toute personnelle d'Archiloque et d'Hipponax, et dont les préférences sont évidemment pour la seconde, Aristote pouvait dire que la comédie de Cratinos, qui fut aussi celle d'Eupolis et d'Aristophane, n'avait point de fable en tant que la fable repose sur le général, tandis que Cratès introduisit le premier xaQ6).ou Xoyouç tj ijl'jOouç, c'est-à-dire une fable qui avait une portée générale. Mais cela même serait une erreur, si l'on ne se reportait à la métaphysique du philosophe, pour qui la cause finale a une importance souveraine. Car, pour ne raisonner que sur des choses parfaitement connues, les pièces d'Aristophane roulent chacune sur une fable qui a quelque chose de général dans son fond, et cependant elles appartiennent, moins le Second Ploutos, à Vlli'x lajj.êt.xYÎ. Car, en admettant que la fable de chacun de ces drames ait quelque chose de général, ils n'en ont pas moins un but particulier et actuel; ils se terminent à tel ou tel homme, à tel ou tel fait. Considérés dans la fin qu'ils se proposent (décrier Euripide, Socrate, Cléon), leur fable est particulière et l'on ne peut pas dire qu'elle soit

lTe(

un xaOoXo'j Kyo;. Donc Aristote distinguait deux espèces dans le genre comique : l'une, qui a pour fin Tinsulte ou la diffamation des personnes; l'autre, une leçon ou une moralité plaisante. A celle-ci il accordait une fable générale; il la refusait à l'autre; et il avait raison, à ne considérer que leur but. Mais il n'a pas dit, et n'a pu vouloir dire, comme Bernhardy l'infère de ses paroles, que la comédie attique attendit jusqu'à Gratès pour avoir une fable, et que Gratinos reçut des mains de Gratès cet élément essentiel de la composition dramatique. Ge qui me parait vrai, c'est que, jusqu'à ces deux poètes, la comédie attique roule sur des fables telles quelles, sans caractère bien déterminé, flottant entre la satire personnelle et la satire générale, mais qu'à partir d'eux elle se divisa en deux branches d'un caractère bien tranché, l'une, la plus considérable par le génie des écrivains et par l'éclat des œuvres, qui vécut d'actualités, bafouant hommes et choses, lorsqu'elle ne les traînait pas sur la scène, comme sur un échafaud d'opprobre; l'autre, moins féconde, moins populaire, moins en vue, mais d'où devait sortir un jour une comédie plus universelle que celle de Gratinos, d'Eupolis et d'Aristophane. Gela s'accorde parfaitement avec la succession des poètes que nous voyons dans Aristophane; car il ne dit pas Magnés, Gratès et Gratinos, ainsi qu'il aurait dû faire, si Gratinos eût tenu la fable des mains de Gratès ; mais Magnés, Gratinos et Gratès, et c'est dans cet ordre chronologique que les historiens du théâtre continuèrent plus tard à les placer.

Gratès, avant d'être poète comique, fut acteur dans les pièces de Gratinos; c'est donc un contemporain du père de l'Ancienne Gomédie, et il est à peine plus jeune que lui. On peut donc accepter la date que donne Eusèbe,

celle de la 83^ olympiade (447), comme celle de sa première comédie. Ce poète plaisant et agréable, qui ne manquait pas d'une gaieté tempérée (yéXoiov xal LXapov), était exposé vers la date de la représentation des Chevaliers aux outrages et aux colères du public, qu'il ne satisfaisait plus. « Je voyais, dit Aristophane, quelles colères et quels échecs Gratès eut à souffrir de votre part. Et cependant il était le seul qui se soutînt encore, tantôt tombant, tantôt non. » Quant au conte du scholiaste des Chevaliers, que Gratès acheta par des largesses la bonne volonté et les applaudissements des spectateurs, ce n'est peut-être pas une imagination du grammairien, mais l'écho de quelque cancan calomnieux, exploité par les rivaux et les adversaires du poète ^ Quand Gratès disparut-il de la scène? Meineke suppose que sa vie ne se prolongea pas au delà de 427, date des Chevaliers.

Gratès ne devait pas être un poète sans valeur, même d'après ces paroles légèrement ironiques d'Aristophane : « Il vous renvoyait repus d'un modeste repas, pétrissant de sa bouche délicate les pensées les plus jolies et les plus élégantes. » Il ne nous est même pas loisible, vu la rareté et l'insignifiance des fragments, de vérifier cet

1. On peut aussi supposer, et c'est l'explication la plus probable de ce conte, que les confrères de Gratès se moquaient des mets friands, mais un peu fades qu'il servait aux spectateurs. C'est la métaphore dont se sert Aristophane pour caractériser son genre de talent. La chose exposée, comme un fait, a pu tromper les grammairiens curieux et toujours à la piste d'anecdotes plus ou moins certaines. Et cette métaphore quelque peu ironique avait peut-être été inspirée par une description fantastique d'un mets que Gratès faisait dans les Samiens, de r£)>£',pâvTivov xipiioç. Je ne traduirai pas cette description, parce qu'elle ressemble à un logogriphe. Mais voici des vers des secondes Fêtes de Cérès qui y font allusion : « La comédie était sans doute pleine de fruit pour les Athéniens dans le temps où Gratès servait aux spectateurs des plats aussi exquis que sa salaison d'éléphant et que mille autres délices de ce genre vous étaient offertes en abondance. »

éloge du grand moqueur, loin de pouvoir nous rendre compte de la conception et des plans de Gratès. On sait qu'il avait mis un ivrogne dans ses Voisins et que le premier il avait fait usage de ce rôle au théâtre d'Athènes : ce qui est, à mes yeux, un mince mérite. Quant à ses autres pièces, les Héros, les Audaces, les Jeux S les Métèques ou Étrangers domiciliés, les Orateurs, les Samiens et les Bêtes, elles ne sont plus pour nous, à Texception de la dernière, que des titres sans signification. Mais on peut se faire quelque idée de la comédie des Bétes. On y voyait deux personnages allégoriques, dont l'un vantait une vie molle et délicate, et l'autre une vie simple et conforme à la nature, telle que celle des hommes du temps de Saturne. En outre, le poète y avait introduit les betes ou les animaux terrestres, qui formaient sans doute le chœur, et qui, parlant en langage humain avec les hommes, les exhortaient à s'abstenir de l'usage de la viande. Il nous reste ce débris de dialogue entre le coryphée et un personnage inconnu :

« A. Les hommes peuvent donc faire cuire des choux raves, de la marée, du poisson salé ^ ; mais ils devraient ne pas mettre la main sur nous. — B. Donc, à ce que vous dites, nous ne mangerons plus de viandes quelconques, même de celles qu'on achète sur l'agora, et nous ne ferons plus d'andouilles ni de saucisses. »

Le plus long et le plus joli morceau qui nous reste de cette pièce, comme de tout le théâtre de Gratès, est la

1. Jeux ou Plaisanteries. Il est fort difficile de déterminer le sens précis des titres quand il ne reste rien des pièces. Meineke soupçonne que les Orateurs devraient être elîacés du nombre des comédies de Gratès, et que cette pièce est née de la confusion faite par les copistes de "Hpwai avec prixopat.

2. Donc les poissons étaient exclus des Oripîa ou bêtes qui ne comprenaient vraisemblablement que les quadrupèdes et peut-être les oiseaux.

description piquante de je ne sais quel pays de Cocagne.

« A. Personne n'aura plus d'esclave mâle ni femelle. — B. Je t'en prie, est-ce que chacun sera réduit à se servir lui-même, même le pauvre vieillard? — A. Pas du tout. Mais je ferai que toutes choses marchent de leur propre mouvement — B. Mais à quoi cela nous servira-t-il? — A. Les vases s'approcheront d'eux-mêmes, dès qu'on les appellera. Il suffira de dire : Mets-toi, table, et dressetoi toi-même; sac, tasse-toi; coupe, verse à boire. Où est le verre? Allons, rince-toi; galette, approche de ma bouche. Que la marmite se vide des bettes bien cuites qu'elle contient. Poisson, viens ici. — Mais je ne suis encore frit que d'un côté. — Et pourquoi, petit sot, ne pas te retourner toi-même et te saupoudrer de sel K »

Cette imagination, dont Cratinos paraît avoir donné le premier l'idée dans ses Ulou'zoï^ fit fortune dans la littérature comique. Elle fut reprise par Phérécratès dans ses Sauvages et dans ses Mineurs, par Téléclidès dans ses Amphictyons, et par d'autres encore. Mais le morceau de Cratès me semble le plus vif et le plus piquant de tous. C'est presque à cela que se borne aujourd'hui son œuvre; et pour nous rendre compte de l'espèce de comédie qu'il avait inaugurée, nous sommes obligés de l'étudier dans les fragments plus abondants et plus significatifs de son imitateur.

Phérécratès est compté par l'Anonyme au nombre des poètes les plus distingués de l'Ancienne Comédie; et le sophiste Phrynichos ainsi que d'autres grammairiens

1. Cratinos, les Plutus ou les Richesses : « Us avaient jadis Kronos pour roi, lorsqu'ils jouaient aux osselets avec des pains et que sur le sol des palestres tombaient des gâteaux d'Égine, qui avaient poussé sur les arbres et qui étaient tous garnis de feuilles. >>

le qualifient de très attique, aTTixtoTaTo;. Il débuta au théâtre vers i38 et prolongea sa carrière dramatique jusque vers la fin de la guerre du Péloponnèse en 405. Des dix-huit pièces dont les titres et quelques fragments nous sont parvenus, Ératosthène lui en retirait plusieurs pour les donner à Strattis ou à un ancien auteur comique assez inconnu, du nom deNicomaque \ Mais sans entrer dans ces questions d'authenticité qu'il nous est impossible, je ne dirai pas de résoudre, mais même de discuter, tâchons de tirer quelque lumière du peu qui subsiste de l'œuvre de Phérécratès.

Quoiqu'il semble s'être tenu volontairement à l'écart de la comédie politique, la pièce des AùtôijloXol {Déserteurs ou Esclaves fugitifs?) appartenait peut-être à ce genre. Il est certain que le poète y critiquait vivement les Argiens, qui, après avoir conclu une alliance avec Athènes contre Sparte en 415, s'en étaient peu à peu retirés et avaient toujours tenu une conduite très équivoque. C'est, je crois, à cette pièce qu'il faut rapporter le trait satirique le plus vif que nous offrent les fragments de Phérécratès, ce distique contre Alcibiade, l'entremetteur de cette trompeuse alliance :

« Alcibiade, quoiqu'il soit si peu homme, est pourtant l'homme de toutes les femmes ^ »

1. A supposer que telle ou telle pièce attribuée à Phérécratès doive être rendue à Strattis, à Nicomaque ou à tout autre poète, cela prouverait qu'il y eut un plus grand nombre d'auteurs qu'on ne suppose qui travaillèrent dans le genre de Cratès, et que même des poètes qui appartiennent à Whix ia[j.6ixTi pour la plus grande partie de leurs œuvres, comme Strattis, en avaient pourtant laissé quelques-unes d'un tout autre caractère. Nous aurons à revenir sur ce point à la fin de ce chapitre même et dans celui que nous consacrerons aux poètes plus jeunes qu'Aristophane.

2. Le mot du vieux Curion sur César est plus complet : Curio pater eum (Cœsarem) omnium mulierum virum et omnium viroruni mulierem

Le seul fragment un peu étendu ne nous dit rien de la nature de la pièce; il aurait pu appartenir à une comédie allégorique ou à une comédie de genre ou de mœurs, tout aussi bien qu'à une comédie politique.

« Quand vous sacrifiez aux Dieux, y est-il dit, vous mettez d'abord de côté la part légitime de vos prêtres ; puis, je rougis de le dire, après avoir écorché les membres jusqu'aux aines, vous offrez à nous autres Dieux, comme à des chiens, ce qui reste, la cuisse toute dépouillée, les vertèbres dénudées et comme usées à force de les écorcher, et comme si vous aviez honte les uns des autres, vous cachez bien tout cela sous un amas d'aromates. »

Le Pseudo-Réraclès, dont nous n'avons que le titre, le C/iiron, où nous lisons une longue plainte de la musique contre les novateurs, les Hommes fourmis, dont les fragments sont de la plus grande insignifiance, les ^U^:ùXtlc, ou Mineurs * et les KpaTtaTaloi. ou Vétilles peuvent se ranger facilement parmi les pièces allégoriques et plus ou moins fantastiques. Car pour ne parler que des deux dernières, c'est dans les Mineurs qu'un personnage, revenu des enfers, faisait cette description de la vie d'outre-tombe : « A. Là étaient ramassées toutes sortes de richesses qui attendent les gens de bien. Des fleuves de bouillie et de sauce noire couraient en murmurant à travers les rues trop étroites, avec des morceaux de pain, creusés en cuillers, et des gâteaux délicieux qui passaient com-

appellat. (Suét. /. Cœs., ch. lu.) Ce mot était également vrai d'Alcibiade. Car on lit dans Diog., 1. IV, 49, qu'en censurant Alcibiade, Biou disait qu'arrivé à la pleine jeunesse il enlevait les femmes à leurs maris, et que, dans sa première jeunesse, il enlevait les maris à leurs femmes : "EXsyev (6 Bîwv) to? véo; [xèv av xoùç av6pa; àTrayâyoi tïov yyvaixwv, vsavtaxoc 8e Y£v6[jL£voç làç yuvaïxa; xcov avSpcov.

1. La traduction la plus exacte pour le sens de la pièce serait les Chercheurs d'or.

plaisamment et d'eux-mêmes par grosses bouchées dans les gosiers des gens de là-bas. Des andouilles et des quartiers tout chauds de boyaux farcis étaient semés là au lieu de coquillages et faisaient entendre comme un sifflement aux bords des rivières ; on y voyait des tranches de poissons bien frites, relevées de toute espèce de sauces épicées, des anguilles enveloppées de bettes, et des jambons entiers bien tendres étalés sur des plateaux, des abatis exhalant le plus suave fumet. Des tripes de bœuf et des flancs de porc tout florissants de graisse, à l'aspect le plus friand, étaient là placés sur des pâtisseries faites de la fine fleur de la farine ; il y avait aussi des pains de gruau, tout baignés de lait. — B. Ah! tu me fais mourir en me retenant ici, tandis que je peux, vu l'état où je suis, nager aussitôt vers le Tartare. — A. Et que diras-tu, quand tu sauras le reste? Des grives rôties, délicieusement préparées, entourées de myrte et d'anémone, voltigeaient autour de la bouche, ne demandant qu'à être avalées; au-dessus de nos têtes pendaient les fruits les plus superbes, nés spontanément; des jeunes filles, vêtues de fins tissus, à la fleur de l'âge, puisaient à pleines coupes un vin noir au bouquet odorant pour le verser à ceux qui voulaient boire; et les mets que l'on mangeait, les vins que l'on buvait, se multipliaient à l'envi au lieu de décroître K »

D'un autre côté, une partie de l'action, sinon l'action tout entière des Crapatalles, se passait dans le monde infernal. Car non seulement nos fragments parlent du Grapatalos et de la psôthia (vétille, miette) comme de la monnaie qui avait cours aux enfers, mais ils nous

1. La pièce des Me7«i/m (mineurs ou chercheurs d'or) était retirée par Ératosthène à Phérécratès et donnée à Nicomaque.

montrent encore qu'Eschyle, mort depuis longtemps, paraissait dans cette pièce, et qu'il y prononçait ce vers qui en rappelle un analogue des Grenouilles :

« Je leur ai transmis un grand art bâti comme un majestueux édifice 1. »

Et ces comédies mythiques et fantastiques, sans être dans l'esprit de Phérécratès des armes de combat comme les pièces analogues de Gratines, d'Eupolis, de Téiéclidès, de Phrynichos et d'Aristophane, pouvaient facilement admettre quelques traits satiriques sur les actualités politiques, philosophiques ou littéraires, comme le prouve ce fragment de la parabase des Crapatalles :

« Quant aux juges d'aujourd'hui (les juges du concours comique, sans doute), je les avertis de ne point se parjurer en rendant des sentences injustes; sinon, par Jupiter Philios, Phérécratès lancera contre vous un discours beaucoup plus médisant que celui-ci. »

On le voit, tout en imitant Gratès, Phérécratès prétendait ne pas se priver des licences de Gratines; et de fait, malgré le mot de l'anonyme tou Bà loioopslv aTOo-TTi, il ne s'en privait pas toujours.

Plusieurs de ses comédies montrent de plus l'ambition d'avoir une portée sociale, comme l'Assemblée des femmes et le Ploutos d'Aristophane. Gelle des Bons ou de V Anéantissement de l'argent, si toutefois ce second titre n'est pas faux % semble avoir mis en scène une espèce de

1. C'est presque le vers d'Aristophane sur lui-même dans la Paix (749) : *E7iotY]a£ xv/iyriv (xeyàXY)v xàuupyaia' olxoSojxriaaç. Comme nous ignorons la date des Crapatalles, nous ne pouvons dire lequel des deux poètes a pillé l'autre.

2. L'interprétation que je donne de celte comédie est de Bergk. Elle

Salente, où, l'argent disparaissant et ne corrompant plus les hommes, ils pouvaient désormais mener en toute innocence une vie oisive et bienheureuse. Celle des Perses était la démonstration ironique de la thèse contraire à celle que nous voyons dans le Ploutos et qui est soutenue par Pénia (Pauvreté). Au lieu d'hommes nourris par le travail, le poète y représentait les hommes instantanément pourvus de tous les biens par Ploutos, dont les trésors étaient cachés en Perse; il ne s'agissait que de les conquérir avec le pays qui les recelait et que les personnages de Phérécratès dévoraient déjà en espérance.

« Qu'avons-nous encore besoin, s'écriait l'un d'eux, et de charrues, et de fabricants de faux, et de fabricants de jougs, et de forgerons, et de semailles, et de palissades pour entourer les champs. Spontanément, à travers les rues, des torrents chargés de pâtisseries, avec de bonnes sauces noires, couleront en abondance et à grand bruit des sources de Ploutos; il n'y aura qu'à puiser. Alors, au lieu de pluies, Jupiter nous inondera, nous et nos maisons, d'un vin fumeux. De nos toits descendront des ruisseaux

repose toute sur le second titre 'Açaviaixoç ocpyupcou. Car dans les trois fragments qui en restent, il n'y a rien de pareil. Si donc ce titre était faux, toute l'interprétation de Bergk s'en irait à vau-l'eau. Or le titre complet les Bons ou V Anéantissement de l'argent ne se trouve que dans Suidas et dans Eudocie, pauvres autorités, qui l'ont pris on ne sait d'où. De plus, la particule r,Toi (pour yj que Casaubon a rétabli sans en rien dire) est étrange. Meineke la supprime purement et simplement : « Si deleas importunam particulam, dit-il, duas habes fabulas : 'Aya6o\, 'Apyupîou àcpavKTjjLoç. » La seconde est donnée sous les noms d'Antiphane, d'Épigène, de Philippide, auteurs, les deux premiers, de la Comédie Moyenne, le dernier, de la Nouvelle; l'autre comédie est de Phérécratès, ou de Strattis, comme le voulait Ératosthène, ou de tout autre poète de l'Ancienne Comédie {llist. cvit.^ p. 224). Nonobstant ces raisonnements, il n'est rien moins que prouvé que le second titre soit faux. Et le sujet, comme l'explique Bergk, rentre parfaitement dans la comédie à la façon de Cratès et de Phérécratès.

de vin avec des grappes de raisin et des galettes de bon froment, accompagnées d'une purée bien chaude et d'anémones semblables au lis; les arbres, sur les montagnes, laisseront tomber, au lieu de feuilles, des boyaux de chevreau fumés, du calmar délicat et des alouettes * toutes rôties \ »

La comédie des Sauvages et celle du Précepteur d'esclaves étaient destinées à prouver la force de l'éducation, tant de celle qui vient des lois que de celle qui vient de l'enseignement ou des maîtres. Dans le Doulodidaskale ou le Précepteur d'esclaves, Phérécratès montrait des esclaves habitués à la continence au milieu d'une affïuence de gourmandises, et cela non par crainte, mais par l'effet de l'habitude et de l'éducation. Dans les Sauvages, il opposait l'état de nature à la vie civilisée pour faire sentir les avantages de celle-ci .

Le sens et jusqu'à un certain point le plan de cette pièce nous sont expliqués par Platon : « Réfléchis à ceci, fait-il dire à Socrate par Protagoras : celui qui te paraît le plus injuste parmi les hommes élevés par les lois et dans la société, paraîtrait juste et apte aux œuvres de la justice, si on le comparait à des hommes qui n'ont ni éducation, ni tribunaux, ni lois, ni rien qui leur impose l'obligation de songer en toutes choses à la vertu, mais qui seraient des sauvages tels que le poète Phérécratès en a fait représenter l'an passé aux Lénéennes ^ Certes, si tu te rencon-

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