‹ La comédie grecqueChapitre 47 sur 109 · Platon, Protagoras^ p. 327, C, D · texte numérisé non relu

Platon, Protagoras^ p. 327, C, D

2. Meineke, ïlist. crit., p. 79; Both., Frag. com., édit. Didot, p. 82.

les sauvages pires que le plus injuste des hommes élevés dans la société et sous le régime des lois \ D'un côté donc, il y avait dans la pièce de Phérécratès un chœur de sauvages qui occupaient l'orchestre, et de l'autre, des civilisés mécontents, aspirant à revenir à l'état de nature, lesquels étaient les uTroxpiTal ou les acteurs occupant la scène. Eux aussi, ils méritaient le nom de misanthropes à cause de leurs sottes et chagrines préventions, mais ils ne l'étaient pas de cette misanthropie féroce, qui ferait qu'en les rencontrant on aimerait mieux rencontrer des gredins comme Eurybate et Phrynondas. L'intention même de la pièce exige qu'il y eût ces deux espèces de sauvages, ceux qui le sont effectivement, étant restés à l'état de nature, où l'homme était un loup pour l'homme, et ceux qui aspirent à le devenir, en retournant à cet état qu'ils se figurent comme un état d'innocence et de bonheur 2. Tout s'explique dès lors avec la plus grande facilité, et la plupart des fragments qui restent de la pièce de Phérécratès prennent un sens dramatique.

Les boudeurs de la société veulent quitter leur cité natale pour se rendre chez les sauvages effectifs. Ils se plaignent d'abord des inconvénients et des vices grands ou petits de la société; car tout les choque et les afflige. Naturellement leurs sujets de mécontentement sont en grande partie aussi sérieux que les misères dont se plaint Dic850polis au début des Acharniens : « Cette année-ci, dit le bonhomme, j'ai failli mourir et je suis tombé en défail-

1. Et encore lorsque j'accorde que Platon ne le dit pas formellement, je fais une trop grande concession. Car les mots èxstvo; o x^poî ^ont le substitut des mots qui précèdent aypioî tivî? (oausp oO; Trépuat èôîSaEev.

2. En rejetant les yeux sur les Fragmenta comicorum de Kock, je vois qu'il explique comme moi la fable des Sauvages, en renvoyant à Heindorf, ad Protagoram, et à Madvig, Petits écrits philologiques, p. 409 et s.

lance à la vue de Ghaeris préludant sur le mode orthien. » Je crois entendre quelque chose de semblable dans cet extrait de dialogue : « Allons, voyons, quel fut le pire citharède? — Le fils de Pisias, Mélès. — Et après Mélès? — Attends, je sais : ce fut Ghaeris. » Nos mécontents s'indignaient-ils aussi de voir les danses et les tragédies des fils de Garcinus? Une scholie très brouillée des Guêpes (v. 1509) sur les Garcinides au corps de gringalets, à répaisse chevelure, grands amateurs des amples formes qui charment Aphrodite*, peut faire supposer que les misanthropes étaient furieux de subir les tragédies de Xénoclès, ainsi que les danses et sauts disgracieux de ses frères ^ Ils devaient sans doute articuler d'autres griefs plus sérieux en apparence, les procès injustes, les charges publiques, la contrainte des lois absurdement inventées par les hommes pour se rendre malheureux, etc. Mais plus leurs griefs étaient vains et sots, plus Phérécratès était dans le vrai : car si Ton pouvait pénétrer dans le for intérieur de chacun, on serait la plupart du temps étonné des causes frivoles qui motivent les plaintes des pessimistes les plus farouches. Nos devanciers de Rousseau quittaient donc Athènes pour s'enfuir je ne sais où, dans le désert sans doute, aux extrémités de l'Egypte, comme

1. S'il s'agissait d'un texte d'Aristophane, je serais sans scrupule sur le rapprochement de çiXopytxbç (substitué par Meiueke à (piXap;)(ixôç, qui ne donne pas de sens) avec l'épithète de çtXo^xfxrjSY);; appliquée par

^ Hésiode à Aphrodite {Th., v. 200 V). Car que l'on fasse venir le dérivé opxixb; de la racine opx contenoe dans op/jœ (danser) ou de la même racine contenue dans opj(i; (testicule), la méchanceté serait la même, en supposant une de ces équivoques si peu rares dans Aristophane. Mais avec Phérécratès, beaucoup plus modeste que son contemporain, je ne suis pas sans scrupule sur le sens obscène que je donne à çc)vopx'>to;.

2. Dans ce cas, les misanthropes se rencontreraient encore avec Dica'opolis, s'attendant à voir de l'Eschyle et entendant avec désespoir le héraut crier : « Théognis, fais entrer ton chœur. »

semble l'indiquer ce bout de dialogue entre deux interlocuteurs qui se moquaient de leur projet : « Il va se hasarder, je pense, à émigrer en Egypte. — C'est vraisemblable. Il partira pour faire la guerre aux compatriotes de Lycurgue K » Ils se figuraient Tétat sauvage ou de nature comme un état bienheureux, comme un âge d'or. Je ne doute pas qu'il faille mettre dans leur bouche la description de la vie bienheureuse et innocente des premiers hommes et de ceux qui ont su conserver la simplicité naturelle. « Il n'y avait alors, disaient-ils, ni Manès (esclave), ni Sékis (servante), ni, en un mot, aucun ministère servile. Mais les femmes devaient elles-mêmes faire tout le travail de la maison et s'occupaient dès le matin à moudre le froment, si bien que tout le bourg retentissait du bruit des moulins.... ^ »

1. Trait lancé, non contre Lycurgue, législateur de Sparte (comme le donnerait à penser la traduction latine de Both (popularibus Laceda?moniis), mais contre l'Athénien Lycurgue, de la famille des Étéobutades, lequel est ici donné pour un étranger et un barbare. Cratinos l'avait déjà représenté dans les Déltades (fr. 1) suivant sur un char une cérémonie religieuse quelconque, revêtu de la calisiris (costume égyptien). Quelques années après les Sauvages, Aristophane dans les Oiseaux transforme Lycurgue en Ibis. Tout cela revient à l'accusation de ^eviaç si étrangement prodiguée par les poètes comiques. Le mot de uaxpiwTac dans notre texte des Sauvages a le même sens. En grec, Tzxipiu>Tr,Q est le pays ou la payse de quelqu'un. Patriotes et non politès se dit de barbare à barbare. XlarpuoT/i; 6 [Bxpêapoç léyexoii ^(ô jâapêapw, y.ai où tzoU-zt,^. llarpiôbiat oi ùo\)loi twv 'EXXrjVwv. rioÀîxat 6s. oi éXsuOspoi (Photios). — J'ai traduit le dernier vers comme il est dans les notes de Kock, et non comme il le donne dans son texte, oii il conserve la leçon inintelligible (les manuscrits, gardée par Meineke et par Both.

2. La note de Both au bas de la p. 83 peut être juste au fond : '( Née servos nec servas inter feros istos homines fuisse ait, sed necessario femiiias servile ministerium subiisse. » Mais cette note pourrait donnera croire que c'est après avoir connu les sauvages, par exemple, qu'un des misanthropes rapporte ce qu'il a vu. Ce qui serait un contre-sens dramatique et comique. Il est évident au contraire qu'il s'agit d'une description de l'âge d'or, âge heureux qu'on espère retrouver chez les sauvages (~IIv tôts). Le premier vers d'ailleurs n'est qu'une variante de celui de Craies décrivant cet âge lieureux. — De plus, on fait disparaître en partie la contra-

(:().Mi:i)ii-: allé(jurique et morale •?!:{

Là, sans doute, ne se bornait pas la peinture de cet heureux temps, qui leur faisait venir Teau à la bouche et qu'ils espéraient retrouver chez les sauvages. Mais bientùt venait le désenchantement, lorsqu'ils voyaient ces heureux enfants de la nature « vivre de cerfeuil, de mauvaises herbes, d'olives sauvages, et, s'ils étaient trop pressés par la faim, se ronger les doigts pendant l'obscurité comme des polypes » qui se mangent eux-mêmes pour calmer leur appétit. Qu'on ne demande pas à ces affamés s'ils « ne se refont pas avec de bonnes fèves leur bouche desséchée par l'inanition ». Ils ne connaissent pas plus les fèves que les poires, qu'on sert dans de l'eau fraîche pour les conserver en bon état, et qui sont si propres à tenir le ventre libre. Heureux les émigrés, s'ils ne sont pas tués et dévorés par eux. C'est du moins le sens que Both donne à ce fragment de dialogue et que j'adopterais volontiers : « Tu auras lieu de te féliciter, mon ami, d'être enterré par eux. — Non pas; c'est moi qui les enterrerai tous auparavant; et ils vanteront mon bonheur. Mais où pourrai-je bien (pour les enterrer) trouver assez de bières *? » Aucun fragment ne nous indique le dénouement de la comédie. Mais il ne devait

diction de ces hommes qui veulent bien ne rien faire pour être heureux, et qui rejettent tout le travail sur les femmes.

1. Je ne dois pas cacher que tel n'est pas la portée de ce fragment pour Kock, qui admet Texplication de Bentley. « Gomme je ne sais quel personnage, dit Bentley, s'était loué de sa fortune tant pour d'autres raisons qu'à cause de la solidité de sa santé, quoiqu'il fît tout pour la perdre par ses débauches, un interlocuteur quelconque lui ripostait ironiquement : Oui, tu auras à te louer de ta fortune lorsque bientôt tes proches t'enseveliront. — Non pas, non pas, répontlait-il, c'est moi qui les enterrerai, et ils me féliciteront de leur survivre en bonne santé. » — Alors ce fragment serait indifférent au point de vue de l'action de la comédie. — Bentley semble s'être souvenu du fâcheux d'Horace et de son Om/uw vomposul. Dans ce cas, le fragment des Sauvages serait tiré d'une scène tout épisodique, sans faire partie de l'action : ce cpii est fort possible.

n\ LA COMÉDIE GRECQUE

avoir rien de tragique, et Ton ne s'avance pas beaucoup en supposant que les misanthropes rentraient dans la société, tout penauds et corrigés de leur injuste chagrin contre les lois et les institutions qui leur semblaient d'abord insupportables ^

Quiconque n'examinerait que les fragments des pièces précédentes pourrait être tenté de penser que la comédie de Phérécratès se rapproche autant de celle de Gratinos que de celle de Gratès et d'Épicharme; ce serait, je crois, une erreur. Outre que, sans s'abstenir absolument de personnalités, comme paraît Tavoir fait Gratès, elle les prodigue moins que celle de Gratines ou d'Eupolis, dont elle n'avait pas les allures agressives; outre que les mots de gueule, je veux dire les gros mots injurieux et obscènes, si familiers à la comédie agonistique ou militante, lui sont étrangers, il y a une différence du tout au tout entre ces deux sortes de comédie, quant à l'esprit qui les anime, quant à la fin qu'elles se proposent. Gellede Gratinos, d'Eupolis et d'Aristophane, l'œil toujours fixe sur les affaires du moment, l'oreille toujours aux écoutes,

1. J'ai utilisé pour mon analyse, autant que je l'ai pu, tous les fragments qui nous restent des aypiot, moins une allusion de Thémislios, dont Meineke tient peut-être trop de compte. Thémistios [Orat., XXVI, p. 323 c, éd. Hard.) se plaint de ces gens qui, prêchant que les hommes ont été créés par Dieu pour s'aimer mutuellemeni, sont les premiers à ne montrer aucune marque de cette humanité; et, ajoutc-t-ii, ils louent Prométhée d'avoir fait les hommes pour la société, et eux-mêmes semblent saisis de vertige à la vue de la foule, comme les sauvages mis en scène par Phérécrate, aÙToùç ôà lliyyiàv Tipôç xb tiXyiÔo; xaOaTiEp touç 'Ayptouç oyç èSîSa^s f^epsxpaxrit;. Mais je crains que Thémistios ne connaisse les Sauvages que par le passage que j'ai cité du Protagoras, et que l'expression IXtyyiav Tipb; tiatiÔoç ne soit également empruntée à Platon {Gorg.^ XLI) et non à Phérécratès, Je crois donc que Kock a bien fait de laisser là Thémistios. Mais à supposer que les sauvages aient été comme saisis de vertige eu présence d'hommes civilisés, Meineke ne se tromperait pas moins en se servant du texte de Thémistios pour se confirmer dans la confusion des sauvages et des hommes mécontents delà société [Hist. cr., p. 80).

COMÉDIE ALLÉGORIQUE ET .M(jUALE lio

est toute remplie des bruits et des passions de la cité; c^ n'est qu'incidemment et par hasard que celle de Pliérécratès donne un coup d'œil aux choses du jour, prête l'oreille aux médisances qui faisaient l'occupation du moment. L'une vise un but prochain, comme l'orateur. Elle veut porter à la paix, décrier et, s'il est possible, renverser le démagogue dont l'influence prévaut, vih"pender Euripide et sa poésie, flétrir Socrate et sa philosophie. L'autre a une fm moins précise, moins actuelle. N'aspirant pas à intervenir dans le gouvernement de l'État, elle se moque légèrement des vices et des ridicules, sans prétendre les extirper parle fer et par le feu; pourvu qu'elle moralise et qu'elle amuse, elle n'en demande pas davantage; heureux si quelques spectateurs plus attentifs que les autres se corrigent de leurs travers ou de leurs vices. Tandis que la première lance l'injure à pleine bouche, la seconde évite les accusations graves au point qu'on a pu dire d'elle qu'elle s'abstient d'injurier (to-j ok Xo'.oopsv/ àTzicTTyi). Elle se permet les médisances qui effleurent la peau, mais qui ne déchirent pas; elle n'aime pas plus les gros mots que les sorties véhémentes et furieuses. Point de ces plaisanteries crues et obscènes qui ont un attrait particulier et irrésistible pour sa rivale \ C'était bien, pour employer une expression qui rappelle les métaphores par lesquelles Aristophane caractérise le talent aimable de Gratès, un genre de comédie fait pour les petites bouches, et non pour les appétits violents de l'imagination

1. A peine rencontre-t-on un terme cyni(inc dans les fragments de Phérécratès. Encore n'est-il pas sûr que ce terme soit de lui. C'est Melneke qui, à tort ou à raison, a substitué (pilopyj.xo\ à cpiXapxtxo\ dans un texte très brouillé. Quant à l'expression « écorcher un chien écorchc », c'est à Aristophane seul, qui la cite dans Lysistrate, qu'elle doit sa signification obscène.

populaire : ce qui ne Tempêcha d'avoir quelque succès auprès du public, à côté de la comédie politique plus retentissante.

C'est qu'il s'y mêlait sans doute une assez forte dose d'observation et de vérité morale. Aussi, à côté des pièces allégoriques, elle en offrait d'autres qui appartiennent plus ou moins à la comédie de genre et à celle de mœurs. Le Four ou Pannychis, les Colifichets (A-?; pot.) rentraient, je crois, dans la première espèce, et quoique les mœurs n'en fussent pas absentes, ce qui devait y dominer, c'étaient les petits détails de la vie journalière, des usages locaux et très particuliers, qui ne méritent pas le nom de mœurs, ce mot étant réservé à la peinture de ce qu'il y a de général dans le cœur humain. Mais les Vieilles femmes, l'Oublieux ou Thalatta, Pétale^ Korianno, Tyrannis \ que ce dernier mot soit un nom propre, ou qu'il désigne la domination féminine, devaient être, je n'oserais dire des comédies, mais des vaudevilles de mœurs. L'observation n'en était pas en général plus relevée que le comique.

Voici deux femmes en scène, Glycé et sa fdle. De quelle grave affaire vont-elles s'occuper? Glycé à elle-même : « Allons, couchons-nous [dans la posture de ceux qui festinent); toi, apporte la table, une coupe et quelque petite chose à manger pour que j'aie plus d'agrément à boire. — Voici devant toi la coupe, la table et des lentilles. — Non, pas de lentilles, par Jupiter, non, je ne les aime pas. Si l'on en mange, cela donne mauvaise haleine. » Pour une hétaïre

1. Il est à remarquer que ThalaUa^ Pétale^ Korîanno et sans doute Tyrannis sont des noms de courtisanes. L'habitude de prendre ces noms pour titres de pièces n'est donc pas propre à la Comédie Moyenne, qui, il est vrai, en a abusé.

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(et sans doute Glycé l'était ou Tavaitété comme Goriaiino), il ne faut pas avoir mauvaise haleine pour ne pas chasser la pratique. Elle ordonne à sa fille de lui apporter des figues, qu'elle désigne par un mot inusité dans ce sens (yjTpa), et peut-être lui apporte-t-on une marmite. « Ne m'apporteras-tu pas des figues sèches? Tu ne comprends donc pas? Chez les Marandyniens, ces barbares, on appelle chytres des figures noires. » Survient un troisième personnage, la courtisane Gorianno sans doute, quia la gorge tout en feu. « Cor. Je reviens du bain toute malade; j'ai le gosier desséché. — La fille. Je vais te servir à boire. — Oui, j'ai la salive épaisse et, par les Déesses, me collant au palais. — Veux-tu que je te serve plein ce joli petit cotyle? — Non, parce qu'il est petit. Gela me soulève aussitôt le cœur, depuis que j'ai pris un remède dans un vase de cette espèce. Verse-moi dans un plus grand. »

A peine a-t-elle touché la coupe des lèvres qu'elle se récrie en la repoussant.

« Corianno. Ge n'est pas buvable, Glycé. — Glycé. Estce qu'elle t'a versé un vin trop mouillé d'eau? — Bien pis, c'est de l'eau pure. — Glycé à sa fille. Qu'as-tu fait, malheureuse? Quel mélange lui as-tu donc versé? — La fille. Deux portions d'eau, maman. — Et de vin? — Quatre. — Va-t'en aux corbeaux ! Tu n'es bonne qu'à servir à boire aux grenouilles. »

Mais je crois démêler l'intention d'une vraie peinture morale un peu plus haute dans le fragment d'un dialogue de cette même pièce de Corianno. G'est un père et un fils qui se valent pour la moralité de la conduite et qui poursuivent les faveurs de l'hétaïre. Le père faisait des remontrances à son fils, qui les prenait assez mal.

«... Au contraire, c'est à moi qu'il convient d'aimer.

Pour toi, ce temps est passé... Tu délires, vieil édenté. — Ah! vraiment? 0 grand et auguste Jupiter, tu entends ce que me dit ce coquin de fils ! »

Nous entendons ailleurs, dans un fragment de la Tyrannis, les plaintes d'un pauvre mari qui s'est chargé, sans doute, d'une femme richement dotée, et qui n'en fait pas moins maigre chère, tandis qu'elle ne songe qu'à se bien traiter. Tout pour elle; rien pour le mari. C'est ce qui ressort des plaintes du pauvre homme, quelque grossier qu'en soit le sujet.

« Et puis elles ont fait faire pour leurs hommes des

coupes évasées, efflanquées, toutes en fond, et qui n'ont pas la contenance d'un dé, toutes semblables à des verres pour goûter du bout des lèvres. Mais, pour elles, elles ont à leur usage des coupes profondes, comme des vaisseaux de charge, bien arrondies, saisissables par le milieu, au large ventre. Artifice ingénieux! C'est afin de boire le plus possible sans avoir de compte à rendre. Les accuset-on de boire? Elles répondent par des injures et en jurant leurs grands dieux qu'elles n'ont bu qu'une seule coupe.. Oui, mais cette coupe en vaut mille. »

Les femmes n'étaient pas plus contentes des hommes que ceux-ci ne l'étaient d'elles; les ménages athéniens du temps de Phérécratès ne différaient guère en cela des nôtres. Nous ne pouvons nous faire la moindre idée, même par conjecture, de ce que pouvait être la fable de l'Ou- Mieux ou Thalatta. Mais nous savons qu'il s'y trouvait un mari assez fâcheux, à qui tout déplaisait dans sa femme.

« Et si je me tais, il enrage, il suffoque et crie : Pourquoi te taire ainsi? Si je réponds : Hélas, dit-il, malheur à moi! Voici le torrent qui déborde. »

Elle pouvait, je pense, articuler d'autres griefs contre

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Sun mari. S'il était un des principaux acteurs du drame, le second titre, qui est celui d'une hétaïre, donnerait à penser que ce grincheux personnage, que le silence irrite comme un reproche, et que les paroles fatiguent comme un ennui attaché au mariage, le prenait sur un autre ton avec sa Thalatta. Mais ne nous égarons point dans les conjectures.

Ces observations morales ne se bornaient pas aux comédies de mœurs ou de genre; elles s'étendaient même à celles dont le sujet était plus ou moins fantastique ou mythique. C'est ainsi que nous lisons dans la pièce de C/iiron : « Lorsqu'un d'entre nous en invite un autre à un dîner de sacrifice, il s'indigne et se fâche de le voir accepter, regarde sa présence de mauvais œil et désire qu'il vide les lieux au plus vite. Sachant par expérience ce que cela veut dire, l'invité remet sa chaussure (pour partir). Alors quelqu'un des convives : Déjà? dit-il. Que ne boistu un peu? (Esclave), ne lui ôteras-tu pas sa chaussure? Mais le maître du sacrifice s'irrite de voir qu'on le retient, et aussitôt il récite l'élégie * : Ne retiens personne malgré lui; ne le force pas à rester avec nous; ne réveille point celui qui dort, ô Simonide! N'est-ce pas ce que nous disons dans les banquets, en face d'un ami invité par nous ^? »

1. Théognis, v. 467-472. u Ne retiens pas parmi nous celui qui veut sortir, ne renvoie pas celui qui veut rester. Ne réveille pas, ô Simonide. celui que par l'clTet du vin un doux sommeil aura surpris; ne contrain.-» pas non plus celui qui est bien éveillé d'aller dormir malgré lui : tout co qu'on fait de force déplaît. (Trad. par Patin, Poètes moralistes de la Grèce. Garnier frères, éd.)

2. Parmi les fragments de celte comédie intitulée Chiron^ celui qui précède le fragment cité dans mon texte semble un emprunt aux Préceptes ou Sentences de Chiron (Xscpwvo; ûiioôyixai), poème didactique et moral attribué à Hésiode, et non pas aux Grandes Eées, comme le disent Meineke et Kock d'après Athénée (VIII, 36i \v. « Lorsque tu as invité

Il y avait donc au sein même de l'Ancienne Comédie une variété de l'art comique, qui, fantastique ou non, s'attachait plus à reproduire les scènes journalières de la vie privée que celles de la vie politique. Je n'ai pas la prétention de la découvrir; mais il me semble qu'on n'en tient pas assez de compte dans l'histoire littéraire. Il y a même des critiques qui ne veulent reconnaître de comédie au v^ siècle que la comédie cratinienne ou aristophanesque. Quoiqu'on ne nomme que deux poètes qui aient représenté cette variété de l'art, peut-être n'a-t-elle pas occupé une moindre place dans la littérature comique de cette époque que la comédie agonistique, comme je l'indiquerai tout à l'heure.

Montrons d'abord et, autant qu'il est possible, prouvons par des faits que la comédie de Gratines et celle de Gratès n'étaient pas sensiblement différentes dans leur disposition et que, si dissemblables et même contraires qu'elles fussent par leur esprit et leur but, elles avaient toutes les deux les mêmes parties constitutives, les mêmes organes essentiels. Il me paraît inutile de rappeler qu'elles se composaient d'un prologue, de divers épisodes et d'un exode ou scène finale et de sortie. Mais ce qu'on doit avoir toujours présent à l'esprit, et ce qu'on me semble oublier trop souvent, lorsqu'on raisonne sur certaines pièces du déclin de l'Ancienne Comédie, c'est que Cratès et Phéré-

un ami à un aimable repas, ne va pas trouver sa présence à charge; c'est ce que fait le méchant. Mais d'un air affable réjouis-toi dans ton cœur et réjouis aussi ton invité. » Sans doute Dûbncr attribuait ces vers à Phérécratès et non à Hésiode, puisqu'il ne les a pas mis parmi les fragments du vieux poète. (Hés., éd. Didot.) 11 parait bien, d'après le texte d'Athénée, qui nous a conservé ces vers, (jue Phérécratès les avait placés dans sa comédie, peut-être un peu avant le morceau satirique que j'ai traduit. C'était une vraie maladresse; car c'était répéter à peu près la même chose sous deux formes différentes.

COMÉDIE ALLÉGORIQUE ET AKjKALE ^.'I

cratès ne firent pas moins usage que Gratinos, Eupolis et Aristophane du chœur et de la parabase, et que, par conséquent, la parabase, comme les yop^^y., n'est pas plus propre à la comédie agonistique qu'à toute autre comédie dans le v'^ siècle. Tout le monde le sait, et pourtant presque tout le monde, même les plus érudits, raisonne comme s'il l'ignorait. Ce serait perdre évidemment son temps que de vouloir démontrer qu'aucune pièce de cette époque n'a manqué ni pu manquer des chants lyriques du chœur, puisque la condition première pour quiconque voulait faire représenter un drame était d'obtenir le chœur de l'archonte. Le seul embarras que l'on éprouve , c'est de se figurer quels chants pouvaient convenir, non pas aux pièces mythico-morales comme Chiron, ou à des pièces allégoriques servant d'enveloppe à quelque vérité sociale, comme les Sauvages et les Mi- 7ieurs , mais à celles qui roulaient sur des sujets empruntés en grande partie à la vie de tous les jours, comme les Colifichets^ Thalatta, Pétale et autres. Mais sans prétendre rien préciser, puisque les écrits ont disparu en ne laissant que de rares vestiges, il suffit de considérer l'extrême variété de la poésie lyrique des Grecs, qui allait de l'hymne divin ou de l'ode héroïque, en passant par mille degrés intermédiaires, jusqu'à la simple chansonnette, pour se convaincre que Cratès et Phérécratès n'étaient pas plus au dépourvu que Gratines ou Aristophane dans cette partie de leur art. On nous cite les ^aXàvwv wSa'l que Gratès reproduisait ou auxquelles il faisait allusion dans ses Audaces; et en môme temps nous pouvons lire, dans les fragments de provenance incertaine de Phérécratès, ce début d'un chant religieux sur Adonis, emprunté à quelque comédie où les femmes avaient le principal

rôle : « Nous célébrons les Adonisies , et nous pleurons Adonis,

'ASwv'It'/ ayojAîv xal tov "Aocl)V',v xlào[jL£v ^. »

Avec ces habitudes de touche-à-tout, qu'aucune comédie n'a poussé aussi loin que celle des Attiques, les chœurs comiques chantaient également les choses saintes qu'il était défendu de révéler aux profanes % ou les pas agiles de « la danseuse qui, mêlée à des chœurs d'hommes, donne un baiser aux plus beaux ^ ».

Ce qui a lieu surtout de surprendre, c'est que les chœurs de Gratès et de ses imitateurs, si réservés en ce qui concerne la politique, ne se contentaient pas de dialoguer avec les acteurs et d'entonner des chants lyriques, mais encore se permettaient d'adresser au public de ces allocutions qu'on a nommées parabases. L'étonnement vient de ce que nous sommes portés à tout juger d'après Aristophane, et encore non pas d'après Aristophane tout entier, mais d'après ce qu'il offre de plus particulier et de plus étranger à nos mœurs dramatiques. Mais il faut se dire qu'après tout ce n'est pas la politique qui a créé la parabase, qu'en se glissant dans l'art comique elle a détourné à son profit un instrument tout fait qu'elle trouva sous sa main, et que les allocutions, adressées au public par Magnés et probablement par Ghionidès avant lui, devaient singulièrement différer de celles que nous lisons dans les Acharniens, dans les Chevaliers, dans les Nuées et dans

1. Ce vers, avec la répétition du nom d'Adonis, est presque littéralement le refrain de la complainte de Bion sur le même personnage divin.

2. A propos d'indiscrétions de ce genre qu'Aristophane commet dans les Grenouilles, le scholiaste (v. 362) nous apprend que Phérécratès l'avait précédé en cela dans les Perses.

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