Fr. de Gratès, Jeux
les Grenouilles. Gomme les premiers comiques ne prétendaient pas être les conseillers et les censeurs de l'État, ils devaient se borner à faire débiter par le chœur quelque boniment plus ou moins moral ou gnomique, entremêlé de leur propre éloge, d'invocations aux dieux et principalement à celui des vendanges, et de lazzis, où il se mêlait plus de pétulance que de méchanceté, contre des personnes fameuses ou par leur grotesque difformité ou par leur air stupide ou enfin par leurs mœurs un peu trop incorrectes et scandaleuses. C'était la parabase sans doute, mais la parabase sans prétention politique comme sans venin. A cela dut se borner celle de Cratès, en opposition à celle de Gratinos. Il conserva purement et simplement cette partie excentrique de la comédie, en y apportant seulement plus d'art et de fini dans le détail que ses devanciers, tandis que Gratinos lui donnait une direction nouvelle ; et Phérécratès, qui imitait la réserve politique de Gratès, dut suivre aussi en cela son modèle. G'est ce que justifient les fragments de ce poète. Quelles sont les plus grandes licences qu'il se permette ? Sur huit ou neuf citations empruntées à des parabases diverses, il y en a trois qui touchent à la politique, mais avec quelle discrétion ! Deux sont des reproches aux Athéniens : 1° de chercher toujours des difficultés et des chicanes ^ ; 2° d'en être arrivés à ce degré de relâchement qu'ils se mettent à boire et à se griser avant que la place publique commence à s'emplir de monde - ; et le troisième fait allusion à un fait qui, pendant quelque temps, défraya
1. AÙTÔixoXoi, 21. Encore le vers auquel je fais allusion n'appartient-il pas à une parabase.
2. 7rf., 22. On pourrait ajouter ce fragment des 'Ayaôo't, 2, « prenant le bain avant la clarté du jour au milieu des vendeuses de couronnes et dans les boutiques des parfumeurs, vous babillez sur la menthe sauvaiïe et sur le cosmosandalon (nom de plante qu'on n'a pas identifiée) ».
:2"2i LA GOMÉDIE GRECQUE
toutes les conversations d'Athènes, la soustraction de vases d'or * que je ne sais quel roi d'Egypte avait envoyés aux Athéniens avec une riche cargaison de blé. On sait qu'il n'y a jamais une grande audace à reprocher à un peuple des défauts que nul ne prend pour soi, tout en trouvant que le trait porte contre son voisin ; et, d'un autre côté, c'est à peine faire acte de polémiste ou de pamphlétaire que de rappeler un fait scandaleux, sans rien déterminer, je veux dire sans faire d'insinuation contre personne, sans inculper les hommes en place ou les conseillers du peuple, sans aller s'en prendre aux institutions existantes. Lors même qu'après ces timides excursions sur le terrain de la politique on se rirait du gourmand Mélanthios, du petit Xénoclès et de ses frères, du goût de Lycurgue pour les superstitions égyptiennes, des dépenses de Polytion, dont la magnifique maison était grevée d'hypothèques, du scandaleux Alcibiade ou de l'efféminé Glisthène; lorsqu'on ajouterait à ces plaisanteries, la plupart inoffensives, des malédictions contre la musique de Mélès,
1. rpasç, 47. On peut voir la différence de Ion de Pliérécratès et de Gratinos. « Vous avez ordonné par un décret de rendre les vases d'or «, dit simplement Pliérécratès, « J'ai arrêté, crie Gratinos, les brigandages des corbeaux qui volent les vases d'or envoyés d'Egypte. » (GpàT-rac, 73.) — Gratinos fait peut-être encore allusion à ce fait dans ce dialogue (même pièce, 74) : « Apporte-moi ici une coupe pour Pan. — D'airain ou de bois? — D'or même, si tu le peux. — Nullement. En voici une de bois. Celle d'airain que j'avais a pris la fuite. — Était-ce donc une œuvre de Dédale ou si on te l'a volée?» Mais le fait dont parle Gratinos est de l'an 443 (S3* ol., 4). On ne saurait penser à l'identifier avec celui que rappelle Pliérécratès, si celui-ci n'a commencée donner des pièces qu'en 438. Il nous faudrait alors descendre jusqu'en 421, date de la représentation du Callias d'Eupolis, de la Paix d'Aristophane et des Frateres de Leucon. Nous lisons en eiïet dans un fragment de cette dernière comédie : « Mais, ô Mégaclès, tu le sais, Hyperboles a ratlé (m. à. m. dévoré) les coupes données par Paapis ». Les Vieilles femmes de Pliérécratès, n'ayant pas été présentées au concours de 422, devraient être ou de 423 ou de 421. Malheureusement on ne connaît pas de roi d'Egypte du nom de Paapis, et toute cette question du vol des vases d'or reste fort incertaine. (Voy. Bergk, Comm. de rel. co>n. att., 104-107.)
de Chaeris, de Ménalippide, de Ginésias, de Phrynis et de ïimothée, en un mot de tous les novateurs et les virtuoses qu'il était plus insupportable d'entendre, que d'avoir la tête couronnée d'épines ^; on ne s'écarterait pas beaucoup de la réserve que les anciens attribuent à Gratès et à son imitateur. Les autres bribes qui nous restent des parabases de Phérécratès sont purement littéraires. Le poète y soigne ses affaires poétiques; il vante ses inventions originales ou ses innovations métriques; il promet au peuple un fm régal dans la pièce qu'il lui donne; il le prie de n'avoir pas l'esprit assez endormi pour lui préférer des rivaux; il menace de ses colères ^ les juges du concours s'ils font des passe-droit, ou bien il compare les splendeurs des représentations actuelles avec les haillons et le délabrement des premiers comédiens. Un seul fragment a une importance réelle, parce qu'il nous montre Tespèce de parabase qui convenait le mieux à la comédie telle que Gratès et Phérécratès l'avaient conçue et la pratiquaient. Liée plus intimement à la fable de la pièce dont elle développe en quelque sorte la moralité, elle n'est plus un hors-d'œuvre dramatique. Ainsi, dans la comédie intitulée le Four ou Pannychis, le chœur, probablement composé de femmes, au lieu de faire l'éloge du poète ou
1. « Oui, par Démêler, c'était un supplice d'entendre son chant détestable; j'aimerais mieux pendant le même temps être couronné d'orties » (A'jTÔfjLoXoi, 24).
2. Passage des Krapatalles, traduit précédemment, p. 11. — Les autres fragments de parabase auxquels je fais allusion sont les n^^ 79, 101, 185 de Kock. Quant à Gratès, parmi les rares fragments qui nous restent de son œuvre, il n'y en a pas un seul qui ait appartenu certainement à une parabase. Le seul qui conviendrait à cette allocution est un vers des Paidiœ (ou jeux) dans lequel il semble se plaindre que la condition des tragiques pour écrire leurs drames soit bien plus facile que celle des comiques : « Quant aux tragédiens, y est-il dit, leur discours majestueux est tout différent. »
de vanter les services qu'il a rendus ou peut rendre encore à la république, chantait ses propres louanges, opposait les mérites des femmes à ceux des hommes, et donnait de beaucoup l'avantage à celles-là, précisément comme dans les Fêtes de Cérès d'Aristophane. Les femmes du moins ont une vertu, c'est de savoir se tenir à leur place et de ne point usurper les fonctions qui sont dévolues aux hommes par la nature. « Personne n'a vu de mageirana * (cuisinière), ni d'ichthyopôlana (poissonnière, vendeuse de poisson). Mais qu'est-il arrivé à l'homme pour qu'il se résignât à tenir boutique de parfumerie, paresseusement assis sur un siège élevé à l'ombre d'un parasol, occasion de réunion toute trouvée pour les jeunes oisifs qui aiment bavarder toute la journée? » Ainsi envisagée, la parabase ne répond plus aux définitions qu'on en donne généralement ^ et cesse d'être étrangère à l'action. Malheureusement, nous n'en trouvons que ce seul exemple dans les fragments de Cratès et de Phérécratès, chez lesquels elle devait être, à ce qu'il semble, la règle et non l'exception, parce qu'elle est parfaitement conforme à leur système comique ^
1. Je conserve les mots grecs parce qu'ils marquent une différence entre les habitudes d'Athènes et les nôtres. Une cuisinière n'est rien d'étrange dans nos mœurs; elle l'était dans les mœurs d'Athènes, et une partie de la plaisanterie dans ce passage de Phérécratès consiste à créer les deux mots de mageirana et d'ichthyopôlana pour désigner des choses anomales. Dans la Moyenne Comédie et dans la Nouvelle, c'est le cuisinier et non la cuisinière qui est l'objet de plaisanteries intarissables, le vendeur et non la vendeuse de poissons qui est l'objet de malédictions sans nombre.
2. Ainsi dans Bergk, Comm. de rel. coin, atticœ (p. 104), les mots « Parabasi... comici poetœ ita utuntur, ut explanent quod propositum sequantur, ut se ab adversariorum œmulorrmve poetarum injuriis défendant, illorumque calumnias maledicas magnificis laudibus élèvent, omninoque omnia, quae ad ipsos pertinent, libère profiteantur « fourniraient une définition incomplète, car elle ne s'appliquerait point à la parabase des Oiseaux et des Fêtes de Cérès.
3. Si le Four ou Vannychis était une pièce antérieure aux Oiseaux d'Aristophane ou si l'on pouvait prouver que la parabase rattachée intimement
Mais, après tout, cette question de la nature de la parabase dans les pièces de Cratès et de Phérécratès n'a pas besoin d'être résolue pour affirmer, d'abord que la parabase ne manquait pas plus que les chants du chœur à une espèce de comédie qui n'avait rien de politique ni de militant, et ensuite que cette allocution au public n'était pas nécessairement un hors-d'œuvre où le poète exhalait ses passions d'homme de parti, ses plaintes et ses griefs contre ses rivaux ou sa superbe confiance dans son talent et dans la perfection de ses œuvres. Donc lorsque Morychidès, Syracosios ou tout autre personnage politique, impatienté des insolences de l'Ancienne Comédie, proposait quelque mesure légale pour réprimer ses licences, il ne visait pas par cela même, comme on le répète ou comme on le sous-entend dans la plupart des raisonnements sur les vicissitudes de l'Ancienne Comédie, les chants du chœur et plus spécialement la parabase, mais l'esprit même de la comédie cratinienne ou aristophanesque. Car cet esprit d'opposition dénigrante et trop souvent calomnieuse pouvait se produire sans les chants du chœur et sans la parabase, et de fait ce n*est pas toujours là qu'il se produisait ^ et, d'un autre côté, les chants du chœur et la parabase n'impliquaient pas nécessaire-
à la fable du drame était dans les habitudes de Cratès et de son successeur, il faudrait dire qu'Aristophane a imité ces poètes à la petite bouche dans les Oiseaux et dans les Fêtes de Cérès.
1. Est-ce la parabase, par exemple, qui aurait dû faire défendre la représentation des Chevaliers, le plus parfait et l'un des plus terribles parmi les pamphlets en action de l'Ancienne Comédie? Autrement dit, est-ce la parabase, ou la pièce môme qui est injurieuse pour Cléon et pour la démocratie? Mais à part les noms des poètes devanciers d'Aristophane, il n'y a pas d'autre nom propre dans la parabase que celui de Théoros, et cette mention est tout à fait insignifiante et anodine. Je me trompe, le nom de Phormion est cité aussi, mais de telle sorte qu'il n'avait pas certes à se plaindre du poète. Quant aux idées, rien qui put offenser la démocratie la plus chatouilleuse.
ment cette fureur de calomnie et de diffamation à outrance. Nous aurons plus tard, dans le cours de cette histoire, à faire fréquemment usage de ces considérations, et c'est pourquoi j'ai insisté si longuement sur les débris malheureusement trop insignifiants des parabases de Phérécratès.
Et, d'abord, ces considérations doivent nous faire rejeter une tradition qui se rattache à la question de la pa- ^rabase et des chants du chœur, et qui, reçue trop facilement par les érudits, n'a pas été sans influence sur des raisonnements que j'aurai plus d'une fois à combattre. Platonius, après avoir expliqué la nature de la Comédie Moyenne, ajoute : « Tel est le caractère de cette comédie, et tel est aussi celui de VMolosico?! d'Aristophane, des Ulysses de Gratines et en général des drames anciens qui n'ont ni parties chorales ni parabases. »
Il doit y avoir là quelque confusion et quelque erreur. Laissons là YMolosicon, qui, sous sa dernière forme, au moins, fut joué dans un temps où la comédie avait perdu sa partie chantante, probablement non par l'effet d'une loi, mais parce qu'il ne se trouva plus de chorèges qui voulussent faire les frais de la représentation. Rien de pareil n'eut lieu du temps de Périclès, ni tant que dura la constitution ou plutôt l'esprit démocratique; et l'on doit en conclure qu'originairement les Ulysses de Gratines, comme la Nativité de Pallas d'Hermippos \ avaient toutes les parties constitutives de la comédie attique, exactement comme les pièces les moins politiques de Phérécratès, et comme celles de Gratès, encore plus ré-
1. A supposer, comme le fait Bcrgk (p. 131), que celte comédie d'Hermippos soit contemporaine des t//?/S5e5, c'est-à-dire du temps assez court pendant lequel fut en vigueur la loi de Morychidès : ce qui n'est rien moins qu'établi.
servées sous le rapport des personnalités. Il est inadmissible, pour quiconque réfléchit à la nature de l'Ancienne Comédie et au génie particulier de Gratines, que le poète ait demandé un chœur à l'archonte et que ce chœur, selon l'expression d'Horace, ait été réduit à un honteux silence. L'élément lyrique devait avoir une plus large place dans Cratinos que dans Eupolis et dans Aristophane, s'il est vrai qu'il avait modelé son système dramatique sur celui d'Eschyle; et je m'assure qu'il n'aurait pas plus compris une comédie sans les chants du chœur qu'un temple sans colonnes ou qu'un homme sans tête. Que si les Ulysses, tels que les lisait Platonius ou les auteurs plus anciens qu'il suivait, étaient dénués de cet élément primordial et essentiel de l'Ancienne Comédie S c'est que sans doute la nriain d'un diascévaste avait passé par là, pour les remanier dans le sens de la Comédie Moyenne ^ Il faut en dire autant de ces autres drames comiques que Platonius qualifie d'anciens et qu'il dit être dépourvus de chants et de parabases. S'ils appartenaient originairement à l'Ancienne Comédie % ils avaient subi la
1. Encore le iiuatrain commençant par criya vOv ctua?, ï'/t aiya a-t-il toujours dû être chanté, comme dans le Ploutos d'Aristophane, la parodie lyrique de la Galatce de Philoxène.
2. Les anciens n'en disent rien; mais ont-ils mentionné toutes les œuvres qui ont été ainsi remaniées?
3. Je dis s'ils appartenaient à l'Ancienne Comédie, car nous ne savons quels sont les drames comiques anciens dont parle Platonios. Il se pourrait (ju'il appelât TtaXaià ôpâjxaTa des pièces appartenant réellement à la Comédie Moyenne, parce que leurs auteurs, Théopompe, par exemple, avaient travaillé dans l'un et dans l'autre genre; dans le premier, tant que le vieux système comique avait duré; dans le second, quand le chœur fut réduit au mutisme. Le plus simple est de dire tout uniment (|ue Platonius s'est trompé. Quelque estime que l'on fasse, et non sans raison, de ses deux fragments sur la comédie, on est bien obligé de reconnaître que les confusions n'y manquent pas. Lorsqu'il fait, par exemple, dater de la mort d'Eupolis la domination de l'oligarchie à .Vthènes, la terreur qui pèse sur les poètes comiques et l'absence de
même amputation que le PloutOH , soit par le fait de leurs auteurs, soit par celui de quelque diascévaste, qui les remit à la scène après 388. Quant à la parabase, je serai beaucoup moins affirmatif. La considérant comme un hors-d'œuvre, comme une fantaisie extra-dramatique, je ne serais pas étonné que des poètes s'en fussent passés de temps en temps, comme Aristophane l'a fait au moins deux fois à notre connaissance, lorsqu'ils le jugeaient à propos pour une raison ou pour une autre. D'ailleurs, pour me borner aux Ulysses , Gratines a pu n y point mettre de parabase. N'ayant pas encore appris à tourner et à mépriser la loi, quelque contrariante qu^elle lui parût, trop sincère d'un autre côté et trop rond pour savoir la tourner , lorsqu'il se vit interdire les personnalités, il se résigna à composer une pièce toute mythologique, dans laquelle il ne tançait personne, mais s'amusait aux dépens de VOdyssée. Les Ulysses, en effet, ce sont bien encore les voyages d'Ulysse, mais non plus à la poursuite d'Ithaque et de la fumée sortant de son toit natal. Le héros était représenté avec ses compasrnons comme à la recherche des meilleurs morceaux et des meilleurs vins, et rencontrait vers la fm de son
chorcges, il brouille tous les temps. Même en admettant qu'il pla(;ât la mort d'Eupolis en 411 ou 410 (et non en 416, comme l'exigerait l'anecdote qu'il rappelle), il avancerait de plus de vingt ans ce qu'il appelle très faussement le règne de l'oligarchie et la servitude du peuple. Ses idées étant très flottantes sur la chronologie et même sur le vrai caractère des faits politiques, sa rédaction est extrêmement molle et peut donner lieu aux plus grosses méprises. Ainsi, immédiatemeut après sa phrase sur VJEolosicon ot les Ulysses, il explique la parabase et achève son explication par ces mots : « Les drames avec parabase ont été représentés tandis que le peuple était maître; les drames sans parabase, quand la liberté du peuple fut renversée et quand régnait l'oligarchie ». Et il continue : « Mais les poètes de la Comédie Moyenne, etc. » Ne dirait-on pas qu'avant ces poètes il y eut un moment de l'Ancienne Comédie où les pièces manquaient nécessairement de parabase?
voyage cet ogre imbécile, immortalisé par Homère sous le nom de Polyphème. On comprend que Gratines, habitué à lâcher la bride dans ses parabases à sa mauvaise humeur contre les hommes et les choses du jour, n'ait point trouvé dans une pareille conception l'occasion d'une allocution au public et que, soit pour ne pas être tenté de désobéir à la loi, soit pour la rendre détestable en privant le peuple d'un de ses régals ordinaires, il ait supprimé cette fois un hors-d'œuvre qui ne servait qu'à la malice du poète et à celle des spectateurs. Mais ce n'est là encore qu'une supposition, et plusieurs bribes de cette pièce prouvent que Gratines ne laissait pas que de donner cours à son chagrin contre la loi qui limitait sa liberté *. Mais, enfin, la parabase, quoique consacrée par l'usage, n'était pas une pièce essentielle et en quelque sorte légale de la comédie. On pouvait donc la retrancher, lorsqu'on croyait avoir une raison, soit artistique, soit tout autre, de le faire -. Mais le chœur était comme la condition légale de
1. Neoj^fjLÔv Tt 7rapyij(8a: à6up[xa (Un plaisir d'une nouvelle espèce vient de vous être offert). — Et dans cette ligne inintelligible : OOx l6îa tô8* O'jxsTov 001 zoLTzi Xapi^lvYiç, on croit distinguer le proverbe oùx ola y-ki:: Xapi^évYjç (ce ne sont pas des vieilleries comme celles de Gharixéne), qui rappelle la môme idée que la bribe précédente. — Cependant ce n'esî: pas sans scrupule que, dans mon texte, je donne, comme Kock et Cobct, le sens d'une protestation sourde contre la loi à ces deux fragments bien courts; on pourrait y voir une vanteric du poète qui se glorifie de donner au public quelque chose de nouveau.
2. La parabase manque à Lijsistrale et aux Ecclesiazousai. On peut dire qu'Aristophane la retrancha de cette dernière pièce , puisqu'il voyait ou pressentait la mauvaise volonté de la classe dirigeante contre la comédie. Cette raison me paraît insuffisante pour Lysistrate. Car le Second Autolycos, représenté, comme Lysistrate, vers 411, avait sans doute une parabase. Les Fêtes de Cérès en ont une, et ont été représentées à peu près à la même date, aussi bien que le Pisandre de Platon. Je pourrais ajouter qu'il transporte- dans la parabase de la Paix à peu près textuellement 9 vers de celle des Guêpes, lui qui se vante de ne jamais se répéter, comme s'il ne tenait pas à cette p-artie de son œuvre. Mais laissons ce point. Il y a dans Aristophane deux pièces sans parabase; il y eu a deux dont la parabase n'est pas à proprement parler une allocution au
232 LA COMÉDIE GRECQL'E
la représentation de toute œuvre dramatique, et il n'a pu venir à l'idée d'aucun poète comique de jeter dans Torchestre un chœur à peu près muet. Or, ce que je dis des Ulysses de Gratinos, il faut le dire de tous ces anciens drames, dépourvus de parabases et des chants du chœur, dont nous parle Platonius, s'ils appartenaient vraiment à Fépoque de FAncienne Comédie. Car, je le répète, l'absence des yopiy.k n'est pas seulement une chose invraisemblable, c'est une impossibilité. Si les danses et 'les chants du chœur avaient pu disparaître de quelques comédies de cette époque, c'était de celles de Gratès et de Phérécratès, parce que, sans être absolument contraires aux sujets qu'ils traitaient, comme cela avait lieu dans les tragédies amoureuses d'Euripide, ils n'y étaient pas indispensables, au point de vue de Tart. Mais il est certain que les yo^iy-cn, y compris la parabase, subsistaient dans les pièces comiques de ces deux poètes; donc, ils devaient se retrouver dans celles de tous les autres.
Cette discussion m'amène à une réflexion sur le théâtre de Cratès comparé à celui de Cratinos. C'est que, même parmi les pièces ayant une tendance politique, il y en avait plus qu'on ne pense dans le goût de Cratès et de Phérécratès, et que, plus l'Ancienne Comédie approcha de sa fm, plus elle dut pencher de ce côté sans abandonner absolument l'iosa lapiêu-o ou la satire actuelle et personnelle. Nous serons étonnés du nombre des comédies à sujets mythiques, composées par les poètes plus jeunes
public {les Oiseaux et les Fêtes de Cérès); sur 10 pièces, en voilà donc 4 qui sortent de la formule; et cela, quoi qu'on dise, sans nécessité ni légale ni autre. Car, en môme temps que ces pièces d'Aristophane, il s'en jouait d'autres où la parabase sans doute ne manquait pas et pouvait être extrêmement violente, par exemple le Pisandre, pièce toute politique.
COMÉDIE ALLÉCiOaiQUE ET MORALE 233
qu'Aristophane d'une quinzaine d'années et mênrie par Aristophane et ses vrais contemporains. Mais tenons-nous pour le moment aux pamphlétaires comiques dont nous avons parlé jusqu'ici. On cite toujours les Ulysses comme une exception, et Ton a raison si l'on veut dire que c'est la seule comédie de Gratines exempte de toute injure ou de toute attaque contre les choses et les hommes du moment. Mais elle est loin d'être la seule pièce mythologique du vieux poète, qu'il fût possible de ramener assez facilement à quelque chose d'approchant des comédies de Gratès ou même de celles de la Comédie Moyenne. En laissant de côté le Busiris et le Dionysalexander \ qui sont peut-être de Gratines le jeune ou de tout autre poète de la Gomédie Moyenne, nous ne voyons entre les Sériphiens et les Ulysses qu'une seule différence, c'est que certains citoyens, Amynias, Androclès et l'on ne sait quel Denys étaient outrageusement nommés en passant dans la première de ces pièces, tandis que les attaques personnelles étaient rigoureusement exclues de la seconde. D'ailleurs Gratines travestissait comiquement la légende de Persée dans les Sériphiens, comme V Odyssée dans les Ulysses. Partant de l'île de Sériphe et traversant toute l'Asie, pour revenir aux lieux d'où il était parti, Persée rencontrait dans ses courses des merveilles et des monstres, entre autres Doulopolis, la ville des esclaves, habitée par « des pervers récemment enrichis, les Andro-
1. Meineke retire ces deux pièces au vieux Cralinos. Koek incline à lui retirer la première et à lui laisser la seconde. 11 n'y a rien en effet dans les fragments du Dionysalexandev qui révèle certainement la Comédie Moyenne. On ne peut rien dire du Busiris, dont on ne connaît que le titre. Mais il n'y aurait rien d'étrange après tout que Cratiuos eût repris et traité à sa manière les fables grecques sur cet Égyptien, lesquelles avaient déjà fourni à Épicharme le sujet d'une comédie.
dès et les Denys ». Mais il est évident que, quelques traits satiriques que le poète décochât en passant, le fond de la fable n'était qu'un mythe plaisamment transformé, dans lequel Andromède était quelque fille de joie, attirant le héros comme l'appât attire le poisson (o£>iao-Tpov *). Plus satirique encore, la comédie de Némésis ^ n'était aussi que de la mythologie quant à la fable du drame. On ne peut douter que la pièce ne fût dirigée contre Périclès et Aspasie. L'apostrophe à Jupiter Xénios (Dieu protecteur des étrangers), à Jupiter Karanios ^ (Dieu capiton ou grosse tête) s'adressait moins au maitre des Dieux qu'à Périclès. Et comme Tépithète de Karanios était, ainsi que le dit formellement Plutarque, une plaisanterie contre la tête oblongue et démesurée du grand homme, celle de Xénios était sans doute, comme on l'a supposé, une cruelle insulte au père en deuil, qui, frappé par la mort dans ses enfants légitimes, avait proposé au peuple d'abroger la loi sur les Notlii, afin de pouvoir adopter le fils qu'il avait d'Aspasie. De plus, je ne jurerais pas que Gratinos n'eût détourné et arrangé le conte sur l'œuf conçu par Némésis et jeté par Hermès dans le sein de Léda, de manière à rappeler les cancans
1. Ce mot est à peu près tout ce qui justifie le sens qu'on donne à cette comédie. Je ne crois pas pourtant qu'on se trompe beaucoup dans la supposition d'Andromède hétaïre. — Persée était à la recherche de cette courtisane dans les Sériphiens, comme Ulysse et ses compagnons à la recherche des bons vins et des bons morceaux dans les Ulysses.
2. Stasinos ou l'auteur quel qu'il soit des chants cypriaques rapportait de la nymphe Némésis ce qu'on rapporte habituellement do Léda. Gratinos accepte et mêle à sa fantaisie les deux traditions. Phidias du reste lui avait donné l'exemple de ce mélange dans le groupe où il représentait Léda amenant Hélène à Ncmésis (Pausamas, I, ch. XXXllI, do 7}.
3. Reiske conserve Maxocpis que H. Esticnnc avait mis à la place de Kâpts donné par tous ses manuscrits. Amyot, qui traduit par longue i(He, devait traduire sur un meilleur manuscrit que ceux d'Estienne. 11 est évident, d'après la suite des idées dans Plutarque, qu'il faut un mot dans lequel entre l'idée de tète.
sur Aspasie, qu'on accusait d'attirer les femmes des plus honorables maisons pour les livrer à son amant. Jupiter, se pavanant sous forme de cygne ou de coq dans une ample basse-cour où sa luxure pouvait s'assouvir, rappelait Périclès au milieu des nobles matrones que lui procurait Aspasie \ Némésis était donc une des comédies de Gratines les plus violentes comme pamphlets. Il n'y était pourtant question que de Jupiter cygne % que de Vénus, que d'Hermès % et la fable entière du drame ne roulait que sur le double mythe de Némésis et de Léda, mères, chacune à un titre différent, de cette Hélène, cause de la guerre et de tant de maux pour les Grecs. On pour-
1. Très subtils à saisir les rapports les plus éloignés, les comiques grecs irélaient pas difficiles sur la justesse de ces rapports, pourvu que leur malice y trouvât son compte.
2. Sans trop raffiner, ne peut-on pas supposer que les mots insignifiants en apparence opvtOa ^oivtxouxcpov, cités par Athénée comme exemple de la forme ô'pviôa pour opviv, font allusion à ces oiseaux rares qui, comme moyens d'attrait ou comme cadeaux, jouaient un si grand rôle sinon dans les amours de Périclès, du moins dans les commérages de ses ennemis? — Voici une page de Curtius très propre à jeter du jour sur cette pièce de Némésis: « Le riche et voluptueux Pyrilampe avait une réputation pire encore (que Charnios et Ménippos, agents et amis de Périclès); la volière qu'il s'était fait construire était une des curiosités d'Athènes; le premier jour de chaque mois on la montrait aux habitants et aux étrangers. Il était surtout lier de ses paons, alors inconnus en Grèce; il en donnait, disait-on, à Périclès, qui en faisait présent à ses maîtresses. La comédie s'emparait de ces histoires qui couraient la ville; elle aimait surtout, pour satisfaire le goût railleur des Athéniens, à leur montrer le sublime Olympien marchant dans les voies de la faiblesse humaine. Aussi donnait-elle du piquant à ses pièces en les parsemant d'allusions plus ou moins transparentes à la basse-cour de Pyrilampe, à la femme de Ménippos, qui, dit-on, avait aidé son mari à devenir stratège, aux belles Athéniennes qui fréquentaient les ateliers de Phidias et y faisaient à l'occasion la connaissance du chef de l'État, bon appréciateur des objets d'art. » [Hist. Gi\, t. III, 43.)
3. Ainsi fr. 107, Aphrodite ou Hermès conseillant à Zeus de se faire cygne; fr. 108, Hermès recommandant à Léda de bien couver l'œuf qu'il lui apporte; fr. 109, Zeus enchanté des fleurs qu'il picore dans la bassecour et (jui, d'après le sens équivoque de poôcovcà, pourraitMit bien être autre chose que des fleurs; fr. 110. un valet, Hermès sans doute, jouant sur le mot Sparte qu'il prend pour le sparte des cordiors, et non pour Sparte la Spartiate.
rait faire la même épreuve sur les Chirons et même sur les Archiloques, et l'on y trouverait ce double élément, le mythe ou la légende, qui forme la trame de la fable comique, les actualités politiques et les personnalités qui, avec les chants du chœur, n'en sont que les capricieuses broderies; je me contenterai de mentionner les Eunéides^ pièce qu'Athénée nous signale comme toute remplie de parodies, ce qui était un des principaux caractères des comédies mythologiques ou allégoriques.
Eupolis ne paraît pas avoir donné dans ce genre. On convient généralement que son Age d'or n'était intitulé ainsi que par antiphrase et qu'il n'y était nullement question de l'innocence et du bonheur des hommes primitifs. De même ses Taxiarqiies, où Dionysos jouait un des principaux rôles, n'avait rien à voir avec la légende de Bacchus. C'était une pièce toute d'invention où le dieu du vin faisait ses premières armes sous le commandement de Phormion , comme le Dmiysos ascètes d'Aristoménès , qui avait sans doute été inspiré par les Taxiarques , et qui représentait Bacchus se livrant aux exercices des athlètes \ Mais Téléclidès et
1. J'aurais volontiers traduit Dionysos ascètes par Dionysos ou Bacchus conscrit, si les rares fragments qui restent de la pièce ne convenaient mieux aux exercices de l'athlète qu'à ceux du soldat, de sorte que le titre de Bacchus conscrit serait bien mieux approprié à la pièce d'Eupolis qu'à celle d'Aristoménès. — Quant à ce dernier poète, sur lequel je n'aurai pas occasion de revenir, il est mentionné deux fois dans les didascalies qui concernent Aristophane, d'abord dans celle du concours où les Chevaliers eurent le prix et où les Porteurs de bois d'Aristoménès venaient au troisième rang, puis dans celle du Ploutos, où Aristoménès avec son Admètc est nommé le troisième, avant Nicophon et Alcée. Sous prétexte qu'il aurait beaucoup vécu s'il a\ait concouru en 388, Meineke décide qu'il concourut non contre le second Ploutos, mais contre le premier. Both accepte cette décision. Kock ne la contredit pas. Elle est assez importante cependant, puisqu'elle est contraire à la première didascalie où nous trouvions cinq concurrents, pour ne pas l'accepter sans de bonnes raisons. Or, il faut le dire, la raisou sur laquelle MeineUe se fonde
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liermippos, plus passionnés encore comme hommes de parti qu'Eupolis, mais Myrtilos, frère d'Hermippos et Phryniciios, avaient laissé des pièces qui rappellent par leurs titres les comédies mythologiques de Gratines et les comédies allégoriques de Cratès et de Phérécratès. On ne peut rien dire des Titanopans de Myrtilos, ni de VÉp/iialtès \ du Cronos (ou Saturne), des Satyres de Phrynichos, les fragments en sont trop rares et trop peu significatifs pour en rien conclure de précis; mais les Héaiodes de Téléclidès nous ramènent à quelque composition du genre des Chirons et des Archiloque^ de Gratines, dans laquelle la légende du vieil Hésiode servait probablement de fondement à la fable du drame. L'esprit pessimiste, sentencieux et caustique, qui perce dans tant de vers des Travaux et Jours, ne pouvait manquer de paraître dans les personnages qui formaient le chœur. Ils s'en donnaient à cœur joie sur le coupeur de bourses Androclès, sur Proxénidès le dissolu, sur Périclès et ses prétendues amours avec la Gorinthienne Ghrysilla, et surtout sur les poètes qui paraissent avoir été bafoués en assez grand nombre dans cette comédie, entre autres sur Gnésippe, devenu Nothippe % comme étranger à la cité et à la Muse, et sur le laid Philoclès, neveu d'Eschyle, dont
n'en est pas une. En 425, Aristoménès pouvait avoir à peu près le même dge qu'Aristophane. S'il n'a pu concourir avec lui en 388 à cause de son long âge, la même raison prouverait qu'à celte date Aristophane non plus n'a pu concourir. Et Aristophane donna encore, sous le nom de son fils, mais de son vivant, VJEolosicon et le Cocalos.