‹ La comédie grecqueChapitre 50 sur 109 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Prétendue science politique d'Aristophane : préjugés aristocratiques, haine et mépris de la démocratie; dérision des principes de la constitution; dérision des votes populaires et des meilleurs serviteurs de la république; singulier conseil sur l'usage à faire des tributs des villes sujettes et alliées; esprit de conservation quand même. — Essence de la comédie aristophanesque : pamphlet en action ou pr^ToptxY) £[X[xeTpoç. Le burlesque et le bouffon , fondés : l^ sur des analogies imaginaires; 20 sur l'hyperbole, d'où caricature perpétuelle des choses et des hommes. — Fantaisie réglée, raisonnée, subordonnée à un but précis, dans la conception et des personnages et du drame entier. — Explication des scènes épisodiques, inutiles au progrès de l'action, utiles à la conclusion du pamphlet. — Explication de l'inconsistance et des variations du chœur. — Puissance poétique de la comédie aristophanesque; son insuffisance dramatique.

On raconte que Denys, le tyran de Syracuse, ayant demandé à Platon de lui faire connaître la constitution politique d'Athènes, le philosophe lui envoya les comédies d'Aristophane, comme l'image la plus fidèle de cette constitution. Les modernes ont singulièrement abusé de cette anecdote, dont rien ne prouve la vérité, quoiqu'elle ne manque pas de vraisemblance. En elle-même, en la supposant vraie, elle ne serait qu'un témoignage de plus de l'ironie de Platon et de sa mauvaise volonté bien connue à l'égard des institutions de son pays. On a voulu y voir la reconnaissance et une preuve de la perspicacité

politique d'Aristophane. Schlegel, 01. Muller et à leur suite tout le troupeau des érudits, se sont plu à transformer ce poète et tous les auteurs comiques de l'époque de Périclès en grands citoyens et en hommes d'État. Cet engouement est arrivé jusqu'à nous, et je lis dans de piquantes études sur Aristophane cette phrase étrange : « Aristophane est l'historien de la guerre du Péloponnèse tout aussi bien que Thucydide, quoique différemment. » Aristophane historien! On ne saurait trop s'élever contre cette manie d'ériger en documents historiques des bouffonneries de génie qui sont un perpétuel outrage à la vérité K J'examinerai donc la prétendue politique d'Aristophane, avant d'analyser la forme singulière sous laquelle l'esprit d'opposition et le pamphlet politique se sont produits dans Athènes, au v^ siècle avant notre ère. Esprit de l'Ancienne Comédie, éléments essentiels et forme de cette comédie, tels sont les deux principaux points que je tâcherai de mettre en lumière.

La concorde qui avait suivi les guerres médiques n'avait pas été de longue durée. Si les chefs mêmes de l'aristocratie ou de la propriété foncière, les Aristide et les Gimon, avaient été les premiers à reconnaître que la constitution démocratique de Glisthène devait être élargie, et qu'il fallait faire une plus grande place aux intérêts du commerce et de la marine, leurs partisans ne tardèrent pas à penser qu'on était allé trop loin, ou du moins qu''il était temps de s'arrêter. Ce sont leurs plaintes et leurs réclamations qui poussèrent Gimon contre Éphialtès et

1. M. Mûller-Striibing a écrit tout un livre (ISo p.) contre la thèse d'Aristophane historien et grand politique (Aristophanes und die histo-' rische Kritik). Je suis souvent de son avis pour le fond ; mais je me garderais de l'imiter dans la forme, qui sent trop les anciens savants en us, fort amateurs de gros mots.

Périclès, lesquels pensaient qu'il restait encore beaucoup à faire pour consolider l'empire maritime d'Athènes en développant la démocratie. Mais quelque vive que fù la lutte, on peut dire qu'il n'y avait d'abord que des démocrates des deux côtés, les uns s attachant à la constitution telle que l'avaient faite les réformes d'Aristide et de Gimon, les autres voulant la rendre plus libérale encore. Les oligarques, qui étaient en petit nombre, se perdaient dans la foule des démocrates stationnaires. C'est cet état de choses qu'avait représenté la comédie de Gratinos : elle était plus conservatrice que réactionnaire. Avec Eupolis , autant que nous pouvons en juger , la comédie devint plus hostile au présent, plus enthousiaste du passé, avec une forte dose de regrets plutôt que d'aspirations aristocratiques; il semble qu'Eupolis ait plus attaqué les chefs et les conseillers du peuple, dont un grand nombre étaient des hommes nouveaux, que les institutions ellesmêmes. Il s'indignait de l'aveuglement de la foule qui ne prenait plus les chefs de l'État dans les plus grandes et plus anciennes maisons. Il bafouait les élus du peuple ou ses conducteurs favoris comme gens ignares, sans aveu, et qui, sortis de race étrangère, s'étaient frauduleusement glissés sur les rôles des citoyens. Il se riait amèrement des soupçons et de l'esprit de délation, que les démagogues, entre autres Hyperbolos, fomentaient et entretenaient dyis la multitude, comme on le voit par ce bout de scène. « A. Combien y a-t-il * que tu as eu

1. Je conserve l'ancienne distribution des vers. Bergk, supposant que le mot Trpoeôîûou avait le double sens de prévenir par des dons et de trahir, a retiré à Maricas-Hyperbolos le vers où ce mot se rencontre pour le donner au citoyen pauvre, en changeant sîôev en eî5ov. Both et Kock, acceptant la supposition de Bergk, mais conservant elôcv, ont introduit un troisième interlocuteur qui prononce les deux vers 'Axojtxtô x. x. X. Mais

quelque tête-à-tête avec Nicias? — B. Je ne le connais pas, je ne l'ai même jamais vu, si ce n'est tout dernièrement sur la place publique. — A. Cet homme avoue qu'il a vu Nicias. Et pourquoi l'a-t-il vu, s'il n'en a reçu d'abord quelque don? Vous l'avez entendu, camarades. Nicias est pris en flagrant délit — B. Nicias? Vous avez la cervelle fêlée. Vous auriez surpris dans quelque démarche criminelle le meilleur des hommes? » Là s'arrêtent, au moins à en juger par nos fragments, les chagrins d'Eupolis. Quelque passionné qu'il soit , il ne va jamais jusqu'à attaquer le gouvernement populaire en lui-même.

Aristophane, qui avait à peine quelques années de moins qu'Eupolis, fut résolument aristocrate ou, si l'on aime mieux, ennemi de la démocratie. Tout en captant les applaudissements du peuple au théâtre, il le méprisait et ne se faisait pas faute de le lui dire. Il ne se contentait point de représenter Peuple ou Démos de Pnyx comme un petit vieillard un peu sourd, rageur et quinteux, mais se laissant prendre aux flagorneries les plus sottes et les plus grossières ; il l'appelait crûment la tourbe des Athéniens (tov ô' 'AOyivaiwv xoXoo-upTov) % OU la canaille issue de canaille (Tuavoupyoi, irovTipol xocx TTovTiptov) % la crapule aux mœurs infâmes (sùpuTupwxTot.) \ Avec ses goûts et son tour

tous ces changements sont-ils bien nécessaires ? Il paraît certain par tout le contexte de Plutarque {Nicias, cb. iv) que irpoeôîoou signifie '.prévenir par des dons; est-il aussi certain que celui, quel qu'il soit, qui crie : 'Axo'jaaxs, l'entende dans le sens de trahir? Pour moi, il me semble qu'on affaiblit le comique de la scène par toutes ces suppositions. L'accusation de Maricas contre Nicias est absurde; mais plus elle est absurde, plus elle montre d'une manière piquante et l'effronterie de Maricas-IIyperbolos et la sottise de ceux qui le croient. Donner quelques oboles à un pauvre diable, cela ne mérite-t-il pas la ypaçr, t[(sa.yyt'ki(x^, l'accusation de haute trahison ?

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