Chevaliers, v
2. Le texte porte Kapx^ôwv (Carthage). Est-il bien sûr que le poète ait écrit Clialcédoine et non Carthage? De bonne heure, certains politiques remuants avaient porté leur vue sur la Sicile et sur l'Afrique. Aristophane ne fait-il pas allusion, par hasard, à ces prétentions ambitieuses ?
je n'ai pas d'éducation. A peine sais-je lire et mal. — Ceci pourrait te faire tort, de savoir lire si mal que ce soit. Le gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins. — Mais je ne puis comprendre comment je serais capable de gouverner le peuple. — Rien de plus simple, continue ton métier, brouille et pétris ensemble les affaires, comme quand tu fais des andouilles ; tire-les en longueur comme tes boudins ; pour t'attacher le peuple, cuisine-lui toujours quelque petit ragoût qui lui plaise. Au surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, que te manque-t-il pour gouverner ^? »
Voilà bien les plaintes et les plaisanteries insolentes de ceux qui, croyant que le gouvernement leur appartient par privilège de naissance, parce qu'ils sont nobles ou riches de vieille date, ne peuvent supporter des hommes nouveaux et n'ont pas assez de mépris et de railleries insultantes pour les parvenus qui ont le talent de se faire goûter des assemblées, et pour le peuple qui les écoute. Mais, à lire ces sorties d'Aristophane, ne croirait-on pas que le vendeur d'étoupes Eucratès, le marchand de moutons Lysiclès, le corroyeur Gléon, le lampiste Hyperboles, disposaient souverainement de la justice, des places, des commandements, de la fortune publique et des tributs des villes alliées ou sujettes; qu'ils étaient maîtres, en un mot, de la paix et de la guerre? De fait, ces orateurs réussissaient souvent à faire passer des décrets qui contrariaient les hommes au pouvoir chargés de les exécuter,
1. J'emprunte cette traduction à M. Deschanel. — Chevaliers, v. 179-
ESPRIT DE LA COMÉDIE ARISTOPIIANESQl E 251
OU surveillaient, contrôlaient avec un zèle inquiet et jaloux la conduite des magistrats, afin que la responsabilité ne fût pas un vain mot * ; mais leur pouvoir n'était d'ailleurs que celui de la parole, soit dans l'assemblée, soit devant les tribunaux. Se révolter de cette influence, c'était attaquer ou méconnaître le principe même de la constitution, qui était l'égalité politique pour tous les citoyens, et la responsabilité pour les magistrats. Ceuxci, d'ailleurs, étaient généralement choisis dans les hautes classes ou parmi les riches, et quand ils sortaient d'une condition médiocre, comme Lamachos, ils avaient moins de considération et d'autorité que leurs collègues riches ou nobles, comme Nicias.
Aristophane, répète-t-on, conseilla constamment la paix entre les Grecs. Je l'avoue, trois de ses comédies actuellement subsistantes , les Acharniens , la Paix et Lysistrate , sans compter celles qui sont perdues, les Laboureurs, les Holcades, etc., n'ont pas d'autre but que la cessation de cette longue guerre entre Sparte et Athènes, entre l'aristocratie et la démocratie, entre le statut quo à demi barbare et la civilisation. Mais loin d'en faire un mérite à Aristophane, je crois qu'on doit conclure de cet amour obstiné de la paix à tout prix, qu'il pouvait être un très grand poète, mais qu'il était dénué de toute perspicacité politique. Les nobles ou les propriétaires fonciers de l'Attique souffraient plus des hostilités que tous les autres citoyens; ils voyaient chaque année régulièrement leurs terres ravagées par l'ennemi, et ils n'avaient qu'un cri : la paix! la paix! Ils auraient eu raison, s'il avait pu exister une paix solide entre Athènes et Sparte. Mais
1. Comme elle l'est presque nécessairement dans nos grands États modernes.
leur intérêt personnel, et cela dès la première année des hostilités, les empêcha de voir, ce que Thucydide montre si bien, que la guerre des deux républiques était inévitable, et qu'une fois engagée, il y avait en même temps prudence et patriotisme à la soutenir résolument et avec vigueur. Leurs doléances éternelles n'étaient point faites pour assurer cette paix, après laquelle ils soupiraient et qui ne pouvait se conquérir que par la victoire. Aristophane se fit l'organe de leurs réclamations, de leurs plaintes étourdies et aussi de leurs insinuations perfides contre ceux qui avaient une intelligence plus nette de la situation. Quelles sont, selon lui, les causes de la guerre? « Je le dirai librement, lit-on dans lesAcharniens, parce que ceux qui assistent à ce discours sont des amis : pourquoi rejeter uniquement la cause de tous nos maux sur les Lacédémoniens? Non, il faut en accuser quelques hommes d'entre nous et non la cité entière; remarquez et souvenez-vous que je ne dis pas la cité entière. Mais certains petits hommes détestables, du plus mauvais aloi, mal famés, obscurs, à demi étrangers S ne cessaient d'accabler les Mégariens de leurs calomnies; et si l'un d'eux voyait par hasard un concombre, un levraut, un cochon de lait, une botte d'ail ou un grain de sel, il criait que ça venait de Mégare, et aussitôt les objets étaient saisis et vendus. Mais ce n'était là que des misères ^ Voici que des jeunes gens ivres, se rendant à Mégare, enlevèrent la courtisane Simétha; les Mégariens irrités et par représailles enlèvent à leur tour deux filles,
1. Périclès, par exemple? Qu'on remarque la déloyauté manifeste de ces explications, qui ne pouvaient tromper celui qui les débite.
2. Qu'on remarque qu'Aristophane renverse l'ordre des faits. Ce qu'il conte si complaisamment suppose le décret qui excluait les Mégariens de tous les marchés de l'Attique, et dont il va parler.
appartenant à Aspasie. Et c'est la cause qui fit éclater la guerre entre les Grecs; ils se battent, dis-je, au sujet de trois prostituées. C'est pour cela que Périclès, cet Olympien, dans le feu de sa colère, fulminait, tonnait, bouleversait la Grèce, faisant des décrets aussi longs que le scolie (de Timocréon) * pour interdire aux Mégariens la terre et nos marchés, la mer et le continent. Les Mégariens, affamés peu à peu, prièrent les Lacédémoniens de faire rapporter le décret occasionné par les trois courtisanes : mais nous nous sommes refusés à leurs instances. De là s'est élevé le bruit des armes ^ » Aristophane était-il de bonne foi en rapportant ces cancans, que n'a point connus l'animosité de Gratinos, d'Hermippos et de Téléclidès? Et s'il l'était, que penser de son intelligence politique? L'explication qu'il donne des causes de la guerre dans sa comédie de la Paix est moins ridicule sans être plus vraie. Elle se rattache à un fait qui paraît réel, la mise en accusation de Phidias, qu'on pourrait nommer le ministre des travaux publics et des beaux-arts de Périclès, lorsque, désespérant d'atteindre directement le grand démagogue, le parti aristocratique l'attaqua successivement dans tous ses amis, dans Phidias comme dans Aspasie et Anaxagore. Quel était au juste l'objet de cette accusation? Reprochait-on à l'artiste d'avoir commis une sorte de sacrilège en gravant son nom sur le bouclier de sa Pallas-Athéné ou d'avoir volé le trésor public de connivence ou non avec Périclès? Gette dernière accusation est celle qu'adopte Aristophane et qui parait bien être
1. Voici le scolie auquel il est fait allusion : « Plût aux Dieux, aveugle richesse, que tu ne parusses ni sur terre, 7ii sur mer, ni sur le continent, et que tu habitasses le Tartare et les Achérons; car c'est de toi que viennent tous les maux des hommes. »