‹ La comédie grecqueChapitre 58 sur 109 · Guêpes, V · texte numérisé non relu

Guêpes, V

gogaes et pour la satisfaction des appétits du peuple! Aristophane ne me paraît pas d'un meilleur conseil ni d'une morale plus sévère dans sa plaisante peinture du *bon citoyen ou de Dicaeopolis, concluant en son propre et privé nom une trêve de trente ans avec Tennemi, faisant bombance au milieu de la disette générale, et, pour employer des expressions honnêtes, s'ébattant publiquement avec deux filles, tandis que Lamachos, qui a la sottise de s'exposer pour la république, revient estropié et geignant des horions qu'il a reçus. Morale et politique de comédie, je le veux bien; mais alors qu'on cesse de parler du théâtre d'Aristophane comme d'une école de mœurs sévères, de profonde politique et de patriotisme. Je ne voudrais pas médire d'Aristophane, qui a tant médit des autres; mais je ne puis lire sa bouffonnerie de Dicaeopolis sans penser que ce bon citoyen agit exactement comme le parti oligarchique avait tenté de le faire du vivant et au nom de Gimon, mais sans l'aveu de ce grand homme, et comme il le fera plus tard, d'abord après la funeste issue de l'expédition de Sicile, ensuite après la défaite d'^gos-Potamos, lorsque Lysandre vint bloquer par mer Athènes, déjà assiégée du côté de la terre par l'armée de Décélie. Les bouffonneries d'Aristophane pourraient donc bien n'avoir pas été aussi innocentes qu'elles paraissent; mais, encore une fois, quoique, de toute la troupe des comiques d'alors, il soit peut-être celui qui a le plus servi les rancunes et les déplorables aspirations du parti oligarchique, je n'entends pas le faire complice de toutes les mauvaises pensées de ce parti. Il n'eut pas, d'ailleurs, à se réjouir de le voir triompher momentanément, s'il est vrai que les Quatre-Cents et puis les Trente renouvelèrent les lois répressives contre la licence de la

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comédie K On voudrait être assuré qu'Aristophane, enfin éclairé par les excès de son parti et par l'expérience, revint à de meilleurs sentiments à l'égard de la démocratie, qui lui rendit la liberté de parler de toutes choses et de tous. Mais> à part une mention honorable et assez sèche de Thrasybule, le restaurateur de la constitution, rAssem-

^ blée des femmes, qui est de 392, ne montre pas qu'il fût mieux disposé alors pour le peuple et pour ses chefs, et de plus contient ce passage piquant, que Ton peut consi-

^ ^érer comme la profession de foi in extremis àQ cet* # incorrigible conservateur quand même, « Et maintenant, fait-il dire à Praxagora, l'éloquente meneuse de tout le complot qui doit mettre le pouvoir aux mains des femmes, je vais montrer que les femmes valent mieux • que les hommes, quant aux mœurs. D'abord toutes lavent ' * les étoffes de laine à l'eau chaude, selon l'antique manière, et vous ne les verrez jamais essayer de téméraires nouveautés. Or la république des Athéniens, en se conformant à cette méthode, n'y trouverait-elle pas son salut, si elle renonçait à la manie de faire toujours, dans sa vaine curiosité, quelque chose de nouveau ? Elles cuisinent assises comme devant; elles portent les fardeaux sur leur tête comme devant; elles célèbrent les thesmophories comme devant; elles font enrager leurs maris comme devant; elles reçoivent des galants chez elles comme devant; elles se font des friandises en cachette ^»^ comme devant ; elles aiment le vin pur comme devant ; ^^

1. Celte loi des Quatre-Cents et des Trente n'est rien moins que certaine. Elle était, d'ailleurs, inutile. Le régime de terreur imposé à Athènes par ces scélérats était plus que suffisant pour faire taire la comédie et, s'il eût duré, pour la tuer. Nous ignorons s'il y eut des représentations comiques et, par conséquent, ce qu'elles purent être sous leur courle domination.

elles se complaisent aux jeux de l'amour comme devant *. »

En un mot, c'est parce qu'elles font toutes choses comme devant, qu'elles sont dignes de gouverner la république. Le ci-devant ou le more majorum reste toujours pour Aristophane la règle suprême et l'idéal de la politique. A la fm de sa carrière, comme au commencement et au milieu, il est et demeure ce conservateur entêté, pour qui tout ce qui est nouveau, excepté les vers de Sophocle et les siens, ne mérite qu'anathème et dérision. La rhétorique proscrite! Elle fait des démagogues. La musique nouvelle proscrite! En changeant les modes anciens et consacrés, elle remue les fondements de l'éducation et de l'État. La tragédie tout humaine d'Euripide proscrite! Elle énerve les caractères et corrompt les mœurs. La philosophie de Socrate proscrite comme la sophistique ! Elle ne peut produire que des bavards, des esprits indociles et des athées. Aux comiques seuls appartient le privilège de faire des leçons à tout le monde et de se moquer un peu de la religion. S'ils frappent sur le ventre à Hercule ou à Bacchus comme à Gléon, ce sont familiarités qui ne tirent pas à conséquence, la liberté et la folie des Dionysiaques couvrant tout, rendant tout innocent. N'est-ce pas, d'ailleurs, un privilège qu'Aristophane a reçu de ses devanciers, et ceux-ci des bacchants et des bacchantes qui ont ri et fait la cabriole à la fête du Dieu, de temps immémorial?

L'opposition à outrance, sans autre principe que le mépris de la démocratie et du présent, voilà l'inspiration de la comédie aristophanesque, qui est un pamphlet avant

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