‹ La comédie grecqueChapitre 59 sur 109 · L'Assemblée des femmes, v · texte numérisé non relu

L'Assemblée des femmes, v

d'être une œuvre dramatique, et que quelques critiques anciens avaient justement définie « une rhétorique versifiée ou soumise à la mesure ^ ». C'est ce que M. Croiset, dans une tlièse latine de Personis apucl Avis top Jianem, a finement développé ou plutôt retrouvé; car il ne paraît pas avoir connu le texte des anciens critiques que je viens de rappeler. Ce qui fait, selon lui, l'unité des comédies d'Aristophane, c'est une thèse à expliquer, à démontrer. Dans les Acharniens, dans la Paix, dans Lysistrale, le poète démontre à sa manière et plaisamment les inconvénients de la guerre et les avantages de la paix; dans les Chevaliers, la sottise irrémédiable de la démocratie, où c'est une nécessité qu'à un gredin succède un gredin pire que le premier; dans les Guêpes, la misère et la servitude du peuple qui- parce qu'il est le maître des jugements et reçoit un mince salaire pour siéger dans les tribunaux, se croit tout-puissant et au comble de la félicité; dans les Nuées, dans les Fêtes de Cérès, dans les Grenouilles, le danger de la philosophie des sophistes ou de la poésie d'Euripide, qui ne sont qu'un vain cliquetis de mots propres à jeter et à entretenir dans les esprits la fainéantise, l'indolence, le goût de la chicane et l'habitude de la dispute; dans les Femmes à l'Assemblée, la vanité de la plupart des réformes qu'on imagine pour les États; dans le Ploutos, la sagesse secrète qui préside à

1. C'est ce que dit moins fortement Quintilien : « Et après Homère, qu'il faut toujours mettre hors de ligne, comme son Achille, je ne sais s'il y a rien qui ait plus d'analogie avec les orateurs ou qui soit plus propre à en former. ^) (An tiqua comœdia, cum sinceram illam scrmonis attici gratiam prope sola retiuet, tum facundissinicV libertatis, et si est insectaindis vitiis prœcipua, phirimum tamen virium etiam in caeteris partibus habet; uam grandis et elcgans et venusta ; et ncscio an nulla, post Homerum tamen quem, ut Achillem, semper excipi par est, aut similior sU oratoribus aut ad oraiores faciendos aptior.) Liv. X, cli. i.

la distribution, en apparence si aveugle et si injuste, des richesses parmi les hommes; dans len Oiseaux enfin, la pièce la plus fantastique d'Aristophane, le bonheur d'une vie qui n'est pas enchaînée par les mille règlements et prohibitions si en faveur à Athènes ^ Aussi, dans toutes ses comédies ou à peu près dans toutes, y a-t-il une scène capitale, et par l'étendue, et par la gravité, et par la place qu'elle occupe, dans laquelle deux personnages discutent plus particulièrement la thèse ou la question qui fait l'objet de la pièce. Et pour ne pas citer tous les dialogues de ce genre, rappelons seulement celui du Juste et de l'Injuste dans les Nuées ^ celui de Ghrémyle et de la Pauvreté dans le Ploutos, celui d'Eschyle et d'Euripide dans les Grenouilles. La comédie aristophanesque ou l'Ancienne Comédie n'est donc pas une comédie de caractère ou de mœurs (tiBixt)), mais une comédie militante ou de combat (àywvto-TixY^); ou, si on l'aime mieux, pour revenir à la définition des rhéteurs anciens , c'est un art oratoire

soumis à la mesure de la versification ( T-.và; xal pr.To-

piXT^v £y|ji.£Tpov TY^v xtojxt^ôLav sxàXso-av).

Nous voilà loin des idées de Schlegel, qui ont fait une si belle fortune en Allemagne et même en France. Selon ce critique plein d'humeur et de fantaisie, l'Ancienne Comédie est la comédie même; elle est ce qu'il y a de plus opposé au tragique et ce qu'il y a, par conséquent, de plus complètement gai. Or la gaieté ne peut exister dans sa plénitude que lorsque tout but est écarté, ainsi que toute entrave abolie. La comédie se résigne donc de bonne grâce à l'anarchie plutôt que d'enchaîner l'imagination

1. Je ne crois pas que ce soit là la thèse des Oiseaux. Mais il n'importe pour le moment. J'explique la pensée de M. Croiset, qui est au fond très juste.

du poète relativement aux desseins et à la conduite qu'il prête à ses personnages, aussi bien qu'à l'égard des pensées isolées, des allusions du moment et des saillies imprévues ^ L'idéal comique est la suprématie dans l'homme de la partie animale sur la partie intelligente ^ Gomme la tragédie aime l'unité, la comédie vit et se plaît dans le chaos; elle aime la variété, les bigarrures, les contrastes, même les contradictions, et s'amuse à réunir ce qu'il y a de plus extraordinaire, de plus inouï, l'impossible même avec les localités les plus connues et les usages les plus familiers de la vie de tous les jours. Enfin, l'Ancienne Comédie est un jeu fantastique, une vision aérienne' et riante qui finit par se résoudre à rien et ne laisse aucune trace d'elle-même que le sens qu'elle renfermait ^ .

Mais cette théorie de la comédie ou du fantastique, qui a tourné tant de têtes allemandes et leur a fait débiter tant de sottises à peine intelligibles, est plutôt la théorie de la folie que de la gaieté. Il n'y a qu'une seule chose parfaitement exacte dans tout ce que Schlegel dit en général de l'Ancienne Comédie, c'est que ceux qui regardent la Comédie Nouvelle ou celle de Ménandre comme l'espèce pure et originale, oublient l'Ancienne Comédie ou ne la considèrent que comme le commencement informe d'un

1. Ce membre de phrase n'est pas d'une expression très nette. Schlegel veut parler sans doute de ces innombrables personnalités et injures qui viennent tout à coup et de la façon la plus inattendue interrompre la pensée des personnages ou quelque passage d'un beau mouvement lyrique. Mais là Aristophane fait plutôt œuvre de satirique que de poète dramatique et comique.

2. Voilà une étrange définition. Ce n'est pas la suprématie de la bête sur l'homme, mais l'opposition, la contradiction de l'un et de l'autre, qui peut être comique. Dans tous les cas, celte contradiction est loin d'être tout le comique et l'idéal du comique.

3. Je ne comprends pas du tout. C'est peut-être une ineptie du traducteur.

art encore grossier, tandis qu'elle a sa grâce et sa perfection propres et qu elle forme comme une espèce à part et indépendante. Mais Schlegel tombe à son tour dans la même faute que les critiques qu'il redresse si justement, lorsqu'il veut que la comédie de Ménandre, qui deviendra celle de Plante et de Térencc, puis celle de Molière et de tous les peuples civilisés, ne soit qu'une forme affaiblie et dégénérée, qu'une modification subalterne de l'Ancienne Comédie, laquelle devient ainsi la seule vraie comédie ou la comédie par excellence.

N'en déplaise à Schlegel et à ceux qui ont plus ou moins donné dans ses fantaisies, la comédie aristophanesque a' un but très précis, très déterminé, aussi déterminé et aussi précis que celui d'un discours ou d'une démonstration oratoire, et elle le poursuit invariablement et avec une logique qui lui est propre, à travers les divagations apparentes et les fantaisies les plus étranges et les plus folles. Et cela était une nécessité du moment que, par suite des circonstances où elle se développa, elle était amenée à produire sur la scène les passions et les intérêts de la politique, et à devenir l'écho de l'agora, la contre-partie de la tribune. Aussi se donne-t-elle sans cesse elle-même pour sérieuse et ridicule à la fois (o-Tro-joa'la xal ycXo'la). « 0 Gérès, reine des orgies saintes, s'écrie le chœur dans les Grenouilles, sois-nous présente et veille sur ton chœur; donne-moi de me jouer et de danser et de dire beaucoup de choses plaisantes, beaucoup de choses sérieuses *. » Et le poète, dans V Assemblée des femmes, demande qu'on le juge sur l'un et l'autre de ces talents : « Je veux vous donner un petit avertissement, dit-il, en

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