‹ La comédie grecqueChapitre 6 sur 109 · ORIGINES — CU.MÉDIE DOUIENNE · texte numérisé non relu

ORIGINES — CU.MÉDIE DOUIENNE

on peut le croire, c^ue les Doricns réclamaient, sinon l'invention de la comédie (cette jnvention, je le répète, n'appartient ni à un homme, ni à une ville, ni à une population grecque en particulier), au moins Thonneur de lui avoir donné les premiers quelque commencement de forme poétique. On peut même dire absolument qu'ils ont inventé ce genre dramatique, s'il est vrai, comme l'affirme Aristote et comme cela paraît d'ailleurs incontestable, que Phormis et Épicharme furent les premiers qui y introduisirent la fable. Car, tant que la fable n'existe pas, la comédie demeure à l'état embryonnaire ou plutôt à l'état virtuel et de simple germe. Il y a les éléments de la comédie, danses de caractère plus ou moins expressives et grotesques, chants plus ou moins osés, dialogues plus ou moins railleurs et plaisants, mais le tout décousu, sans ensemble. L'esprit comique existe déjà, ainsi que l'occasion qui fera naître la comédie; mais la comédie est encore à naître. Avec la fable, l'action ou le drame comique commence enfin et se constitue.

Essayons donc de suivre sur les indications des anciens les progrès de la comédie dans les populations doriennes. C'est un phénomène curieux dans l'histoire de la littérature grecque, que les Dorions n'aient excellé que dans deux genres, en apparence les plus opposés : la poésie lyrique ou plutôt la poésie chorale, et la poésie railleuse et caustique ou la comédie. Sans raffiner ni philosopher à perte de vue sur ce phénomène comme l'a fait Jean-Paul Richter, qui attribue le don, le privilège de Vhumour ou de la plaisanterie fantaisiste aux peuples les plus sérieux et même les plus tristes, par exemple aux Espagnols et aux Anglais, je me contente de le mentionner au sujet des Dorions, la plus grave, la plus morose même, dans

son caractère emphatique, des trois fractions principales (le la race hellénique \ Mais s'ils cultivèrent la comédie avec un succès peut-être égal à celui des Ioniens de l'Attique, ils paraissent en général l'avoir fait dans un esprit tout différent. La comédie attique, par excellence, est celle qu'on a nommée l'Ancienne Comédie, toute pétrie de personnalités outrageuses et de passions politiques. Au contraire, la comédie dorienne, par excellence, est la comédie allégorique à la fois et morale. Celte différence tient sans doute et au caractère et aux institutions des deux peuples. Seulement, ici, une grave difficulté se présente que ne paraît pas avoir soupçonnée Édélestand du Méril, toujours précipité dans ses généralisations. Je voudrais pouvoir dire avec lui que rien n'est plus opposé que l'humeur ingénieuse et pétulante de l'Athénien et que l'esprit âpre et froid de l'homme de race dorienne: que l'Athénien rit avec son imagination, le Dorien avec sa raison; que, même lorsque l'Athénien lance ses traits les plus malins, il y met plus de fantaisie que de méchanceté ; qu'il est heureux de faire rire et d'exciter la gaieté par des imaginations bouffonnes, bien plus que d'accabler celui qu'il attaque, tandis que le Dorien a une causticité et une moquerie incisive qui emporte la pièce ou qui perce les gens de part en part; qu'enfin l'Athénien imagine au moins autant qu'il observe, et quele Dorien observe plus qu'il n'imagine. Mais je craindrais que ces antithèses fussent i)lus ingénieuses que solides. Édélestand du Méril fait le portrait du Spartiate, opposé à l'Athénien; mais le caractère du Spartiate est-il celui du Dorien? Or ce n'est pas à Sparte, ni même dans la Laconie, immédiatement

1. Pucliqiœ ou Introduction à CeHhélifjue, ch. U, § 29, p. :J80-282 de la Irjuluction Dumonl-Buclincr.

ouniiMvS — GOMÉDii: I)(»I5Ii:.\m: m

soumise à son empire, que se développa l'esprit romique, mais dans les cités doriennes les plus éloignées de sa rude et meurtrière influence. Heureusement il n'est pas nécessaire do connaître précisément ce qu'était le caractère dorien en général, ni ce qu'il était devenu dans chaque ville du Péloponnèse en particulier, pour se rendre compte de la direction que l'esprit comique prit et devait prendre dans les deux principales variétés de la race hellénique. La différence des institutions et des mœurs, nées de ces institutions, suffit pour cela. Avec ses goûts et ses gouvernements aristocratiques, qui partout, sous rinfiuence et avec l'aide de Sparte, avaient triomphé aux vu'' et vi*' siècles des mouvements populaires et des tyrannies qui en étaient issues, le Dorien n'aurait pas supporté d'être mis sur la scène et moins encore d'y voir bafouer deux fois par an, dans des représentations solennelles et données au nom du public, non seulement les résolutions prises par la cité, mais encore les principes de la constitution politique à l'ombre de laquelle on vivait, en étouffant prudemment et avec un soin jaloux tout ce qui pouvait déchaîner les passions de la foule opprimée. Une telle liberté, contraire à toute discipline, n'était possible qu'à Athènes ou dans les États ultra-démocratiques, tandis que la comédie d'Epicharme, avec ses allégories et ses moralités, n'était pas trop gênée du voisinage des grands ou des tyrans. De là le doujjle courant que suivit l'espril comique selon qu'il se développa dans les cités aristocratiques des Dorions ou dans la démocratique Athènes.

Ce serait une étude aussi curieuse et intéressante qu'instructive que de comparer et d'opposer à lui-même l'esprit grec dans un même genre littéraire. Malheureusement nous ne pouvons que recueillir péniblement les

trop rares débris de la comédie dorienne ou plutôt les indications insuffisantes que les anciens nous en ont laissées. Car, pour une grande partie de ce théâtre, les débris même nous manquent : Etiam perler e ruinse.

iMais y eut-il, à proprement parler, une comédie dorienne? Nous connaissons d'une manière certaine la comédie sicilienne qui se développa surtout à Syracuse vers les commencements du v^ siècle, la comédie italiote, qui fleurit pricipalement à Tarente à la fm du iv'' siècle -et dans le hi% lorsque l'art dramatique des Grecs était sur son déclin. Mais, dans le Péloponnèse, cette citadelle de la race et de la puissance doriennes, nous ne trouvons rien qui puisse s'appeler proprement un théâtre comique. On nous cite, il est vrai, quelques écrivains de comédies, Anthéas de Lindos et l'Hydriote Evagès, dont les œuvres auraient été représentées je ne sais où, peutêtre à Sicyone; les Mégariens Susarion, Myllos, Evétès, Euxénidès et Tolinos, dont les comédies écrites auraient été jouées à Mégare ou à Athènes; mais, en admettant qu'Anlhéas et Evagès ne soient pas des poètes très problématiques et probablement fabuleux, comme Susarion, Myllos et autres, ils ne sont pour nous que des noms propres, ou plutôt des étiquettes, représentant, si je puis le dire, une marchandise inconnue : car les anciens ont -oublié, je ne dis pas de nous en citer quelques passages significatifs, mais de nous transmettre même les titres de quelques-unes de leurs pièces. Quant au Corinthien Timocréon ' et à ses comédies venimeuses, mentionnées

1. Cependant, comme il ne faut calomnier persouue, on peut jusqu'à un certain point expliquer ce dire de Suidas. De même que Pmdare et Simonide sont donnés parfois pour des auteurs do tragédies (voir plus haut, }). 2, n. 1), il n'est pas impossible ([ue les ixéXyj ou poésies lyriques de Timocrcon, toutes pleines d'insinuations perlidos, de rocriminalions

ORIGINES — COMÉDIE DOIllENNE \X

par Suidas, on a de bonnes raisons de soupçonner qu'au moins ses productions dramatiques sont une des inventions ou des ignorances de ce compilateur du x'' siècle denotre ère. Mais, à défaut d'œuvres, il n'est pas impossible et il est bon de signaler dans quelques villes du Péloponnèse certains éléments qui auraient pu devenir la comédie, et même plus que des germes, certains essais qui aident à comprendre la perfection, autrement inexplicable, de l'art comique d'Épicharme.

Sparte, la cité dorienne par excellence, n'eut pas de théâtre ; cela ne souffre pas de discussion ; l'esprit comique s'y fit jour pourtant. On pourrait le retrouver jusque dans les chœurs de danse les plus sérieux ; et, par exemple, le peu qui nous reste des poésies lyriques d'Alcman nous montre dans la jeunesse Spartiate une gaieté que ne laisserait pas soupçonner le portrait que Xénophon en a tracé. Mais nous n'avons pas besoin de conjectures ou d'inductions plus ou moins fondées pour affirmer qu'à Sparte, comme dans le reste de la Laconie, à une époque antérieure à toutes les autres traditions du théâtre grec ^

et d'accu?atioDs contre Thémistocle, aient, été appelées comédies par quelque grammairien d'Alexandrie ou de Pergame. Suidas alors serai! seulement coupable d'avoir répété cette qualification peut-être sans la comprendre.

1. On pourrait toutefois élever quel(|ue doute et sur l'antiquité de cessortes de représentations et sur le fait qu'elles avaient lieu à Sparte même. Ceux qui retrouvaient xojfjiY] au lieu de xwfjio; dans la composition du mot comédie supposaient d'après le texte même d'Aristole que ces exhibitions dramatiques, données par quelques misérables acteurs libres, avaient lieu dans les villages et uon à Sparte même. D'un autre côté, celui qui nous a conservé la tradition sur les dikélistes, Sosibios, n'est pas un auteur très ancien; on le place vers le milieu du m" siècle. 11 est vrai qu'un mot prêté par Xénophon à Agésilas indique clairement l'existence de ces acteurs et de leurs représentations; mais Xénophon n'est lui-même que du iv" siècle, et il y avait un siècle au moins que la comédie était en vigueur. On pourrait donc supposer que les parades dfs dikélistes, au lieu d'être l'origine de la comédie, en sont des imitations dégénérées. Mais J'admets avec tous les érudits l'opinion la plus pro-

Il l.A CU.MKDIE (iUFXQLK

on jouait déjà une espèce de comédie, où des personnages réels étaient imités par des acteurs portant un masque : Elooç xtoawo'la^ sttI xaAO'juîvov o'.xr.A'.TTtov xal uLL|jt.rj).â)v, dit Suidas d'après Atliénée, qui avait lui-même copié un auteur plus ancien, Sosibios, écrivain d'un traité sur les Jeu.v mimiques en Laconie : c'est une espèce de comédie que le jeu des Dikélistes et des Miméli. C'était la contrefaçon moqueuse de quelques individus grotesques, une caricature vivante sans beaucoup d'esprit peut-être et sans grande portée, mais qui ne laissait pas d'être amusante. Elle consistait uniquement à imiter certains originaux de la vie commune, par exemple les voleurs de fruits, les médecins étrangers, dans des figures de danse, au moyen d'une gesticulation animée et d'un discours simple et trivial : ^'J-'-ias^^to yào ti; h sjtsAsI -ri^ Xi^si. xli-TOVTa; T'.va>;

o-tboav Y| isv'.xov laTpov. A ces deux types consacrés, il faudrait ajouter les femmes qui crient dans les rues, si Pollux ne se trompe pas en traduisant aLaa).wv£ç (autre forme du mot [jl^jayiXoI) par YsycovoxwijLa'.. Je ne sais quel érudit moderne rapporte même à cette contrefaçon railleuse la coutume de mettre sous les yeux des jeunes Spartiates des ilotes ivres, afm de les détourner de l'ivresse; il suppose que ce n'était pas une réalité, mais une simple représentation de l'ivresse et de ses difformités. S'il se trompe, comme je le crois, il n'en est pas moins certain que les Doriens, même ceux de Sparte, ont eu un goût décidé pour la mimique. Le terme de dikéliste était donc synonyme de txo)-t'.xo; ou railleur, et les dikélistes étaient ceux qui contrefaisaient quelqu'un pour le railler : Kal o'.xr.A'.TTà^ -zo'j;, txo-t'.xojç, toj; £v t(o

hable, «.olle qui voit dans les parades des dikélistes un commencement de comédie avant la comédie.

• OHK^INES — CO.MKDIK DOUIKNNE 1.'.

TX(ôrcT£'.v aAAov T'.và uL'.uLouaivo'jç. Il y avait dans relie coutume Spartiate ou laconienne plus qu'un germe comique; il y avait un vrai commencement de comédie, puisque Ton imitait certains caractères pour les ridiculiser et qu'on les représentait gaiement sans autre but que de rire. On ne nous dit pas, il est vrai, qu'en face du médecin étranger, baragouinant sa science et ses recettes \ ou du voleur surpris à dérober des fruits et ^e plaignant sans doute de sa disgrâce, il se plaçât quelque autre acteur se moquant de lui et le leurrant ou le bâtonnant. Cet essai de comédie était donc bien rudimentaire et consistait probablement en un monologue grossier, accompagné de danses, de gestes, de contorsions et de grimaces. Mais par cela seul qu'il se proposait d'imiter burlesquement quelques-unes des actions de la vie, il était plus près de l'objet même de la comédie , que les colloques bachiques, un assaut de gros mots n'étant en soi qu'un assaut de gros mots, et ne commençant à entrer dans la sphère de la comédie que lorsqu'il a lieu entre des personnages fictifs et dans une action fictive. Mais ce premier essai était condamné à avorter : car nul germe littéraire ne pouvait se développer et porter des fruits sur le sol de Sparte ou sur celui de la Laconie stérilisé par elle.

Rattachant aux dikélistes, je lïe sais pourquoi, toutes les autres manifestations de l'esprit comique, Athénée

1. Les comiques d'Athènes profitèrent de cette invention populaire on mettant en scène le médecin étranger, c'est-à-dire le médecin crotoniate ou cyrénéen et par conséquent dorien, comme on le voit par ce vers de Kratès (pièce inconnue) : « Je t'appliquerai une ventouse et. si tu le veux bien, je te ferai une saignée ». Toute la malice, s'il y en a, consiste dans l'emploi des mots dorien s noTtXaêw — TzpoaXoiêCo^ Xrjç — poûXet. Les poètes de la comédie moyenne ne pouvaient négliger cette soiir»'e de plaisanteries faciles.

écrit : « Cette espèce des dikélistes prend des noms divers selon les pays. Les Sicyoniens les QppeWeni phallop/io?'es y d'autres autokabdali, phlyakes comme les Italiens ; la plupart les appellent Sophistœ; et les Thébains, qui ont coutume de conserver la propriété des termes dans la plupart des dénominations, les nomment Ethelontœ '. » Tous ces mots s'expliqueront lorsque l'occasion s'en présentera ; je m'attache pour le moment aux phallophores et aux ithyphalles des Sicyoniens. Sicyone est, comme Corinthe, une des villes du Péloponnèse qui non seulement conservèrent le goût des arts, mais surent encore les* cultiver. Pour ne parler que de l'art dramatique, on cite une sorte de drame lyrico-tragique, antérieur à celui de Thespis, où l'on célébrait à Sicyone les aventures d'Adraste au lieu de celles de Bacchus. Il ne serait donc pas étonnant que les phallophories, avec les colloques qui s'y mêlaient, se fussent assez développées dans cette ville pour donner lieu, non plus à des scènes de carnaval, mais à quelque chose d'approchant d'une œuvre comique. C'est ce qui donne de l'intérêt aux emprunts faits par Athénée au traité de Sémos sur les Pœans. « Les Phallophores, disait Sémos, ne portent point de masque, mais de fausses barbes de serpolet, surmontées de fleurs de pédérote. La tête ceinte d'une épaisse couronne de violette et de lierre, et les reins entourés d'une pelisse de fourrure, ils s'avancent les uns par le passage du chœur, les autres par les portes du milieu, criant en mesure et entonnant les louanges du dieu. Puis s'élan-

S'.xufjovioi jxsv yào oaXXo'fîpoj; aùrou; xaXoOTiv, àÀAoi 8k aÙTOxaêSaXou;, o: Ô£ 'fXuaxa; w; IraXoî- jo'f ;Trà; SI oi ttoXXo'i. 0r|oxîot hi xh uoXXà tSi'w; ovo • (j.fev sloSeoTs-: éSsXovTaç [Af/ieiiéc. XIV, p. 601).

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4;ant et courant en avant, ils apostrophent plaisamment ceux quMl leur plaît de prendre à partie, et' cela, en se tenant debout et immojjiles, tandis que celui qui porte le phallus marche en avant, tout couvert de suie. Ceux qu'on nomme iihyphalles, continuait Sémos, ont le masque des gens ivres; ils sont couronnés et ont des manches fleuries. Leur tunique est blanche au milieu et leurs flancs sont entourés de voiles tarentins, qui de la ceinture leur descendent jusqu'au bas des jambes. Faisant en silence leur entrée par la grande porte, lorsqu'ils sont au milieu de l'orchestre, ils se tournent vers les spectateurs en criant :

« Arrière! Place! Faites place au Dieu. Le voilà qui, raide et en haut état, veut s'avancer par le milieu de la chaussée. » (XIV, 622.)

Tâchons de bien entendre ce texte en lui faisant dire tout ce qu'il dit réellement et rien que ce qu'il dit. Nous voyons d'abord non une simple procession, mais une sorte de représentation sacrée plus ou moins étrange sur un théâtre, qui devait avoir une scène et des décorations, puisqu'il y avait une parodos et des portes du milieu, par lesquelles les officiants du dieu faisaient leur entrée; et au-dessous de la scène il y avait un orchestre qui en était distinct et dans lequel se tenaient les ithyphalles. En avant de la scène et de l'orchestre, qui formaient le lieu même réservé aux officiants de la phallophorie, se trouvait ce que les Grecs appelaient le théâtre, c'est-àdire l'emplacement, sans doute déjà muni de gradins en demi-cercle, où étaient assis ceux qui étaient là pour regarder, puisque, pour dire se tourner vers les spectateurs^ Sémos dit se tourner vers le théâtre, s-'.TTpécpouo-Lv elç To Oéaxpov. Voilà donc déjà la distribution locale que

Ton remarque clans tous les théâtres antiques ; voilà tout l'appareil extérieur d'une représentation dramatique. Mais pour qu'une exhibition sur ce théâtre cessât d'être une cérémonie religieuse , et devînt une vraie représentation dramatiqne et comique, il fallait des acteurs, et je n'en vois pas. Les phallophores et les ithyph ailes, tant qu'ils ne font que chanter leur rituel et exécuter leurs danses ou leurs démarches consacrées, ne sont que des officiants ; et lorsqu'ils prennent à partie certaines personnes soit du chœur, soit des assistants, ils ne sont pas encore proprement des acteurs, puisqu'ils font leur propre personnage et non celui d'autrui. Le costume burlesque dont ils sont accoutrés n'y fait rien, ce costume étant celui de leur fonction, et non un déguisement sous lequel ils se donnent pour ce qu'ils ne sont pas, en contrefaisant des actions, un caractère et une personnalité qui leur sont étrangers. Quand donc ce chœur d'officiants deviendra-t-il le chœur dramatique ou cet acteur multiple et conventionnel qui s'appelle le chœur dans le drame satyrique, dans la tragédie et dans la comédie? Quand il aura devant lui de vrais acteurs au sens strict du mot et qu'il fera lui-même partie d'une action toute fictive. Mais ceux que les phallophores prenaient à partie et qui engageaient avec eux une lutte de quolibets, de lazzis et d'injures, ne peuvent-ils pas être considérés comme des acteurs? Non, et pour la même raison, je veux dire parce que, dans cet assaut de gaieté sottisière, ils jouaient leur propre personnage et non celui d'un autre. Il est vrai que cette conclusion ne subsisterait plus, si les chœurs cycliques tels qu'Arion les avait réglés à Gorinthe avaient eu la part qu'Édélestand du Méril leur attribue dans l'invention et la formation de la comédie.

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Selon lui, Arion intercala des dialogues en vers dans les dialogues créés sur place par l'esprit populaire, et « pour s'y livrer à une gaieté sans vergogne, il les fit débiter par des satyres ». Mais les anciens ne nous disent rien de pareil; lorsqu'ils parlent de l'organisation des chœurs cycliques par Arion, ils entendent dire que ce poète musicien de Méthymne donna sa forme régulière et définitive au dithyrambe jusqu'alors assez désordonné ^ qu'ils ne ronfondent jamais avec les chants phalliques, et moins encore avec les colloques des phallophores et de la foule. Car, ainsi que le dit formellement Aristote, c'est du dithyrambe que la tragédie prit naissance et des chants phalliques que sortit la comédie : distinction inexplicable, si ces deux sortes de chants avaient été identiques. Mais si là où il n'y a point à proprement parler d'acteurs, il ne saurait être question d'art dramatique et par conséquent de comédie, comment Grysar, dans son traité de Comœdia dorica , peut-il parler des deux espèces de comédies qu'on voyait à Sicyone, les phallophores et les ithyphalles *? C'est là un véritable abus de langage destiné à cacher notre ignorance. Nous savons que la comédie prit naissance dans les scènes joyeuses et turbulentes qui accompagnaient, à Sicyone comme ailleurs, les phallophories; nous tenons des anciens eux-mêmes que la gaieté se traduisait dans ces fêtes par des dialogues plaisants et fort libres entre les célébrants du phallus et le public; mais la transition entre ces scènes de carnaval que chacun jouait pour son propre compte, et la comédie où des hommes, revêtant la personnalité d'autrui, repré-

1. Ad eadem sacra (Bacchica) vero pertinebant duo illa comœdiœ gênera, quœ Sicyoniis erant, phallophori et ithyphalli {de Doriensiiim com., p. 31).

sentent des travers qu'ils endossent fictivement et pour un moment, nous ne la voyons pas. Le texte de Sémos, le plus significatif que nous ayons sur ce sujet, ne nous montre que des parades religieuses, nullement des comédies; et les noms divers qu'on donnait dans les différentes villes à ceux qui prenaient part à ces parades, soit à titre d'officiants du culte, soit à titre de plastrons non inactifs, conduisent à la même conclusion négative. C'étaient des éthélonteSy des autokabdales, c'est-à-dire des farceurs qui profitaient des fêtes phalliques pour donner cours à leur esprit et à leur malice, et qui improvisaient leurs médisances et leurs brocards, exactement comme des ivrognes qui se disputent dans la rue improvisent les injures et les quolibets dont ils s'apostrophent. Tout en les assimilant aux dikélistes, Athénée ne nous dit même pas qu'ils fussent des miméli, ou des contrefacteurs des vices d'autrui. Un seul nom pourrait embarrasser, c'est celui de sophistes qu'on donnait à ces farceurs dans la plupart des villes. Ce mot emporte pour nous l'idée de quelque art ou artifice, si bien que Grysar a cru pouvoir conclure de cette dénomination qu'il y avait déjà parmi ces plaisants des auteurs de livrets ou de canevas comiques, sur lesquels les autokabdales et les éthélontes brodaient au gré de leur imagination et de leur verve, mais en se tenant dans les lignes générales et un peu lâches, tracées par l'auteur*. Cela est possible, vraisemblable même; mais les textes dont nous disposons n'en disent rien; et la conséquence que Grysar tire du nom de sophiste peut paraître assez forcée à quiconque sait quel sens large on

1. Hoc est enîm vero simillimum et ipso eo nomine significatum ludiones ex argumentis inveniendis et variandis aliquantum iogenii prodidisse {de Dor. com., p. 29).

OUK-ilNES — COMÉDli!: DOHIENNK ?t

donnait à ce mot, au vu® et au vi*" siècle. Signifiant simplement habile homme, il pouvait s'appliquer tout aussi bien à des Oa'jjjiaTOT:o',ol ou jongleurs qu'à fies artistes en quelque genre que ce fut.

On aura beau tourmenter le texte capital de Sémos, et rassembler de çà et de là tous les autres textes qui se rapportent soit aux fêtes de Bacchus, soit à d'autres fêtes, on ne prouvera jamais, avec les éléments d'information que nous possédons, que la comédie ait existé à Sicyone, à Gorinthe et dans les autres villes du Péloponnèse, autrement qu'en germe et virtuellement. Beaucoup d'éléments comiques , mais nulle comédie proprement dite, parce que l'idée génératrice de la comédie, l'imitation volontaire et fictive des défauts et travers d'autrui S ne paraît nullement au milieu de ces éléments épars, qu'elle doit coordonner et discipliner en vue d'une œuvre poétique.

Mégare seule paraît faire exception. C'est bien ce qui semble résulter d'un certain nombre de textes des comiques athéniens, entendus à la bonne franquette, c'est-àdire pris dans leur sens naturel. Lorsqu'Aristophane, voulant expliquer la nature et la portée de sa comédie des Guêpes, déclare que son sujet, sans être trop relevé, ne sera pas cependant trop trivial et trop bas , et dit qu'il ne servira point aux Athéniens des plaisanteries dérobées à Mégare,

1. Cela peut paraître d'autant plus extraordinaire que presque toutes les danses grecques, et elles étaient fort nouibreuses, comme nous le verrons plus tard au sujet de la comédie sicilienne, étaient des danses de caractère et que la mimique ou l'imitation y était très prononcée.

on est d'autant plus porté à croire qu'il fait allusion à la comédie Mégarique et à sa grossièreté que, dans le vers précédent et dans ceux qui suivent, il est évidemment question non de plaisanteries telles quelles, mais de plaisanteries qui sont le fait de poètes comiques. De plus, 4. supposer qu'il y ait eu une comédie mégarique, comme on l'adm.ettait universellement avant ces derniers temps, le mot des Acharniens Meyapwà jj.ayavà \ au sujet du Mégarien qui vient vendre au marché ses deux petites filles comme de petites truies, ne signifierait pas seulement que cet artifice est par sa grossièreté digne d'un habitant de Mégare, mais serait encore un trait lancé contre les poètes comiques de ce pays. Deux textes, l'un d'Ecphantidès, l'autre d'Eupolis, malheureusement incertains et assez brouillés dans leur constitution philologique, semblent énoncer nettement l'existence d'une comédie mégarienne. « Tu entends ce que dit un tel? — Par Hercule! C'est une plaisanterie indécente et bien froide, digne des gens de Mégare. Elle fait rire, tu le vois, les petits esclaves^. » Le trait d'Ecphantidès, cité par Aspasios, est bien plus net encore, de quelque façon que Ton en constitue les vers : « Je chanterais, dit ce comique d'Athènes, un air de la comédie mégarique, si je ne rougissais de faire un drame à la façon de Mégare.

\. 'AXX' saii yap {xoi Meyapixà xiç [xa/avâ

(vers 738).

2. Je traduis le dernier vers d'apès la correction de Cobet :

(|iu^pôv Y^^ô: yàp, wç opôtç, rà iiatôîa,

le texte, tel que le donnent Kock et l'éditeur des fragments dans Tédition Didot, me paraissant inintelligible. C'est une plaisanterie froide: donc bien capable de faire rire des TiaiSca. Je traduis TiaiSîa par petits esclaves, parce qu'il ne me paraît pas prouvé que les enfants en bas âge des citoyens assistassent plus aux représentations comiques que les femmes.

ORIGINES — COAJKDIE l)OF{fK\NK ?3

Mîyac '.XT,; xto jjl(o o 'laç

tÔ ooàaa Mî^'aG'.xov 7:o',î1!v '. »

Je dis que ces textesr, pris dans leur sens naturel et qui se présente d'abord, éveillent dans l'esprit Tidée d'une comédie mégarique. Mais voici ^VilIamowitz % suivi par Kock, qui démontre ou prétend démontrer que cette comédie n'a jamais existé et qu'elle n'est qu'une cliimère des temps postérieurs , bâtie sur les plaisanteries des comiques athéniens mal comprises. Gomme le Français se moque de l'Anglais, et l'Anglais du Français, comme l'homme d'une province se moque des gens de la province voisine, les Athéniens et leurs poètes n'avaient pas assez de plaisanteries contre la grossièreté et la scurrilité de leurs voisins de Mégare ; puis sont venus des grammairiens inattentifs qui, rencontrant des traits innombrables contre le gros rire des Mégariens, se sont imaginé que le yklio:; Mevapixo^, que les Mîyap'.xà G-xtojjitjiaTa, que les MEyaoual jjLTjy aval ne pouvaient être que le rire, que les plaisanteries, les artifices et les tours de comédiens sans esprit s'adressant à un peuple imbécile, qui mêlait la pétulance à la lourdeur. C'est une méprise analogue à celle qu'on commettrait en concluant des plaisanteries de nos vaudevil-

1. Je traduis sur le texte rétabli par G. Herman et par Bothe. C'est celui qu'a traduit 01. Millier et que cite Bernhardy, dans leurs histoires de la littérature grecque. 11 me paraît plus probant encore pour ma thèse, si l'on adopte la correction, un peu violente, proposée par Kock : « J'ai horreur des comédies mégariques et je rougis de faire un drame à la mégarienne :

Kat MeyapixaTç xwpLwôcaidiv à^ôofxat

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