‹ La comédie grecqueChapitre 61 sur 109 · Assemblée des femmes^ v · texte numérisé non relu

Assemblée des femmes^ v

réalité pour la rendre plus saisissante n'est pas, en général, celle d'Aristophane ni, on peut le croire, des autres écrivains de l'Ancienne Comédie. Ils emploient une autre espèce d'abstraction, beaucoup plus fantastique, le plus souvent fondée sur des analogies purement imaginaires. Il semble, par exemple, que les pensées des songe-creux vont se perdre dans les airs ou dans les nues; les nuées deviendront des personnages et seront les seules divinités de Socrate et des philosophes. Les juges se servent de leur pouvoir judiciaire, comme d'un trait ou d'un aiguillon pour piquer, pour percer les accusés coupables et non coupables; les juges populaires ou les jurés ne sont pas moins irritables que les guêpes : et voilà le tribunal des héliastes transformé en un essaim de guêpes au long corsage que termine un aiguillon. Les hommes, avec leurs espérances toujours changeantes, sont comme des ci oiseaux frétillants, voltigeant çà et là, insaisissables, ne posant nulle part ^ »; et le poète leur donne un bec et des ailes. Naturellement, ils habitent en l'air, à Néphélococcygie ou à Nubicoucouville, et, aussi imprévoyants qu'il appartenait à de véritables Athéniens, ils se croient assez protégés contre leurs ennemis par des murailles de vapeur. L'action ou l'intrigue, si ces mots sont de mise dans les comédies d'Aristophane, n'est elle-même fondée, la plupart du temps, que sur ces vues abstraites de l'esprit et ces fausses analogies de l'imagination. La démocratie est une constitution si mauvaise que le méchant ne peut être remplacé au pouvoir que par un pire que lui, et les chevaliers se débarrassent de Gléon,

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{Oiseaux, v. 169.)

le maudit corroyeur, en lui opposant un charcutier encore plus flagorneur, plus hâbleur, plus ignare et plus braillard, comme si le seul palliatif aux désordres de la constitution était de troquer un démagogue qui a toute l'audace du pouvoir contre un autre pire peut-être, mais chez qui la possession et l'habitude de l'autorité n'ont pas encore développé les vertus malfaisantes. Concevez la puissance de la femme sur l'homme animal, et celle de l'homme animal sur l'homme intelligent, et vous avez la donnée fondamentale de Lysistrate. La belle chose que les utopies : voyez plutôt les Femmes à l'Assemblée; déguisées avec de longues barbes, et avec les vêtements et les bâtons de leurs maris, les femmes se rendent au point du jour sur l'agora et se confèrent à elles-mêmes, par un vote en règle, le gouvernement : première utopie, les femmes à l'assemblée ou, comme nous dirions, formant le corps législatif. L'effet de cette belle révolution ne se fait pas attendre^ et l'assemblée nouvelle décrète d'abord la communauté des biens : seconde utopie ; puis la communauté des femmes : troisième utopie, couronnement des deux autres. Et le poète, au lieu de discuter ces deux décrets, les met aussitôt en action dans des scènes aussi piquantes que profondes. La comédie d'Aristophane n'est donc, le plus souvent, qu'une abstraction réalisée sous une forme bouffonne, ou la mise en action d'une allégorie dans un drame fantastique et burlesque. Mais le burlesque et le bouffon tiennent à un autre procédé de l'imagination livrée à elle-même, je veux dire à l'hyperbole poussée jusqu'à ses dernières limites, et qui se traduit, dans la comédie, en caricatures. Caricatures des hommes : Cléon, Nicias, Démosthène, Lamaclios, Euripide, Agathon, Socrate, même le grave et vénérable

Eschyle, celui qu'Aristophane respecte le plus et défigure le moins, ne sont pas des hommes, mais des masques. Personnages réels ou personnages imaginaires, tous sont outrés, grimaçants, et, par une conséquence fatale, manquent de vie, parce qu'ils manquent de vérité. Caricatures des actions et des choses : jamais altercation sur la place publique ne ressembla à celle du corroyeur et du charcutier, de Cléon et d'Agoracrite. C'est un feu croisé de gros mots, de vanteries, de flagorneries folles, auxquels le bon vieux Démos assiste, bouche béante, avec une bêtise qui n'était pas précisément le défaut du caractère athénien. Euripide, dans les Fêtes de Cérès, faisant la barbe à son beau-père Mnésiloque, l'épilant et l'accoutrant en femme, afm qu'il plaide sa cause auprès du sexe irrité de ses attaques et de ses irrévérences, puis paraissant lui-même dans le costume de Persée et faisant l'écho afin de répondre aux lamentations de Mnésiloque- Andromède, après avoir paru en Ménélas qui a retrouvé son Hélène en Egypte, et finalement jouant le personnage d'entremetteuse pour tromper, par la séduction, la vigilance du Scythe, auquel les femmes ont remis la garde de son beau-père : tout cela forme un tissu de scènes bouffonnes, qui sont la caricature et non la fidèle et vive représentation de la réalité.

Mais nous voilà en plein, dira-t-on, dans ce monde de la fantaisie qu'a décrit Schlegel; je l'avoue, mais nous ne sommes pas dans le monde de la fantaisie pure sans dessein et sans but. Le poète se laissait si peu emporter aux caprices et à la fougue d'une imagination sans frein qu'il lui arrivait parfois d'avertir ses auditeurs qu'il leur disait ou leur mettait sous les yeux des choses bien étranges. Au moment, par exemple, où la dispute littéraire d'Es-

chyle et d'Euripide pouvait commencer à paraître un peu longue et où, pour réveiller les esprits, Aristophane fait apporter sur la scène des balances où vont être pesés les vers des deux poètes, Bacchus et le chœur ne laissent pas ignorer aux spectateurs ce que cette idée a de saugrenu et de plaisant : « Approchez, dit Bacchus aux deux adversaires, puisque je dois aujourd'hui peser la poésie, comme le marchand son fromage. — Ingénieux sont les sages, reprend le chœur ; car ce prodige nouveau, étrange, quel autre l'aurait imaginé? Oui, par Jupiter, si je l'avais entendu dire à quelque personne de la foule, je ne l'aurais pas crue, mais j'aurais pensé qu'elle niaisait K » Et vers la fin des Oiseaux, nous lisons ce vers significatif qui pourrait s'appliquer à toutes les pièces d'Aristophane, en tant que drames : « En vérité, tout cela me semble de purs mensonges ^ »

C'est que toutes les folies d'Aristophane étaient raisonnées, ou plutôt étaient des raisonnements allant à la conclusion politique, philosophique ou littéraire qu'il avait dans l'esprit et qu'il voulait faire pénétrer dans celui des spectateurs. Que se propose-t-il, par exemple, dans les Gre?iouilles? De montrer qu'Euripide ne vaut pas Eschyle, l'art nouveau l'art ancien. Mais, pour prouver que deux choses sont égales ou inégales, il faut une commune mesure, mesure de longueur, mesure de capacité, mesure de pesanteur; cette dernière surtout s'applique métaphoriquement aux objets qui ne tombent pas sous les sens et

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