‹ La comédie grecqueChapitre 72 sur 109 · Aeharniens, v · texte numérisé non relu

Aeharniens, v

Parmi les êtres fantastiques que TAncienne Comédie jetait sur la scène, le chœur était naturellement le plus fantastique et le moins réel, le plus souple dans la main souveraine qui évoquait et mettait en mouvement (qu'on me pardonne cet anachronisme) toutes ces ombres chinoises. Mais aussi le chœur était Torgane principal du poète, la partie de son œuvre où il prodiguait le plus les merveilleuses richesses de sa verve à la fois militante et humoristique. Il faudrait étudier tous les chœurs d'Aristophane pour se faire une idée des ressources variées de son génie, passant avec une prodigieuse aisance des fantaisies les plus bouffonnes aux peintures les plus gracieuses ou aux idées les plus sublimes. Mais nous n'avons pas- ici à examiner la comédie aristophanesque au point de vue de la poésie; nous devons nous en tenir à sa constitution dramatique.

.Le chœur, dans la comédie, comme dans la tragédie, concourait au spectacle, mais le spectacle n'est pas le drame. En quoi et comment le chœur pouvait-il contribuer ou non au développement de l'action? Je n'entends pas refaire, ni même résumer simplement le travail de M. Richard Arnodt, sur le rôle du chœur (Ghorpartien) ; je me bornerai à en laisser entrevoir les conclusions les moins contestables. Si tout ce qui appartient au chœur avait été débité ou chanté par tous les choreutes, ce n'eût été que du bruit; mais quand il parle par la bouche de son coryphée, il peut être considéré comme une sorte d'acteur. S'il n'agit pas beaucoup, il contribue au développement de Taction, à peu près comme les confidents de nos tragédies. Il interroge, il approuve, il désapprouve, il excite, il arrête les vrais acteurs, ceux qui sont les organes à la fois et Tobjet de l'action. Paroles,

si l'on veut! Mais au tliéàtre, comme le dit Corneille, on n'agit qu'en parlant. Il y a même des cas où il devient un acteur principal : la Paix, au moins depuis la pai'Odos jusqu'à la parabase, n'est pas moins remarquable à cet égard que les Euménides d'Eschyle. J'ajoute que les chœurs les plus dramatiques ne sont pas toujours les plus lyriques. Lysistrate ne saurait se comparer, pour la grâce ou la hauteur de la poésie, ni aux Oiseaux ni aux Grenouilles. Mais son double chœur, celui des vieillards et celui des vieilles, est intimement lié à l'action, qui, sans lui, serait incomplète et même impossible. Au contraire, celui des initiés ^ me paraît dramatiquement inutile dans les Grenouilles ; et j'avoue à ma honte que je ne vois pas ce que fait celui des Oiseaux à partir de la seconde parabase. Tout se passe sans lui et en dehors de lui, jusqu'à la scène finale où il entonne l'hymne d'hyménée en l'honneur de Pisthetairos et de Basileia ^

Tant que le chœur dialogue avec les acteurs par l'organe de son coryphée, il n'y a aucune difficulté. Le difficile est d'expliquer ce qu'il y a de dramatique dans les vrais chorica ou dans les parties chantées du chœur. Souvent, comme d'ailleurs dans la tragédie, le chœur de la comédie se dédouble, et soit que ces demi-chœurs

1, C'est le vrai chœur de la pièce. Celai qui est composé de grenouilles n'est pas un vrai chœur; il reste dans les coulisses, d'où il fait entendre ses chants. Ce n'est qu'un uapaxop^yYifjLa, quoiqu'il ait donné son nom à la comédie. Son chant si frais et si poétique ne se rapporte qu'à un accident du drame, le passage de Bacchus par le marais infernal.

2. Entre les vers 1H8 et 1706, ou bien le chœur est muet ou bien ce qu'il débite n'a aucun rapport à la pièce. Les Chorica 1470-1493, 1533- 1564, 1694-1705, qui semblent faire suite l'un à l'autre, mais qui sont séparés par de longs intervalles, me paraissent même inexplicables. M. Van de Lande Bakhuysen, dans un travail spécial sur la Parodie dans Aristophane, y voit le travestissement de quelque morceau lyrique inconnu. Mais cela n'en explique ni la distribution ni l'utilité dans le drame comique.

parlent d'ensemble, soit qu'ils parlent par la bouche de leurs coryphées respectifs, leur intervention peut devenir et devient en effet par moments une action réelle; elle a lieu généralement quand le peuple, que le chœur représente, se partage en avis différents et par conséquent quand la comédie, entant que drame polémique, incline vers son dénouement oratoire. Ainsi, le chœur des Acharnions se divise après le discours de Dic^opolis, les uns penchant vers la paix, les autres s'obstinant dans leurs sentiments belliqueux et dans leur fureur contre celui qui a traité avec l'ennemi, malgré la raison dont la voix se fait entendre dans leurs consciences, mais qu'ils repoussent. « Ah! c'est ainsi, coquin, infâme? Tu n'es qu'un mendiant, et tu oses parler de la sorte. — Par Neptune, ce qu'il dit est vrai; il ne ment pas d'une lettre. — Et quand ce serait vrai, fallait-il le dire?... Mais tu n'auras pas à te féliciter de ton audace. — Où cours-tu? Ne bouge pas ; si tu le touches, je te saute dessus. — Lamachos, ô toi dont le regard lance des éclairs, toi dont l'aigrette pétrifie les ennemis, secoursmoi, ô Lamachos, mon ami, le héros de notre tribu, et vous tous, officiers et soldats, défenseurs de nos murs, accourez à mon aide : on m'empoigne à bras le corps \ » Outre ces dédoublements momentanés qui rendaient le chœur plus propre à l'action, la comédie aristophanesque alla jusqu'à mettre en scène deux chœurs distincts et opposés, comme nous le voyons dans Lysistrate. D'un côté, un chœur de vieillards indignés de Tinsolence des femmes, qui ont mis la main sur la citadelle et sur le trésor public et qui prétendent imposer la paix à leurs

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