‹ La comédie grecqueChapitre 81 sur 109 · Millier · texte numérisé non relu

Millier

de Fétranger où ils étaient grassement entretenus aux frais de la république; que prytanes, stratèges, orateurs populaires prêtaient la main à cette comédie, jusqu'à ce qu'un Dicaeopolis quelconque découvrît la fraude; qu'en un mot le sujet des Babyloniens n'était autre que celui de cette scène épisodique des Acharniens :

« Le héraut. — Les ambassadeurs revenus de la cour du roi!

« Dicœopolis. — De quel roi? Je suis dégoûté de tous ces beaux oiseaux-là, des ambassadeurs comme des paons^ et de leurs fanfaronnades.

« Le héraut. — Silence î

« V ambassadeur. — Nous ramenons Pseudartabas, l'œil du roi.

« Dicœopolis. — Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec, ambassadeur maudit M

« Le héraut. — L'OEil du roi!

« L ambassadeur. — Allons, Pseudartabas, expose le message dont le grand roi t'a chargé pour les Athéniens.

« Pseudartabas. — Jartamen exara'anapissonai satra.

« L'ambassadeur. — Comprenez-vous ce qu'il dit?

« Dicœopolis. — Non, pas moi, par Apollon.

« L ambassadeur. — Il dit que le grand roi vous enverra de l'or. Allons, prononce plus haut et plus clairement le m.ot or.

« Pseudartabas. — Tu n'auras pas d'or. Ionien débauché.

1. Dicœopolis joue sur les mots dans sa mauvaise humeur, exactcmenl comme Alceste :

La chute en est jolie, amoureuse, admirable!

— Peste soit de ta chute, enii)oisonneur au diable!

En eusses-tu fait une à te casser le nez.

Je serais tenté de traduire par ambassadeur au diable.

DÉBUTS rVARISTOPHANE 30îf

« Dlcscopolis, — Ahî les dieux me pardonnent, voilà qui est clair.

« V ambassadeur. — Que dit-il?

« Dicœopolis. — Il dit que les Ioniens sont des débauchés et des sots, s'ils s'attendent à recevoir de l'or des barbares.

« L'ambassadeur, — Non, non, il parle de médimnes d'or.

« DicieopoUs. — Quels médimnes? Tu n'es qu'un grand hâbleur. Mais va-t'en. Je vais à moi tout seul savoir ce qui en est. Voyons, réponds-moi clairement, à moi, si tu ne veux que je te teigne la peau en rouge. Le grand roi nous enverra-t-il de For? {Pseudartabas fait signe que non.) Alors ce sont nos ambassadeurs qui veulent nous duper? [Pseudartabas fait signe que oui.) Ces hommes-là font des signes tout à fait à la grecque; je suis sûr qu'ils sont tout bonnement d'x\thènes. Oh! oh! je reconnais bien un de ces eunuques; c'est Glisthénès, fils de Sibyrtios. Ah! quel effronté que ce derrière épilé! Gomment, grand singe, avec une pareille barbe, veux-tu nous jouer le rôle d'un eunuque? Et cet autre, n'est-ce pas Straton? »

Il me paraît donc extrêmement probable qu'Aristophane, dans sa seconde comédie, faisait paraître dans rassemblée les envoyés des différents peuples dont Athènes recherchait l'alliance et le secours; que les soidisant Babyloniens représentaient la principale ambassade, celle qui était censée venir de la part du grand roi, mais que l'on découvrait à la fm qu'elle venait non d'Ecbatane ou de Babylone, mais du moulin où lesdits ambassadeurs étaient employés à tourner la meule \ et

1. C'est ce que donne clairement à entendre Hésychios par les mois

qu'elle avait été controuvée par Eucratès le marchand d'étoupes et de farine ou par tout autre démagogue. Ces Babyloniens de contrebande n'avaient pas, comme Pseudartabas et ses collègues, un rôle incident et épisodique ; ils devaient former tous ensemble un des principaux personnages du drame. Mais à part cette différence, ils jouaient sans doute un rôle analogue à celui qu'on veut imposer à Pseudartabas. Produits honorablement devant le peuple, ils lui faisaient mille contes burlesques et mille promesses extravagantes, et ils le séduisaient d'abord au grand désespoir de quelque Dicasopolis. Puis ils étaient présentés au sénat et avaient les honneurs du Prytanée. C'est du moins ce qu'il faut conclure du rapprochement que nous avons fait avec la scène des Acliarniens^ si ce rapprochement n'est pas une illusion. Je croirais volontiers qu'il y a l'indication de toute une scène et de plusieurs scènes dans ces mots qui terminent la présentation de Pseudartabas. « Le Héraut, Silence! qu'on s'asseye! Le sénat invite TOEil du Roi à se rendre au Prytanée. — Dicseopolis. N'y a-t-il pas de quoi se pendre? Je suis ici à me morfondre, tandis que les portes du Prytanée s'ouvrent à deux battants pour héberger de pareils coquins. » Seulement au lieu de se désespérer et de pester inutilement, le bon citoyen des Babyloniens faisait tous ses efforts pour démasquer et confondre ces faux députés, ainsi que les gredins politiques qui les avaient supposés. Et maintenant, si telle était la fable du drame d'Aristophane, il me paraît évident que de pareilles espèces ne pouvaient former le chœur, c'est-à-dire être les portevoix du poète auprès du public. Le titre, je l'avoue, forme une présomption considérable contre ma conclusion : bon nombre de pièces d'Aristophane prennent leur

DÉBUTS D'AUISTOIMIA.NK 311

titre du chœur, par exemple, les Détalienn, les Acharniens , les Chevaliers , les Nuées , les Guêpes , les Oiseaux^ etc. Mais je le répète, quels conseils, quelles leçons le poète aurait-il données au peuple par la bouche de ces êtres dégradés? Et se figure-t-on le chœur de Bacchus, chassé de la scène et renvoyé au moulin avec des huées, peut-être même à coups de bâton? Je ne nie pas d'ailleurs qu'ayant à leur tête un chef de file qui prenait la parole pour tous, ou même entonnant ensemble quelque morceau lyrique, ils présentassent par moments une apparence de chœur, une sorte d^parachorêgêrna ou de chœur accessoire; mais ils ne devaient pas plus être le chœur véritable que les grenouilles dans la pièce de ce nom.

Voilà tout ce que nos fragments, encore plus rares ici et plus insignifiants que pour/^^ Détaliens, nous permettent de savoir ou plutôt de conjecturer. Quant à la conduite du drame, aux incidents qui venaient, je ne dis pas développer et faire marcher l'action, mais diversifier une situation, toujours la même, à ce qu'il semble, puisqu'un citoyen plus avisé que les autres flairait le pot aux roses dès l'entrée * des soi-disant Babyloniens, il faut renoncer à les deviner. Il n'est pas plus facile de concevoir ce que venait faire Bacchus dans cette pièce où nous savons par Athénée qu'il avait un rôle, et même qu'il était victime des dénonciations intéressées de Gléon. Nous apprenons seulement par les scholiastes qu'Aristophane attaquait dans sa seconde pièce beaucoup de personnes (tzoVao'j^ xaxtô; slirsv), et qu'il y flétrissait Gléon et Pisandre, celui qui, de flatteur du peuple, devint plus tard un des prin-

1. C'est en les voyant paraître qu'un citoyen s'écrie : Mais c'est le peuple des Samiens, etc. i]a[xicùv 6 ôtiIxo^* o/jjî xt; itapà zm 'Apuro-fàvî'., to'j; SX ToO [xuXwvo; ISwv BaêuXtov'o'j; (llésycliios).

cipaux meneurs de la révolution oligarchique des Quatre- Cents. On peut conjecturer, sans le savoir précisément, quelles accusations il portait contre Gléon ; quant à Pisandre qu'il présente ailleurs comme un lâche à la recherche de son âme qui l'a planté là \ une scholie des Oiseaux nous montre que le poète attaquait surtout sa vénalité dans les Babyloniens.

Cléon fut vivement irrité contre Fauteur. Il fit donc citer devant le conseil des Cinq-Cents, non pas Aristophane, comme on le répète généralement d'après les biographes et les scholiastes, mais Callistratos, qui, en qualité de chorodidascale, était, aux yeux de l'archonte et du public, l'auteur de la pièce qu'il avait représentée, et par conséquent devait seul être responsable légalement. Il l'accabla de reproches, de menaces pour avoir bafoué et discrédité Athènes et la démocratie aux yeux des étrangers et des sujets, qui affluaient à la fête des grandes Dionysiaques ou Dionysiaques du printemps ^ C'est à quoi fait allusion Aristophane dans la parabase des Acharniens que j'ai citée plus haut, et dans ces paroles de Dicgeopolis : « D'ailleurs, Cléon ne pourra m'accuser d'attaquer Athènes en présence des étrangers; car aux Lénéennes (Dionysiaques d'hiver) nous sommes entre nous. » Il est vrai que Cléon pouvait connaître le poète qui se cachait derrière Callistratos. On rapporte donc, ce qui

1. « Près du pays des Sciapodes est un marais aux bords duquel le dégoûtant Socrate évoque les âmes. Pisandre vint un jour pour voir la sienne qui l'avait planté là, tout en vie. » {Oiseaux, 15ij3-15o8.)

2. Je n'imagine rien en disant que ce fut Callistratos et non Aristophane qui fut traîné par Cléon devant le sénat. Car sur le vers 1484 des Guêpes, nous lisons ces mots d'un sclioliaste, bien informé cette fois : « On ne voit pas clairement s'il rappelle ici la citation de Callistratos devant le sénat ("AôrjXov Tzôztpov Trjç Ka^XurpaTOu e'iç Tr,v po'jXr,v slo-aywY^i*; ^a'i vOv [j.tu.vri(TX£Tai), ou bien quelque autre menace, sinon citation en justice, dirigée contre lui-même. »

est admissible et vraisemblable, qu'il chercha à se venger <le lui indirectement, en le poursuivant pour usurpation des droits de citoyen [yp^^fi Çsvlaç). Aristophane repoussa victorieusement l'accusation; mais ce ne fut pas, j'imagine, comme le veulent ses biographes, par la citation de cette naïveté d'Homère : « Ma mère dit que je suis fils d'Ulysse; pour moi, je n'en sais rien; personne ne connaît par soi-même son père. »

L'année suivante (425, ol. 88, 3), il fit représenter aux Lénécnnes ses Acharniens, la première des pièces qui nous sont parvenues, la dernière de celles qu'il donna sous le nom d'autrui \ car les Chevaliers sont de l'année 424, et l'on voit par la parabase que le poète s'était décidé enfin à jeter le masque et à demander un chœur en son propre nom. Y avait-il ou non progrès des Acharniens sur les deux comédies qui les avaient précédés, et l'auteur s'y dégageait-il, comme le suppose Egger, « des inepties assommantes et des ignobles bouffonneries » qu'il reproche si vivement à ses devanciers, pour « créer ce

\. Ce n'est pas l'opinion de Meineke, qui veut que les Guêpes et les G irnoui lies aient été représentées sous le nom de Philonidès, les Oiseaux et Lysistraie sous celui de Gallistratos. Mais ce savant homme s'embarrasse ici dans des pièges qu'il se tend à plaisir en raffinant sur l'interprétation des formules èôtôa^^ (il fit représenter) àoiSâxOo K^^ drame fut représenté) ôià <I>[Xa)v['oou ou bien xaOrjxsv, £t<7r,xTa'. oià KaXXicjrpaTou, comme si cela voulait dire il donna sous le nom de Gallistratos ou de Philonidès. Ce serait possible, mais ce n'est pas nécessaire. La préposition êià signifie naturellement par le moyen de, et lorsque le scholiaste écrit en parlant des Chevaliers : ioioixU 3i' éotu-roO, il ne veut pas dire seulement qu'Aristophane les donna sous son nom, mais qu'il les joua en personne. D'ailleurs comment Philonidès aurait-il pu dans les Guêpes se vanter d'avoir mis Cléon à la raison et écrasé les philosophes, ces vampires si dangereux? Est-ce qu'il était le poète des Chevaliers et des Nuées? Ou bien ces pièces avaient-elles été représentées sous son nom ? Une plaisanterie d'Amipsias reprochant à Aristophane d'être né le quatrième jour du mois, c'est-à-dire d'être prédestiné à travailler non pour lui-même, mais pour autrui, donnerait seule raison à Meineke contre la tradition constante.

grand art » dont il se vanta, « semblable à un palais aux tours élevées, construit avec de belles paroles, de grandes pensées et des plaisanteries qui ne courent pas les rues »? C'est ce qu'il est impossible de dire. Dans la perte des Détaliens et des Babyloniens, nous sommes réduits à considérer les Acharniens comme la première des œuvres de notre poète et à comparer cette pièce non à celles qui Tavaient précédée, mais seulement à celles qui Font suivie.

Aristophane n'y montre encore aucune de ces vues générales qui ont fait de lui un si grand polémiste. Il ne s'y attaque ni au principe même de la constitution, comme dans les Chevaliers, ni à l'un des organes essentiel de la constitution, comme dans les Guêpes. On peut même dire que l'idée première de son nouveau drame n'a point la profondeur et la portée de celle qui avait inspiré les Détaliens. il met seulement en opposition, non pas, comme on le répète, les avantages de la paix et les inconvénients de la guerre, mais les intérêts de deux classes distinctes de la société, ceux des hommes de la ville et ceux des gens de la campagne ; ou plutôt (catr ce que je viens de dire est moins le sujet des Acharniens que celui de la Paix) Aristophane développe dans la première de ces deux pièces les griefs des propriétaires terriens contre le parti de la guerre. « Les Athéniens, dit quelque part Thucydide, s'affligeaient de leurs maux : le peuple, parce qu'il se voyait privé même du peu qu'il possédait; les riches, parce qu'ils avaient perdu leurs magnifiques propriétés de campagne, leurs coûteuses constructions et leurs somptueux ameublements. Tous s'irritaient de la guerre et voulaient la paix » (II, ch. lxv). Ces paroles du grave historien nous expliquent le rôle de

DÉBUTS D'AiUSTOPlIAM-: 3i:>

Dica3opoIis (le citoyen juste ou le bon citoyen). Il ne veut pas de la guerre, parce que ses terres sont ravagées tous les ans par l'invasion et qu'il ne peut voir qu'à de longs intervalles son bourg chéri, où il vivait si doucement et si grassement. Peu lui importe que la dignité et la puissance d'Athènes commandent la résistance la plus énergique aux prétentions des Péloponnésiens : il ne voit qu'une chose, c'est que, depuis que la guerre est déclarée, il ne peut plus jouir de ses aises et faire bombance sur sa terre. Aussi est-il prêt à recueillir et à colporter tous les cancans qui se débitaient dans les cercles des riches et des nobles, et que Plutarque aurait dû laisser là au lieu de leur prêter tant d'importance dans sa vie de Périclès. Il possède sur les causes de la guerre une explication que n'avaient pas encore inventée les Téléclidès et les Hermippos, ces détracteurs passionnés du grand homme d'État. « Je déteste de tout cœur les Lacédémoniens, dit-il, et puisse Neptume, Dieu de Ténare, ébranler la terre et faire crouler leurs maisons ! Moi aussi, ils m'ont coupé mes vignes. Voyons, il n'y a ici que des amis qui m'entendent S pourquoi accuser les Laconiens de nos maux? » Et après toutes ces habiles précautions oratoires il débite sans sourciller le conte ridicule d'une courtisane de Mégare, enlevée par de jeunes Athéniens, et de deux filles d'Aspasie, enlevées en représailles par les gens de Mégare. C'est pour venger l'outrage de ces deux prostituées appartenant à la courtisane Aspasie, que l'Olympien Périclès a tonné, bouleversé la Grèce, jeté la république dans une guerre interminable. Voilà ce que Dicœopolis — Aristophane appelle la vérité. Car « la comédie sait aussi,

1. Allusion aux cris de Glcon contre la comédie des Babyloniens, jouée en présence des étrangers et des sujets d'Atht^nes.

déclare-t-il, discerner ce qui est juste; je ne chercherai pas à plaire, je dirai ce qui est vrai ».

Mais ce bon citoyen n'aurait pas été dangereux, s'il n'avait fait que répéter les calomnies imaginées par les désœuvrés de l'aristocratie, tout glorieux de leur esprit -et de leur malice : si finement qu elles fussent distillées, •elles n'étaient qu'une vengeance vaine de leurs rancunes; «lies n'avaient qu'une prise médiocre sur la fibre populaire. Dic96opolis s'adresse généralement à d'autres sentiments. Ce n'étaient pas seulement les grands propriétaires à qui (f il avait semblé cruel de quitter des lieux sacrés, des habitations où ils avaient conservé les mœurs antiques, et que l'habitude leur avait fait de tout temps considérer comme une patrie * ». La plupart des Athéniens souffraient de la brusque rupture de leurs vieilles habitudes, causée par la guerre. Il était souverainement habile de raviver ces regrets et d'opposer les passions particulières à celles du bien public, les intérêts de la petite patrie à ceux de la grande. Le Dicaeopolis d'Aristophane est donc un petit propriétaire de campagne, comme il s'en trouvait alors beaucoup dans Athènes, qui ne connaît de patrie que sa bourgade et dans sa bourgade que son champ, et qui, en prétendant faire appel au bon -sens, ne fait appel en réalité qu'à l'égoïsme étroit des campagnards. Paysan, il s'adresse à l'imagination et aux idées habituelles des paysans; car il n'avait pas besoin de convertir les nobles et les riches qui étaient tout convertis. C'est ce qui pouvait rendre facilement contagieux ses raisonnements à la fois captieux et populaires, et son -exemple plus encore que ses raisonnements. Puisque les

Page 1