‹ La comédie grecqueChapitre 82 sur 109 · Thucyd., II · texte numérisé non relu

Thucyd., II

DKHLïs d'aiustopmanj: ;jl7

politiques ne veulent pas mettre la paix en délibération, il fera son traité particulier avec l'ennemi et jouira ainsi de Tabondance et des charmes de la vie champêtre au milieu de la détresse générale : démonstration sensible et sans réplique des avantages de la paix.

Le chœur, bien qu'Aristophane le représente d'abord comme animé de la fureur la plus belliqueuse, concourt merveilleusement à cette démonstration. Il est composé de vieillards du dême d'Acharnée, et quelques mots de Thucydide vont nous expliquer pourquoi et avec quel art le poète a choisi les gens de ce dême plutôt que de tout autre. « Lorsque les Athéniens virent Tennemi à Acharnée, à soixante stades de la ville, leur irritation ne connut plus de bornes. Le spectacle de leurs campagnes ravagées sous leurs yeux , chose que les jeunes gens n'avaient jamais vue, dont les vieillards même n'avaient plus été témoins depuis les guerres médiques, leur paraissait intolérable; tous voulaient, surtout les jeunes gens,

«ortir de la ville et ne pas laisser cet outrage impuni

Les Acharniens, qui se croyaient une portion notable du peuple athénien (puisqu'ils fournissaient un contingent de 3000 hoplites), en voyant leur territoire ravagé, insistaient surtout pour une sortie \ » Ils étaient donc, et dès la première invasion péloponnésienne, gagnés au parti de la guerre. Mais Amphithéos, qu'ils poursuivent pour le lapider, a beau les représenter comme de « vieux soldats de Marathon, durs comme l'yeuse et l'érable dont ils sont faits assurément, rudes, impitoyables » (179-181). Ils ont beau crier eux-mêmes dans leur première indignation : « Non, non; poursuivons-le; de vieux

1. Thucyd.f II, xxr. J'ai transporté dans ce chapitre la parenthèse du ch. XX sur les forces militaires des Acharniens.

Acharniens comme nous ne se laisseront pas narguer par un infâme qui a osé, grands Dieux! conclure une trêve quand, pour venger mes champs dévastés, je veux que la guerre redouble de fureur. Plus de répit pour mes ennemis, avant que ma haine, comme un roseau aigu, leur ait percé le cœur de part en part, afin qu'ils n'osent plus ravager mes vignobles » (210-235). Le chœur, si opposé d'abord à Dica3opolis, devait finir par être son admirateur et son auxiliaire. Non qu'il fut bien intimement persuadé par ses raisons, mais il avait en luimême le principe de sa conversion. Si furieux de voir ravager ses terres, il avait prêté l'oreille aux orateurs de la guerre à outrance; paysan comme Dicœopolis, il ne ressentait pas moins que lui les misères de l'invasion et le regret de son ancienne vie des champs, si pleine de fêtes, de sécurité et de joie. Le spectacle du bonheur de Dic^opolis devait amener l'explosion de ces sentiments et, par conséquent, la volte-face du chœur. Or le chœur des Acharniens n'était que la représentation idéale d'une partie assez considérable de la population d'Athènes. Ne pouvait-on pas espérer que tous ces campagnards qui s'étaient réfugiés dans la ville, qui y étaient à peine logés et n'y vivaient que de privations, tourneraient dans la réalité, comme le chœur tournait au gré du poète dans la comédie? Quelle invitation à secouer l'influence des démagogues, que la vue des douceurs que goûtait Dica^opolis et qu'ils pouvaient tous goûter eux-mêmes, non pas en traitant comme lui avec l'ennemi, mais en forçant par leurs votes les hommes politiques à traiter! Aristophane faisait donc œuvre de pamphlétaire habile dans cette pièce ; montrait-il la même supériorité comme poète dramatique?

Un moderne qui lirait les Acharniens sans parti pris comme sans préparation suffisante pourrait bien être frappé de Télonnante gaieté qui y règne, mais se demanderait à coup sûrjoù est cet art des anciens Grecs si vanté. Je passe, je ne dis pas sur l'invraisemblance, mais sur l'impossibilité absolue du sujet. Un particulier faisant sa paix avec l'ennemi au milieu de la conflagration générale, tenant marché ouvert pour tout le monde, excepté pour ses concitoyens, jouissant seul de l'abondance et se gobergeant au nez du peuple affamé et des imbéciles qui vont combattre pour leur pays, c'est une chose qui ne s'est vue ni ne se verra jamais dans aucun lieu ni dans aucun temps. L'heureux Dicœopolis aurait été d'abord coffré, s'il n'avait pas été lapidé ou passé par les armes. Mais nous savons déjà qu'avec l'Ancienne Comédie il faut s'attendre à une action invraisemblable jusqu'à l'impossible. Encore faut-il qu'il y ait une action quelconque et non une simple succession de scènes juxtaposées arbitrairement. Un sommaire de la pièce montrera avec quel sans-façon elle se moque de cette condition indispensable de tout drame.

Au début, Dicaîopolis est là sur la place publique, maugréant contre les prytanes qui doivent présider l'assemblée et qui n'arrivent pas, contre le peuple qui n'est pas plus pressé que les prytanes, récapitulant ses misères et bien décidé à faire tapage, si l'on ne délibère pas sur la paix, toute affaire cessante. L'agora se remplit à la fm et le héraut crie : Qui demande la parole? Un certain Amphithéos, homme ou Dieu, on ne sait, mais qui dans tous les cas se plaint de mourir de faim, prononce le mot de paix et est arraché de la tribune malgré les protestations de Dicagopolis, qui se voit forcé de subir la présentation au

peuple d'ambassadeurs revenant, les uns de la cour du grand roi, les autres d'auprès de Sitalcès, roi des Thraces. Dans Fintervalle entre l'exhibition de l'une et l'autre ambassade, bien convaincu qu'ambassadeurs, prytanes, orateurs, chefs militaires et politiques se moquent des Athéniens et ne pensent à rien moins qu'à la paix, Dicseopolis charge Amphithéos de courir au plus vite à Sparte lui acheter une trêve avec les Lacédémoniens pour lui, sa femme et ses enfants. Ce n'est pas pour rien qu'Amphithéos nous a été donné pour un Dieu. La présentation des ambassadeurs, revenus de Thrace, n'est pas achevée qu'il est déjà de retour, apportant dans trois fioles différentes * des échantillons de trêves, l'une de cinq ans, l'autre de dix, l'autre de trente. Dica^opolis choisit naturellement la dernière et court aux champs célébrer les Dionysiaques, tandis qu'Amphithéos s'enfuit à toutes jambes pour échai> per aux Acharnions qui, ayant flairé son expédition, le poursuivent, des pierres plein leurs manteaux. Ceux-ci apparaissent furieux, désappointés, se plaignant de la vieillesse qui leur enlève leur proie, mais acharnés à la poursuite. Nous sommes transportés de la place publique d'Athènes à la campagne, où nous voyons Dicaeopolis occupé de la phallophorie, mais bientôt troublé par l'arrivée des Acharnions menaçants. Il n'échappe à leurs coups qu'en faisant mine d'égorger un de leurs plus chers amis, un panier à charbon, dont il s'est emparé et qui a une telle peur, qu'il lui lâche au nez une poussière épaisse, comme font les seiches, surprises par le pêcheur. On s'entend à la fm : les Acharnions acceptent d'écouter ses raisons.

1. Ce détail en français est d'un burlesque qui n'a pas de sens. Il s'explique très bien en grec, où le même mot cjTOvôat signifie traité de paix et libation.

DÉBUTS D'AHISTOPIIANE 3M

qu'il va leur expliquer la tête sur le billot. Il apporte donc un billot qu'il prend je ne sais où; mais, au lieu de commencer sa harangue, il fausse compagnie à ses auditeurs pour courir chercher do Téloquence auprès d'Euripide. A force d'obsessions, il arrache au poète tout ce qu'il faut pour émouvoir la pitié et revient d'Athènes à la campagne en un clin d'œil pour débiter son discours. Les iVcharniens se divisent; les uns sont persuadés, les autres, plus furieux que jamais, appellent à leur aide Lamachos, « le guerrier dont l'œil lance des éclairs et dont l'aigrette pétrifie les ennemis ». Lamachos accourt, mais c'est pour être grossièrement insulté par Dicasopolis, qui le traite de mercenaire : ce qui sans doute convertit les Acharniens, même ceux qui avaient appelé le guerrier à leur secours. Car le chœur s'écrie avant de prononcer la parabase : « Convaincu par les discours de cet homme, le peuple change d'avis et l'approuve d'avoir fait la paix. »

L'action semble finie, puisque tout le monde est d'accord, excepté ceux que le poète ne prétend pas convertir, parce qu'ils ont avantage à voir les affaires brouillées. Nous ne sommes pourtant qu'à la moitié de la pièce. Mais si l'action est achevée, la démonstration ne l'est pas. Il reste à faire voir d'une manière sensible les heureuses conséquences de l'acte hardi de Dicœopolis.

En paix avec tout le monde, il voit bientôt affluer à son marché vendeurs et acheteurs. C'est un Mégarien affamé qui vient vendre ses deux petites comme cochons de lait, pour une botte d'ail et un litre de sel. C'est un Béotien qui apporte les denrées de son gras pays, et qui remporte en échange, bien ficelé et bien empaqueté, un sycophante qu'il montrera comme un singe plein de malice, sorte de bête curieuse inconnue dans son pays, mais

qui foisonne à Athènes. Un serviteur de Lamachos veut se fournir au marché de Dicasopolis, qui le renvoie les mains vides et chargé de sarcasmes. Il ne renvoie pas moins durement, pour lui apprendre sans doute, à lui et à ses pareils, qu'ils n'ont qu'à suivre son exemple, un laboureur qui geint de la perte de ses deux bœufs enlevés par l'ennemi. Mais il cède quelques gouttes de sa bienheureuse fiole à une nouvelle mariée pour que le corps de son mari, appelé à la guerre, demeure avec elle, parce que, « femme, elle ne doit pas avoir à souffrir de la guerre ». La fête des Coupes est proclamée par le crieur public; un messager annonce à Lamachos qu'il faut partir pour repousser une excursion ennemie, tandis qu'un héraut, au nom du prêtre de Bacchus, qui était sans doute de la faction aristocratique, invite Dicaeopolis au banquet sacré. Après un dialogue comique à double partie, où l'on voit Lamachos et Dicaeopclis faire leurs préparatifs, l'un pour la guerre, l'autre pour la fête, ils sortent tous les deux pour reparaître bientôt : le premier, blessé et dans un état pitoyable; le second, soutenu sur deux filles de joie et dans la gaieté de l'ivresse. Le chœur chante : Triomphe ! Triomphe î et la farce est jouée.

Cette grossière, mais fidèle analyse, où j'ai suivi à dessein le texte, scène par scène, nous donne, il faut l'avouer, une assez médiocre idée d'Aristophane comme poète dramatique. Et cependant, au jugement des critiques anciens, conservé par fauteur de l'hypothésis ou sommaire du sujet, <•( ce drame des Achaniiens est un des mieux imaginés et composés, et conseille la paix de toute manière ». Mais les derniers mots de ce jugement nous donnent le sens des premiers et le limitent. Il est parfaitement vrai que toutes les scènes, moins celle où Dica30polis

DÉBUTS DAIUSTOPHANK :m

va emprunter à Euripide ses artifices oratoires, concourent au même but, expriment l'une après l'autre la même idée, et qu'en ce sens il y a dans l'œuvre unité de composition. Au point de vue de la construction et de l'efTet oratoires, les Arharniens devaient être une des comédies les plus parfaites du théâtre attique (twv tu a-cp65pa Trs-oir.jjiivwv) \ Mais quel décousu dans la conduite du drame en tant que drame! Jamais Aristophane ne s'est plus moqué des conditions du temps et de l'espace, ni moins soucié des raisons et moyens de l'action. Dica3opolis et le chœur se trouvent instantanément sur la place publique d'Athènes, puis à la campagne, et non moins instantanément Dicasopolis retourne à la ville devant la maison d'Euripide et reparaît devant sa propre maison, où il a laissé le chœur. On dirait que tout ce monde est doué de l'ubiquité d'Amphithéos, qui, en sa qualité de Dieu, n'a pas plus tôt reçu sa commision pour Lacédémone que nous le voyons de retour. Dicaeopolis doit se justifier devant les Acharnions, et il les plante là pour courir chez Euripide, ce qui amène ^

une scène de critique littéraire aussi oiseuse que piquante, d'autant plus inutile que, si notre paysan reparaît avec » les défroques tragiques empruntées au poète, il ne fait dans son apologie aucun usage de la rhétorique subtile et sentimentale qu'il a cru devoir emprunter ^ On ne peut pas faire le même reproche d'inutilité à la scène où Lamachos est si indignement conspué, calomnié, bafoué

1. Tb ôà opà'xoc Ttbv z\i açoopa 71£ttoiyi[x£vcdv, xat èx uavTo; xpôirou ttjv eipv

VYjV TîpOXaXolJJJLÎVOV.

2. u Ne vous fâchez pas, spectateurs, si, tout mendiant que je suis, j'ose, dans une comédie, parler des intérêts publics devant lé peuple d'Athènes. » Les mots mis en italiques sont la seule chose qui, dans le discours de Dicœopolis, rappelle la scène précédente avec le poète des subtilités et des larmes.

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par DicEeopolis; elle rentre parfaitement dans les données premières de la comédie. Mais elle n'est pas amenée avec plus de finesse que la fugue de Dicasopolis à la maison d'Euripide. Après le discours de ce bon citoyen, le chœur se divise, les uns approuvant l'orateur, les autres persistant à vouloir le lapider. Le demi-chœur, qui conserve ses fureurs premières et s'entend dire par l'autre : « Ne bouge pas; si tu touches à cet homme, je saute sur toi, » s'écrie avec le courage ordinaire à ce personnage collectif : « Lamachos, toi dont l'œil lance l'éclair, toi dont l'aigrette pétrifie les ennemis, secours-moi, ô Lamachos, le héros de notre tribu, et vous tous, officiers et soldats, défenseurs de ces murs, accourez à mon aide ou c'en est fait de moi. » Et comme s'il se trouvait là à point nommé, Lamachos répond aussitôt : « D'où vient ce cri de guerre? Où dois-je porter secours? Où dois-je semer l'épouvante? Qui veut que je tire de l'étui ma terrible Gorgone? » Les personnages se rencontrent, non parce qu'ils ont dans leur situation une raison de se rencontrer, mais parce que le poète a besoin de les amener sur la scène, pour les opposer l'un à l'autre et pour faire sa démonstration par une vive et sensible antithèse. Aucune des comédies qu'Aristophane a fait représenter sous son nom, quelque caprice qui y règne, ne présente cet arbitraire et ce décousu dans la succession des scènes. Et je ne parle pas ici de la partie des Acharniens qui suit la parabase et qui n'est plus même une apparence d'action, mais, comme le dit M. Burnouf, un défilé continu qui passe devant un même personnage, comme dans le Prométhée d'Eschyle.

Une chose particulière aux Acharniens^ c'est une scène que l'auteur qualifie lui-même de Msyapixà ti; jjiayavà, d'artifice mégarien, en faisant allusion à la grossièreté

DKBLTS D'AUISTOPIIANK .r?.")

proverbiale des gens et de la comédie de ce pays. Je veux parler de la scène où le Mégarien affamé vend ses filles comme de petites truies. Ce n'est pas que la fiction soit d'un comique plus gros que l'empaquetage du sycophante Nicarque, ou que la menace d'égorger un panier à charbon comme un des meilleurs amis des Acharniens. Mais elle roule tout entière et s'appesantit longuement sur une équivoque immonde. Certes, Aristophane ne s'inquiétera guère de ménager la pudeur, témoin la donnée première et certaines scènes de Lysistrate. Je ne crois pas cependant qu'il ait hasardé ailleurs que dans les Acharniens quelque chose à la fois d'aussi grossier et d'aussi raffiné dans sa grossièreté K Cette déplorable scène, qui serait à peine de mise dans une chambrée d'étudiants avinés, était-elle un reste de ces ordures qu'il se vantait plus tard d'avoir balayées du théâtre?

Enfin le chœur, au moins pour la partie lyrique, me paraît d'une pauvreté qui aurait lieu d'étonner, si l'on s'en tenait aux théories courantes sur cette partie de l'art comique. On attendrait mieux en lisant cette strophe ' : « Inspire-moi , Muse acharnienne, vive et dévorante comme la flamme : telle l'étincelle qui s'élance pétillante du charbon d'yeuse, quand on grille de petits poissons, tandis que d'autres pétrissent la farine ou battent d'une main agile la saumure de Thasos ; telle jaillis, ô ma Muse, et prête à ton concitoyen des chants rudes, énergiques, sauvages. » Ces chants, on les cherche ; avant la parabase on n'entend que les plaintes des Acharniens sur

i 1. S'il se rencontre quehiiies obscénités raffinées dans les comédies suivantes d'Aristophane, elles sont jetées en passant, et non longuement et amoureusement développées, et de plus elles sont en général débitées par les personnages plutôt que mises en action.

la vieillesse qui les empêche d'atteindre le traître, ou leurs menaces non suivies d'effet contre Dicaeopolis, lorsqu'ils l'ont rencontré ; après la parabase, que leurs exclamations d'approbation et d'envie à la vue du bonheur dont jouit ce vieillard avisé K Si des sarcasmes contre Cinésias, Prépis, Gléonyme, Gratines, Artémon, vauriens inconnus, ne venaient diversifier quelque peu la monotonie de ces exclamations, il faudrait dire qu'il n'y a rien de plus inutile et de plus fastidieux que cette intervention du chœur. C'est à peine si le génie lyrique d'Aristophane éclate dans le chant phallophorique de Dicaeopolis; partout ailleurs, il faudrait beaucoup de bonne volonté pour retrouver cet humour intarissable, cette latine endiablée ou charmante, cette étincelante fantaisie, qu'on signale comme les caractères généraux et essentiels des chœurs aristophanesques.

Les Acharniens n'en étaient pas moins une œuvre remarquable qui, sans mettre peut-être Aristophane à la tête de la troupe comique, marqua sa place parmi les premiers. Nous savons en effet qu'ils l'emportèrent dans le concours sur les Xst-jjiaÇoiAsvo'. de Gratines, qui étaient sans doute une des moindres pièces de ce poète, puisqu'elle s'était perdue dès l'antiquité, et sur les Nouménies d'Eupolis ^

Le début prouve qu'Aristophane était capable de tenter la comédie humaine ou universelle et de mettre à la scène de vrais personnages au lieu de masques fantastiques,

1. « Voyez, citoyens, voyez tous le bonheur que cet homme doit à sa prudence, etc. (671-676). — Voilà un homme vraiment heureux, etc. 1^836- 860). — J'envie ta sagesse, etc. (1008-1017). — Cet homme a trouvé dans la paix les plus douces jouissances (1037-1046). »

2. Koi TrpwToç Y]V ôeuTspoç Kpanvoç XsiijLaÇoiJLÉvot;' où acoJ^ovTat- TptTo; Eu- "Koh-c, No'jjji-^vtai; (TTiôôeo'tç).

DÉBUTS D'AKISTOMIIANK 327

s'il n'avait pas été entraîné dans une autre voie par Thabitude et par les circonstances politiques. « Que de soins m'ont rongé le cœur! Et si peu, si peu de plaisirs dans ma vie. Quatre, tout au juste, tandis que mes peines sont innombrables comme les grains de sable de la mer. Voyons : qu'est-ce qui m'a causé quelque joie. Ah! je me rappelle que j'eus l'âme ravie, quand Gléondut recracher les cinq talents; j'étais tout transporté et j'aime les chevaliers pour ce fait : il honore la Grèce. Mais le jour où j'attendais avec impatience une pièce d'Eschyle, quel désespoir tragique, lorsque le héraut cria : Théognis, introduis ton chœur. Quel plaisir encore me procura Dexithéos, dans ce concours de musique, où il exécuta sur la lyre une mélodie béotienne! Cette année-ci, au contraire, ô le mortel supplice d'entendre Chéris préluder sur le mode orthien ! Mais jamais, depuis que je prends des bains S la poussière ne m'a piqué les yeux comme aujourd'hui. C'est pourtant jour d'assemblée; on doit se réunir dès le matin, et le Pnyx est encore désert. On bavarde sur le marché ; on se sauve de ci et de là pour éviter la corde rouge; les prytanes mêmes n'arrivent pas; ils viendront tard; alors on se poussera, se bousculera pour siéger au premier banc. De la paix, on ne s'occupera guère. 0 Athènes, Athènes! Moi, je ne manque pas de venir ici avant tous les autres, et là, me voyant seul, je geins, je bâille, je m'étire, je pète, je ne sais que faire, je dessine sur la poussière, je m'épile, je réfléchis, je songe à mes champs, je fais des vœux pour la paix, je maudis la ville et je regrette mon cher bourg, qui ne me disait jamais : Achète du charbon, du vinaigre, de l'huile;

1. Depuis mou enfance, ou depuis le temps où, encore enfant, je me lavai dans un bain. C'est le mot do Juvénal.

a-28 LA COMÉDIE GRECQUE

on ne connaissait pas le mot qui me scie en quatre : acheter ^ ; j'y récoltais tout gratis. Aussi suis-je venu à l'assemblée, bien décidé [à huer, à interrompre, à injurier les orateurs , s'ils parlent d'autre chose que de la paix. — Mais voici les prytanes qui arrivent; il est bien temps, à midi ! Quand je le disais, hein ! n'est-ce pas cela? Ils se poussent et se disputent les premières places. » Retranchez dans la supputation des joies et des douleurs de Dica^opolis et remplacez-les par d'autres, les détails trop particuliers et qui sentent plus le poète satirique que le bonhomme repassant naïvement ses petites misères; quel naturel, quelle vérité dans le reste! Ces traits humains sont trop rares dans l'Ancienne Comédie pour qu'on ne les relève pas. Ce n'est plus le poète comique cherchant à faire rire à tout prix, c'est la nature même qui parle : c'est déjà dans l'Ancienne Comédie la comédie de Ménandre et de Molière.

Tel n'est point le ton habituel, la manière générale des Acharniens. La gaieté y abonde, non celle qui vient de la vive expression des mœurs, mais celle qui vient de la caricature et de la farce; et elle a bien son prix. Même les scènes qui ne se rattachent à l'action que par un hen très lâche, comme celle d'Euripide et de Dicasopolis, y sont d'une verve incomparable, et je ne sais si Aristophane a jamais écrit scène de critique littéraire plus piquante que celle-là. Mais ce qui me paraît surtout remarquable, c'est que l'espèce de comédie à tiroir, qui

1. Il y a là un jeu de mois sur iz^hii pour Trpi'ajo, impératif de 7rpta<jOai, et sur up''o)v, participe présent de irptco (scier). M. Fallex a essayé de le rendre, mais je ne crois pas son essai heureux, le mot hacher n'ayant pas en français le même sens métaphorique que scier:

Ce mot désespérant, cet exécrable achète Me hache en vérité, me hache bras et tète.

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suit raction très mince de la pièce, n a pas un instant de langueur, de sorte que M. Poyard a pu écrire non sans^ raison : « Cette comédie des Acharniens est une des plusremarquables de celles d'Aristophane par sa gaieté toujours croissante, qui aboutit à une véritable ivresse bachique. L'action, vive * dès l'exposition, redouble d'entrain et d'ardeur à mesure qu'elle avance vers le dénouement d'une verve étincelante. » Nous avons dit après Schlegel que le comique d'Aristophane, après les premiers coups portés, courait risque de languir; que ces défilés de personnages épisodiques qui viennent remplir le vide de l'action, très spirituels dans le détail, étaient froids dramatiquement dans l'ensemble, comme on peut le voir dans les Oiseaux, dans la Paix, dans le Ploutos; que c'est plutôt de la satire que du drame comique. Ici ce défilé ne cesse d'être plein de verve et traduit d'une manière sensible et très plaisante l'idée même de la comédie. Les malheurs de la guerre représentés par le Mégarien, lesavantages de la paix par le Béotien, les uns et les autres par l'opposition si vive de Dica3opolis faisant ses préparatifs de bombance, de Lamachos se rendant au combat, de l'un revenant entre deux courtisanes qui le cajolent, de l'autre revenant blessé et gémissant, sortent si naturellement de l'action même qu'ils n'en sont que le prolongement et en semblent le dénouement nécessaire. Jamais Aristophane n'a usé avec un art plus profond de cet artifice de développement. Il faudrait citer toutes ces scènes,, moins celle du Mégarien, qui ne me parait qu'une débauche d'esprit. Je me contenterai du morceau final. « Dic.EOPOLis (entre deux filles). — Ohî là! là! quelles

1. Est-ce bien l'action? N'est-ce pas plutôt la thèse du poète mise sou* forme d'action.

gorges! C'est ferme comme un coing. Allons, mes trésors, de voluptueux baisers. Vos lèvres sur les miennes! Ah ! ah ! j'ai vidé le premier la coupe.

LAMAGHOS. — Gruclle destinée! que je souffre! maudites blessures !

DiC-EOPOLis. — Ah! ah! salut, chevalier Lamachos. (// l'embrasse.)

LAMACHOS. — Dieux ennemis! [Il mord Die œopo lis.)

DicEOPOLis. — Ah! grands Dieux!

LAMACHOS. — Pourquoi m'embrasses-tu?

DiG.EOPOLis. — Pourquoi me mords-tu?

LAMACHOS. — Cruel écot que j'ai payé là.

DiG.EOPOLis. — On ne payait pas son écot à la fête des Coupes.

LAMACHOS. — 0 Péan, Péan!

Dic.EOPOLis. — Ce n'est pas aujourd'hui la fête de Péan.

LAMACHOS. — Oh! soulevez, soulevez ma jambe; ah! tenez-la bien, mes amis.

DiC-^opoLis. — Et vous, prenez-moi par un autre endroit, mes chères petites. ,

LAMACHOS. — Ce coup dc pierre me donne le vertige; ma vue se trouble.

Dic.EOPOLis. — Et moi je crève de désir; je grille de m'en donner dans les ténèbres.

LAMACHOS. — Portez-moi chez le médecin Pittalos.

Dic.EOPOLis. — Portez-moi chez les juges (de la fête). Où est le roi du festin? A moi l'outre!

LAMACHOS. — Cette lance m'a percé les os; quelle torture ' !

1. Quand je lis dans les Tusculanes (liv. Il, cli. xxi) les plaintes d'Ulysse blessé à mort et que je les compare à celles de Lamachos, je me demande si Aristophane n'a pas transporté ici la scène finale d'une tragédie analogue à celle des Niptres de Pacuvius.

DÉBUTS I)\\KIST()1MIAM: 331

Dic.EOPOLis. — Voyons cette coupe vide. Triomphe! Triomphe!

LE CHŒUR. — Vieillard, je réponds à ton appel : Triomphe! Triomphe!

DiC-EOPOLis. — J'ai encore rempli ma coupe de vin pur; je l'ai vidée d'un trait.

LE CHŒUR. — Triomphe, brave lutteur. A toi Foutre!

DIC.EOPOLIS. — Suivez-moi en chantant : Triomphe! Triomphe !

LE ciiœ:ur. — Oui, nous te chanterons, toi et l'outre sacrée, et tous, en te suivant, nous répéterons en ton honneur : Triomphe! Triomphe! »

Ce n'est pas héroïque; mais on ne pouvait faire sentir plus vivement, et d'une manière plus amusante, que la guerre est la plus grande des folies, et qu'elle n'engendre que misères, fatigues, horions et douleurs, au lieu des plaisirs faciles que nous offre la bonne nature. Nulle au point de vue dramatique, puisqu'il n'y a point, je ne dis pas le moindre progrès, mais le moindre changement dans la situation depuis la conversion de ces farouches partisans de la guerre qui composent le chœur, la seconde partie des Acharniens est un chef-d'œuvre comme pamphlet, et la démonstration de l'opinion que le poète veut faire prévaloir y est si pleine de mouvement et de gaieté folle, qu'on ne sent pas le vide de l'action. La misère noire du Mégarien, forcé de vendre ses filles pour ne pas les voir mourir de faim et se procurer les denrées les plus nécessaires; la grasse abondance du Thébain qui, bien qu'en état de guerre, ne voit pas l'invasion visiter annuellement son pays et qui peut, en conséquence, fournir des comestibles les plus délicats le marché de Dica^opolis; les doléances du paysan athénien qui perd

ses bêtes de labour parce qu'il a la sottise d'être belliqueux ou la lâcheté de ne point dire Non aux braillards de la place publique, ennemis de la paix; la pénurie des bravaches eux-mêmes, tirant la langue et repoussés avec une impitoyable ironie loin des bons morceaux qu'ils convoitent; les préparatifs de départ de Dic^opolis et de Lamachos pour des expéditions si différentes; les joyeuses chansons de l'un et les gémissements de l'autre à leur retour, tout concourt en même temps à la démonstration poursuivie par le poète et à la gaieté des spectateurs. Il y a là un art qui était, je crois, inconnu à Gratines et à ses contemporains, et qu'aucun poète, pas plus Eupolis que Phrynichos ou Platon, ne posséda à ce degré parmi les rivaux d'Aristophane. Les critiques anciens ou du moins ceux qui nous ont conservé quelques parcelles de leurs appréciations, ne nous parlent jamais que de sa supériorité dans la plaisanterie, où il savait unir l'énergie de Gratines et la grâce d'Eupolis. Mais c'est surtout par la composition qu'il me paraît l'emporter, au moins comme pamphlétaire, et qu'il est sans égal entre tous les auteurs de l'Ancienne Comédie. Avec autant d'esprit et d'imagination que pas un, il a une verve et une ténacité de logique incomparable. C'est bien de sa comédie qu'il est juste de dire qu'elle est ar^'zoplxr^ ï^k^zz^o:;, l'éloquence assujettie à la mesure. Voilà ce qui fit, selon moi, sa supériorité sur ses devanciers et sur ses contemporains ; et ce merveilleux talent est déjà tout entier dans les Acharnions. Les pièces qui suivront pourront montrer plus d'habileté dans la conduite de l'action; aucune n'aura plus d'entrain dans la démonstration plaisante, essentielle à la comédie politique. C'est le drame, non le pamphlet, qui se perfectionnera désormais dans Aristophane.

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