‹ La comédie grecqueChapitre 83 sur 109 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

En quoi les Chevaliers, œuvre personnelle d'Aristophane, peuvent- ils être dits l'œuvre commune de l'aristocratie? — Des jugements des anciens sur Cléon. — Pourquoi le parti aristocratique s'acharne-t-il sur lui. — Son élection à la place de Nicias, dans Thucydide : que la scène n'est pas à l'avantage des nobles; u'un autre côté, que le récit de Thucydide ruine et le jugement de cet historien et les plaisanteries d'Aristophane sur le gâteau de Pylos. — Raison particulière de la composition du chœur, la victoire de Cenchrées, opposée à celle de Sphactérie. — Explication du rôle de Démosthène. — Explication du rôle d'Agoracrite. — Art de flatter le peuple en le flagellant. — Composition des Chevaliers comme pamphlet. — Leur composition dramatique. — Vive et piquante exposition; admirable entrée de Cléon; altercation du corroyeur et du marchand de boudins; Cléon s'étonne de trouver de la résistance et un opposant plus braillard que lui. — Parabaso. — l*r engagement devant le peuple; Cléon sent fléchir son crédit. — 2° engagement, la scène des oracles; Cléon encore vaincu. — 3" engagement, les serviteurs du ventre; Cléon est battu pour la troisième fois. — Le peuple a honte de l'abandonner, mais le voit convaincu de tout garder pour lui-même. — Cléon ne s'avoue vaincu que lorsqu'il sait ce qu'est Agoracrite. — Nouvelle parabase, celle qu'une tradition attribue à Eupolis : invraisemblance littéraire de cette tradition. — L'exode ou pompe triomphale de Démos rajeuni. — Les dangers et le conrage de l'auteur des Chevaliers ramenés à leur vraie mesure.

On dirait qu'Aristophane a déjà dans la pensée ses Chevaliers et qu'il les annonce dans ces mots des Acharmens : « Je te hais encore plus que Gléon ^ dont quelque jour je tannerai le cuir pour en faire des chaussures aux

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chevaliers. » Il avait déjà attaqué le démagogue, mais incidemment, dans les Babyloniens ; il le prend maintenant à partie toute une pièce durant, avec une âpreté et une violence qui témoignent autant de haine personnelle que d'inimitié politique. Personnellement, il avait à se venger de l'orateur populaire qui avait voulu le perdre, en l'accusant d'usurper le titre de citoyen. Assez rancunier, à ce qu'il semble, Aristophane ne pardonna jamais à Cléon cette accusation, qui fut reprise par les comiques ayant maille à partir avec lui, et qui a passé jusque dans ses biographes et ses scholiastes. D'un autre côté, entre les Acharniens et les Chevaliers, un fait s'était passé, qui avait surexcité jusqu'à la rage la haine des « bons » : contrairement à leurs espérances, Cléon avait rendu aux Athéniens le plus grand service qu'ils aient reçu dans cette longue guerre du Péloponnèse. Il avait abattu, par la prise de Sphactérie, l'orgueil de Sparte et fort ébranlé sa réputation au dehors. Aristophane fut donc poussé non seulement par ses griefs personnels, mais encore par la fureur du parti aristocratique, à prendre Cléon corps à corps, et, pour la première et dernière fois de sa vie, il fit d'un personnage public l'unique sujet d'une de ses comédies \ Les bons semblent même l'avoir aidé dans sa tâche; le poète et son parti mirent en commun leurs colères pour produire ce chef-d'œuvre des pamphlets. Voilà sans doute ce qu'il y a de vrai dans la revendication d'Eupolis, qui était un des plus ardents parmi les aristocrates : « Ces fameux Chevaliers, je les ai faits en collaboration avec ce chauve, et je lui en ai fait ca-

4. Peut-être Aristophane a-t-il récidive dans la comédie intitulée Triphalès, qui parait avoir été dirigée contre Alcibiade de retour de l'exil, après la destruction du gouvernement oligarchique des Quatre-Cents.

deau *. » Évidemment, c'est Aristophane qui tint la plume pour le parti et à qui revient la meilleure part de l'œuvre. Eupolis a pu fournir, à celui qui était déjà son rival et qui allait le dépasser, quelques plaisanteries, quelque image bouffonne ou sanglante , peut-être quelques morceaux tout faits qu'Aristophane dut retoucher pour les accommoder à ses conceptions. Mais la comédie des Chevaliers n'en appartient pas moins dans son ensemble à celui qui Ta fait représenter sous son nom, et les mots de collaboration (a-jvc7ro'lr,a-a) et de cadeau (Èôwpr.o-àtjir.v) sont excessifs jusqu'au mensonge. On doit donc admettre que cette pièce est bien d'Aristophane, auquel ne l'ont jamais contestée les grammairiens d'Alexandrie, et de plus qu'elle est au point de vue de l'art une œuvre très personnelle. Mais le fond n'est ni d'Aristophane, ni d'Eupolis ; ce sont les idées, les préjugés, les haines, les craintes, les médisances plus ou moins fondées, les insinuations, les calomnies, en un mot les cancans de tout le parti des honnêtes gens. On peut en dire autant, il est vrai, de toutes les pièces politiques d'Aristophane et même de la plupart des productions de l'Ancienne Comédie ^ Mais nulle ne porte

\ . Kàxcîvo'jç Toùî 'iTTirlaç

SuvsTioiVjaa T(j> çaXaxpo) touto) xàôwpr,(ra{jLr,v.

Ces vers des Baptes sont de sept ou huit ans postérieurs aux Chevaliers; mais, dès l'année qui en suivit la représentation, c'est-à-dire en 423, Cratinos donnait à entendre la même chose dans sa comédie de la Bouteille, dans laquelle il médisait d'Aristophane en le représentant comme plagiaire d'Eupolis (èv r, xaxw; Xiyzi xov 'Apiaroçâvriv w^ xà IvjuôXtôoç Xéyovxa). (Scliol. sur les Chev., v. 531.) Ainsi, dès le lendemain en quelque sorte de la représentation, Eupolis avait dû se plaindre dans quelque conversation, et Aristophane répondit à cette accusation en prétendant {Nuées, 551-556) que le Maricas était une mauvaise contrefaçon de ses Chevaliers.

2. En mettant à part les pièces de Cratès et de Phérécratès, et peutêtre quelques comédies ou toutes personnelles comme la Bouteille de Cratinos, ou d'une portée sociale dépassant la politique et les passions du moment, comme le Ploutos et les Femmes à r Assemblée.

le caractère d'œuvre collective, au moins quant au fond des idées, au même degré que les Chevaliers. Aucune non plus n'a eu plus d'influence et une influence plus désastreuse sur les jugements de l'histoire.

On juge Cléon par le' portrait qu'en ont laissé ses ennemis, et la démocratie athénienne par Cléon. C'est ce qui me fait un devoir non de réhabiliter ce personnage (nous n'avons pas en vérité d'informations suffisantes pour une pareille réhabilitation, non plus que pour justifier la condamnation unanime portée par les anciens ^), mais d'examiner ce qu'on lui reprochait, et pourquoi la haine des honnêtes gens s'acharna contre lui avec plus d'ensemble €t de rage que contre Périclès. Cléon, fils de Gléénète, qui, aux yeux de l'aristocratie, était en 431 ou 430, dans les Parques d'Hermippos, le brillant et ardent Cléon % n'est plus en 425, dans les Acharniens, qu'un accusateur violent, qu'un braillard, qu'un voleur. Les mêmes accusations reviendront naturellement dans les Chevaliers avec plus de violence encore et surtout avec plus d'insistance; et je ne dois pas dissimuler que telle est aussi l'appréciation de Thucydide dans cette oraison funèbre qu'il consacre au démagogue : « C'étaient les adversaires les plus déclarés de la paix, dit-il de Brasidas et de Cléon, l'un à cause de ses succès militaires et de la gloire qu'ils lui valaient, l'autre parce qu'il sentait qu'en temps de paix ses crimes seraient plus en vue, ses calomnies moins facilement acceptées. » (V, ch. xvi.) Mais le grand historien ne cite aucun de ses crimes, à moins qu'on ne donne ce nom au discours sur l'extermination des Mityléniens ^ ; et le poète.

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