Pass. déjà cité, p
avait donc des renseignements exacts et précis, ou que Nicias n'avait pas, ou qu'il ne comprenait pas, s'il les avait, et peut-être ne voulait pas comprendre. Il savait le chiffre et surtout la nature des troupes que deman dait Démosthène. Il savait que, grâce à l'incendie qui avait déboisé l'île en partie, ce général avait plus besoin de troupes légères, atteignant l'ennemi de loin, que de troupes pesamment armées, qui manœuvreraient difficilement dans ce pays, de rochers ; et il agit en conséquence. Donc, alors même que Gléon se serait attribué ou que le peuple lui eût attribué, en grande partie, le succès de ce coup qui frappa si sensiblement les Spartiates, Démosthène aurait eu mauvaise grâce de se plaindre qu'il lui eût dérobé sa gloire de Pylos. Car, sans Gléon, il aurait probablement vu lui échapper la proie qu'il tenait à portée de sa main, mais sans pouvoir la saisir. Mais plus le succès était éclatant et ajoutait d'autorité au démagogue favori du peuple, plus les honnêtes gens, qui n'avaient pas à se louer de leur clairvoyance ni de leur souci des intérêts publics, devaient gémir de lui avoir abandonné et même fourni l'occasion d'acquérir le prestige de la gloire militaire, toujours si puissant sur l'esprit de la multitude. Ils brûlaient de se venger de leur propre sottise sur celui qui en profitait, et Aristophane fut le ministre sanglant de leur vengeance *.
Avec quel art il procède à l'exécution de Gléon et à celle de la démocratie athénienne dans ce personnage! Le service signalé que Gléon venait de rendre en secondant si à propos Démosthène, Aristophane en toute rencontre le transforme en tour de passe-passe. Gléon n'a rien fait,
1. Voir sur Gléon l'article de M. Lanthoine, dans la Revue historique, o« année, p. 241 et suivantes.
absolument rien ; il est trop lâche pour regarder jamais en face une lance lacédémonienne ; ce qu'il sait à merveille, c'est de « moissonner le champ d'autrui » dans les affaires militaires comme dans celles de finance. Et puis, qu'estce que la prise de Pylos à laquelle les chevaliers n'eurent aucune part, au prix de la journée de Cenchrées où leur valeur brilla .d'un si vif éclat? Aristophane n'oppose pas ainsi brutalement ces deux faits. Mais, tandis qu'il ne parle de l'un que pour calomnier Gléon, avec quelle verve et quelle belle humeur il célèbre l'autre, vraiment digne de la gloire des ancêtres! La victoire de Cenchrées, due en effet aux chevaliers *, était un de ces faits d'armes inutiles et sans conséquence, comme il y en a tant dans la guerre du Péloponnèse, tandis que celle de Pylos ou de Sphactérie était un coup mortel porté à la considération militaire de Sparte. Qu'importe? Dans la logique des partis, le succès de Pylos et la gloire de Démosthène devaient s'effacer devant le succès sur les Corinthiens et dans la gloire de Nicias, comme trop souvent dans l'esprit du peuple un fait ancien de quelques mois seulement ou même de quelques semaines s'oublie pour un autre tout récent. Telle est la raison particulière et tout actuelle qui devait faire choisir à Aristophane les chevaliers pour en composer le chœur de sa comédie ^
Mais, tout en opposant le succès aristocratique de
\. « Longtemps on tint bon des deux cotes sans plier; mais enfin les Athéniens, grâce à l'avantage que leur donnait leur cavalerie sur un ennemi qui eu manquait, mirent les Corinthiens en déroute. » (Thucyd., IV, ii.)
2. La raison générale c'est que les chevaliers, représentant les vieilles fortunes territoriales, étaient les ennemis naturels de Gléon, chef des parvenus, qui représentaient les fortunes commerciales; ils devaient par conséquent présider à la renaissance du peuple revenu aux beaux jours de Miltiade et d'Aristide.
Genchrées au succès roturier de Pylos, et en le mettant fort au-dessus, Aristophane prétendait bien ménager Démosthène et le ranger de son côté contre Gléon avec les citoyens qui avaient fait partie de son expédition. Avec cet art perfide des partis qui savent saisir les germes de division entre des hommes combattant pour la môme cause, il insinue ou plutôt ne cesse de répéter que, loin de tirer Démosthène d'un mauvais pas et de l'aider, par les renforts nécessaires qu'il lui amena, à terminer heureusement une expédition commencée malgré le mauvais vouloir des stratèges S Gléon n'était venu que lui ravir l'honneur de son entreprise. Il s'efforce d'attiser ou de faire naître la jalousie entre les deux compagnons de victoire. Aussi, après les chevaliers, n'est-ce pas Nicias, mais Démosthène, qui est dans sa pièce le plus ardent ennemi de Gléon, et c'est dans sa bouche qu'il met cette sortie violente contre le corroyeur, le maudit Paphlagonien : « Nous avons un maître fort brutal, grand mangeur de fèves - et des plus irascibles. G'est Peuple de Pnyx, vieillard insupportable et à moitié sourd. Au commencement du mois, il a acheté comme esclave un cor-
1. Tout, dans ceUe affaire de Pylos et de Sphactérie.. est louche dir cùlé des stratèges de la noblesse. Quand Démosthène veut occuper Pylos et explique à Eurymédon et à Sophocle les avantages de cette position, ils lui répondent sottement qu'il ne manquait pas dans le Péloponnèse de promontoires déserts dont il pouvait s'emparer s'il voulait constituer la république en dépenses. (Thucyd., IV, 3.) Ce n'est qu'accidentellement et parce que la mer n'est pas navigable, que les soldats inoccupés conçoivent d'eux mêmes la pensée de fortifier la place. (Ch. iv.) Quand Pylos est à demi fortifiée, les stratèges font voile pour la Sicile en ne laissant que quelques hommes à Démosthène. Quand celui-ci est menacé, attaqué par terre et par mer, ce n'est |que par accident qu'une flotte venant de Zacynthe le secourt. Enfin^Nicias refuse d'envoyer ou de conduire les secours qu'il demande, comme s'il craignait ou de faire du mal aux Lacédémonicns, ou de favoriser la gloire d'un général, aimé du peuple.