Grand voleur et grand rendeur de sentences
royeur paphlagonien \ coquin fieffé, la calomnie en personne. L'homme au cuir sait à fond son vieux maître; il fait le chien couchant; il le caresse, le choie, le dupe à plaisir, moyennant quelques petits bouts de rognures qu'il lui abandonne. — Mon cher Peuple, lui dit-il, juge une cause, c'est assez, puis va au bain, mange, avale, dévore. Voilà les trois oboles. Veux-tu que je te serve un bon plat? — Alors le Paphlagonien nous filoute ce qu'un de nous a cuisiné et en fait cadeau à notre vieux. L'autre jour, je venais de pétrir à Pylos une galette lacédémonienne; le rusé coquin tourne autour de moi, l'escamote et offre en son nom ce gâteau de ma façon. Il nous éloigne et ne permet pas à d'autres que lui de servir le maître; lorsque Peuple est à dîner, il se tient près de lui une courroie à la main et met en fuite les orateurs. Il lui chante des oracles, et le vieillard ne songe plus qu'à la Sibylle. Puis, quand il le voit bien abêti, il fait appel à toute son astuce et entasse mensonges et calomnies contre les gens du logis. Alors nous sommes fouettés et le Paphlagonien court après les esclaves, demandant, menaçant et recevant de toute main. — Voyez, dit-il, comme j'ai fait rosser Hylas : apaisez-moi ou mourez à Tinstant. Il faut bien donner, ou sinon le vieillard nous piétine et nous fait rendre tout ce que nous avons dans le corps. » (40-70.) Quelle pitié! De braves serviteurs du peuple, gens de bonne race et de haute valeur, être éconduits, vilipendés, maltraités, pressurés par un hâbleur dont tout le mérite était de flagorner et de duper la tourbe
1. Ce mot, qui se rapproche de TiaçXâ^wv (bruyant, braillard), insinue en même temps que Cléon, n'étant point né (eÙYevYjç), ne peut être qu'étranger et non Athénien. Peut-être aussi la Paphlagonie était-elle un pays d'importation pour les cuirs à Athènes.
des Gobe-Mouches, qui composaient la populace athénienne M Plus d'un brave homme dans la foule, dans ce qu'Aristophane appelle la confrérie des Trois Oboles % tout en riant des lamentations burlesques des deux stratèges, Nicias et Démosthène, devait trouver indigne qu'ils fussent humiliés et opprimés par l'inutile bavard « qui le nourrissait en criant à tort à travers ^ ».
Il n'y a pas d'injures qu'Aristophane ne prodigue à Gléon, pas de crimes dont il ne le charge, pas d'insinuations vraisemblables ou invraisemblables qu'il ne hasarde pour le noircir ou le rendre suspect : le tout entraîné dans un tourbillon de plaisanteries, de réflexions sérieuses ou amères, de bouffonneries descendant jusqu'aux dernières limites du trivial ou capables de braver le goût susceptible des plus délicats. On peut voir dans les Guêpes avec quel bon sens et quelle verve Aristophane se plaint de l'esprit de suspicion qui régnait dans la multitude athénienne, et que surexcitaient les orateurs populaires. Nul pourtant n'a plus abusé que lui de cette invidia, comme disaient les rhéteurs latins, de cet art de tout noircir et de tout envenimer, même contre toute apparence, comme s'il était sûr de trouver dans le cœur des foules un fonds d'envie, de sotte peur et de malignité, toujours prêt à s'exhaler, dès qu'on le remue. Ne savaitil pas d'ailleurs que le peuple aime assez à voir ses favoris payer par des humiliations l'autorité méritée ou
d. T^ Ke^Yivaîwv izôlti (v. 1262). Notre mot français rend très bien pour le gros du sens le mot aristophanesque dérivé du verbe -/aiveiv (bailler, avoir la bouche béante comme un niaise Mais elle ne rend pas le jeu de mots qui roule sur l'isotélie et la finale identique de Ke/rjvaîoi et d"AeYivaîot.