OOç èyù) ,Q6ax(«> xexpayù); xa\ ôt'xaia xaSixa (v
3'i8 LA COMÉDIE GRECQUE
imméritée qu'il leur accorde? Cléon se vante-t-il d'avoir refréné les plus sales débauches en poursuivant Gryttos et en le faisant priver de ses droits de citoyen : « Ah ! noble inspecteur des derrières, lui répond Aristophane par la bouche d'Agoracrite, son vendeur de boudins, que je te félicite! Et d'ailleurs si tu t'en prenais à ce genre d'infamies, c'était pure jalousie, parce que tu sais que c'est l'école où se forment les orateurs S » et par conséquent où tu t'es formé toi-même. Cléon, si nous nous en rapportons au récit de Thucydide, avait fait décréter Textermination en masse des Mityléniens révoltés, et le lendemain, quand une partie des citoyens voulaient revenir sur ce vote atroce, avait de nouveau, mais vainement, soutenu le décret. A en croire au contraire Aristophane, Cléon aurait reçu de l'argent des Mityléniens pour les sauver. « Moi, je prouverai par Cérès (ou que je meure) que tu as accepté plus de 40 mines ^ des habitants de Mitylène. » (432-435.) Ces accusations de vénalité, vraies ou fausses, étaient toujours bien accueillies, parce que malheureusement elles étaient toujours probables. Mais
1. V. 876-880. Cette odieuse accusation contre les orateurs est éternelle dans Aristophane. Elle se retrouve aussi, et avec la même violence, dans les fragments du poète comique Platon.
2. Environ 3600 fr. Le scholiaste de Lucien est plus généreux. Il porte la somme à 10 talents (55609 fr.). M. Éd. du Méril imagine une autre cause au prétendu revirement de Cléon. Il attribue à ce personnage « une fibre très facile à remuer et mettant de la sensiblerie jusque dans les affaires d'État » ; et il ajoute en note : « Ce fut là sans doute la vraie cause de son opposition au décret sauvage, déjà exécuté en partie, qui avait condamné à mort tous les habitants de Mitylène. » Je ne relève pas les autres erreurs de cette note. Mais son auteur confond dans ses souvenirs le discours de Cléon et celui de Diodote. i^Thucyd., III, 36-i'.K) Dans tous les cas, il n'y a pas l'ombre de la sensiblerie dans le discours que Thucydide prête à Diodote, non plus que dans celui de Cléon. Les deux orateurs ne font valoir que des raisons politiques d'utilité et d'opportunité. Si Diodote touche à des considérations humanitaires, c'est toujours dans les limites de l'intérêt de la république athénienne.
COMÉDIES POLITIQUES — LES CHEVALIERS ViO
s'il est une affaire où la conduite de Gléon aurait dû paraître au-dessus de ces soupçons, c'est assurément celle de Pylos, où l'on peut lui reprocher de la passion, de rentêternent, peut-être de l'aveuglement, mais rien qui touche à l'honneur et à la probité. Cependant, à deux reprises différentes Aristophane donne à entendre que, si Gléon s'oppose à la paix, c'est pour se vendre plus cher et pour être le seul à profiter du rachat des prisonniers. « Il ne s'est fait un renom, dit-il, qu'en moissonnant le champ d'autrui. Maintenant il a lié les épis récoltés là-bas; il les fait sécher et veut les vendre. » (391- 394.) Et ailleurs : « Je n'ignore pas ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire alliance avec les Argiens, il noue là-bas des intrigues avec les Lacédémoniens ; et je sais pourquoi l'on souffle la forge et quelle est la question sur l'enclume : il s'agit des captifs... et il y a des hommes de Sparte qui battent le fer avec toi. » (465-474.) L'accusation d'aspirer à la tyrannie n'est que plaisante dans ce court dialogue : « Je soutiens que tes parents ont commis un sacrilège contre la Déesse. — Et moi, qu'un de tes aïeux a été satellite. — Et de qui, dis-moi? De Byrsine S la mère d'Hippias. » (445-449.) Mais elle aurait été très grave dans le passage suivant, si le fait sur lequel elle repose s'était trouvé vrai. Gléon vient de parler des boucliers de Pylos. « Des boucliers! reprend son adversaire. Bon, je t'arrête là et je te tiens. S'il est vrai que tu aimes le peuple, tu ne devais pas permettre
1. On trouve quelque chose d'analogue et de plus bouffon encore dans les Guêpes (500-502). Là, la plaisanterie roule sur le mot Hippias; ici, sur le mot Byrsine, dans lequel il y a encore du cuir. Cette idée du cuir eu de la tannerie plaisait tant à Aristophane au sujet de Gléon que, dans l'une des deux comédies intitulées les Drames, Athènes, gouvernée et travaillée en quelque sorte par Gléon, devient Bijrsa : preuve que cette pièce est antérieure à 521 ou à la mort de Gléon (fragm. 292).
qu'on les suspendît avec leurs anneaux; mais tu Tas fait à dessein. Peuple, connais ses coupables artifices. Ainsi tu ne peux plus le châtier, si bon te semble. Vois en effet cet essaim de jeunes corroyeurs qui l'entoure, et auprès d'eux, ces marchands de miel et de fromage, tous ces gens-là ne font qu'un. Eh bien! que tu fronces le sourcil, que tu parles d'ostracisme, ils courront de nuit enlever les boucliers, et se saisiront de nos greniers. — Grands dieux! Quoi! les boucliers ont leurs anneaux? Ah! scélérat, m'as- tu assez longtemps attrapé, joué, dupé! » (847-859.) C'est ainsi que la comédie préparait à sa guise la question d'ostracisme, et peut-être des accusations plus terribles. Non qu'Aristophane prétendit persuader le peuple, partisan de Gléon, par des preuves plus ou moins bouffonnes et parfois assez tirées par les cheveux. Mais il semait des inquiétudes, des soupçons qui pouvaient lever un jour, et, pour peu que l'occasion s'en présentât, mûrir en belles et bonnes accusations de trahison. En attendant, il déconsidérait l'ennemi de son parti; et c'est ici qu'il faut relever le profond artifice des Chevaliers comme pamphlet.
Plus l'adversaire qu'il opposait à Gléon était misérable, plus Gléon le devenait lui-même. Le corroyeur devait donc être vaincu par un vaurien pire que lui, par un marchand de boudins, braillard, hâbleur, voleur, ignare et stupide, puisqu'il fallait au peuple des favoris de cet acabit. Une pareille supposition pouvait sembler une injure au peuple d'où Gléon était sorti, comme elle était une insulte pour la constitution égalitaire et démocratique, si chère aux Athéniens, puisqu'on donnait la démocratie pour le régime des mauvais remplacés fatalement par les pires. Mais Aristophane connaissait son
public. Il savait que le peuple est jaloux, non des supériorités traditionnelles, mais de celles qu'il a contribué luimême à élever. Il voyait que, s'il écoutait ses orateurs, c'étaient les nobles ou les gens riches d'ancienne date que le peuple mettait dans les hautes places, et, dans sa haine de Gléon, quelque inquiétude qu'il affectât de ses desseins tyranniques, il y avait plus de vanité nobiliaire blessée que de crainte véritable. Car, sans être un bien profond politique, il sentait que Gléon, eût-il le génie de Périclès, n^acquerrait jamais l'autorité de ce personnage, par cela seul qu'il était un homme nouveau et ne devait sa fortune qu'à l'industrie de son père ou à la sienne. Gorroyeur ^ sans doute comme Lysias a été fabricant de boucliers, Platon marchand d'huile, l'orateur Démosthène forgeron, et, pour citer un contemporain de Gléon, comme Nicias était mineur, le démagogue avait ce vice originel aux yeux du peuple, de n'être qu'un parvenu et d'appartenir au commerce et non à la noble profession de propriétaire foncier héréditaire. Le dénigrement sans vergogne et sans mesure d'Aristophane n'était donc pas pour déplaire à la foule. G'était au contraire une flatterie à Tégard de ses passions les plus invétérées, la jalousie mutuelle et l'envie non contre tout ce qui est élevé, mais contre tout ce qui s'élève. Tous les eupatrides et les chevaliers ^ devaient rire à tout rompre. Geux qui étaient ou se croyaient des gens d'esprit % c'est-à-dire les enrichis qui n'avaient pas su se faire bien venir du peuple, devaient imiter les chevaliers et les eupatrides. Et
1. C'est ce que dit sur le vers 44 le scholiaste, qui, tout en se trompant sur le nom du père de Cléon, paraît bien informé... 'Etisiôy) ô tiol-zt^o aùioO KXecovufxoç IpyaaTyiptov er/s ôouXwv j^upaoôe'l'cbv,