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(ce qu'Aristophane oublie dans Ténumération des auxiliaires d'Agoracrite contre Gléon, d'un gredin contre un autre gredin) nombre de gens de la foule, bien aises qu'on ravalât leur favori à leur niveau ou même audessous, riaient sans doute plus fort que les autres. Le poète avait donc de nombreuses intelligences dans la place qu'il insultait, et si c'est une profonde philosophie que d'abuser de la faiblesse de braves gens ignorants, Aristophane faisait acte de profond philosophe et de pénétrant connaisseur de la nature humaine.
C'est ce qui explique l'audace bien plus apparente que réelle de sa caricature du bon Démos. Il pouvait se moquer sans crainte de Peuple, parce que des attaques contre une masse anonyme n'atteignent et ne touchent particulièrement personne, et que chacun, en riant de soi, croit rire de son voisin. Le poète d'ailleurs n'a pas seulement des duretés et des insolences pour ce bon vieux benêt de Peuple, souverain plus endurant que ne le fut jamais roi ni république aristocratique : il sait aussi le tlatter et panser d'une main les blessures qu'il fait de l'autre à son amour-propre. Si, dans l'assemblée, Peuple n'est que le plus parfait des Gobe-Mouches, quand il est chez lui, il ne manque ni de sens ni d'esprit ^. On a bien soin de lui rappeler que, le glaive en main, il a sauvé l'Attique et la Grèce entière du joug des barbares, et, par une bouffonnerie qui ne pouvait lui déplaire, qu'il devrait avoir mollement assises sur des coussins « les fesses usées (en ramant) a Salamine ». (781-785.)
1. Aqoracrite. Oui, oui, juge, pourvu que ce ne soit pas au Pnyx. — Peuple. Je ne saurais siéger ailleurs; c'est au Pnyx qu'il faut compa raître. — Agoracrite. Ah! grands Dieux! c'en est fait de moi. Chez lui, ce vieillard est le plus sensé des hommes; mais dès qu'il vient siéger sur ces maudits bancs de pierre, il est là, bouche béante, comme s'il pétillait des figues par la queue (v. 752-753).
Quand on considère ce mélange d'adresse et d'impertinence, cet emportement qui ne donne rien au hasard et dont tous les coups sont réglés par une pensée toujours maîtresse d'elle-même, l'heureux choix des personnages, le relief extraordinaire que cette fiction d'un corroyeur et d'un marchand de boudins se disputant l'empire imprime à l'idée principale, on comprend que Grote déclare les Chevaliers le chef-d'œuvre d'Aristophane ou de la comédie militante. Au point de vue du pamphlet, le poète n'a jamais surpassé, peut-être jamais égalé cette pièce, la première qu'il ait donnée sous son nom. Mais je ne sais si Ton doit dire la même chose des Chevaliers comme œuvre dramatique. Pour moi, je prendrais un moyen terme entre l'admiration de Grote et le jugement un peu froid d'Éd. du Méril, qui, tout en accordant que « le poète y a un but plus déterminé et suit pour y arriver une marche beaucoup plus logique que dans aucune comédie du même temps », prononce qu'il « ne faut pas chercher non plus dans les Chevaliers une intrigue qui pique la curiosité, ni un nœud qui serre l'intérêt, et que l'action n'est encore qu'une conversation un peu accidentée ». L'action sans doute est burlesque, fantastique, impossible; elle marche cependant, et, ce qui n'est pas commun dans la comédie aristophanesque, qui s'arrête court et piétine sur place après les premiers bonds, l'action ne cesse de progresser jusqu'au dénouement. On ne peut le méconnaître qu'autant qu'on place uniquement l'action dans la complexité de l'intrigue et dans la multiplicité des événements. Mais une pièce peut être chargée d'événements et vide d'action, faire beaucoup de remue-ménage sur la scène sans mouvement véritable et sans progrès, tandis qu'une situation unique, ménagée avec art, toujours la même et toujours diverse
par les changements plus ou moins décisifs, qui la modifient, réclaircissent, la développent, peut donner lieu à une action qui ait, comme le dit Aristote, « un commencement, un milieu et une fm », c'est-à-dire qui soit une vraie action avec nœud, péripéties et dénouement. Quant à l'intérêt et à la curiosité, ils sont si peu de l'essence de la comédie que, s'ils sont trop vivement excités, ils tuent le comique.
La complainte des deux stratèges, des deux bons serviteurs de la république, supplantés auprès de Peuple par le nouvel esclave paphlagonien, forme une des expositions les plus vives et les plus amusantes, et en même temps nous transporte au sein même de l'action. Il ne suffit pas de gémir, de chanter en duo et sur le mode d'Olympos : mu, mu, mu, mu, d'exposer et de maudire les méfaits de l'exécrable Paphlagonien, il faut trouver un moyen d'échapper à sa tyrannie et de renverser son autorité démagogique. Nicias ne se montre pas très inventif : lever le pied et s'enfuir au plus loin, comme des esclaves marrons, ou se réfugier en suppliant à Tautel de quelque Dieu, ou mourir généreusement en buvant, par exemple du sang de taureau * comme Thémistocle, tels sont les