Attrape, Euripide
longtemps : ton horoscope te fait peur. — N. Qu^est-ce? — D. Il est dit comment il doit finir. » L'oracle contient toutes les destinées gouvernementales d'Athènes; après Périclès, un marchand d'étoupes (Eucratès); après Encrâtes, un marchand de moutons (Lysiclès); après Lysiclès, un corroyeur, celui qui domine actuellement et qui doit périr, par qui? Par un marchand de boudins. Et le drame entier ne sera que l'accomplissement et le développement animé de cet oracle burlesque, comme les Choéphores ou telle autre tragédie n'était que l'accomplissement et le développement de quelque oracle plus sérieux. Gela suffirait seul pour justifier la fable d'Aristophane; car on sait que la comédie a calqué en grande partie sa forme et ses procédés dramatiques sur la tragédie, son aînée. Mais la fable des Chevaliers n'est pas fondée seulement sur une machine poétique; elle l'est encore sur les faits de la vie grecque. Nous savons par Thucydide qu'au début de la guerre du Péloponnèse « de nombreuses prédictions circulaient, et que partout les devins chantaient des oracles, soit dans les villes, qui allaient en venir aux mains, soit dans le reste de la Grèce » (II, xxvni). Nicias ne faisait rien sans son devin, si nous en croyons Plutarque, et, sans affirmer sur la foi d'Aristophane que Gléon abusât plus qu'un autre des superstitions de son temps, on peut admettre qu'il ne se faisait pas faute d'en user, quoique Thucydide n'en dise rien. La fable bouffonne du poète avait donc un fondement dans la réalité, aussi bien que dans les habitudes du théâtre tragique.
Mais si le corroyeur doit périr par un marchand de boudins plus ignoble, plus braillard, plus menteur, plus scélérat que lui, où trouver ce coquin sauveur, ou plutôt (car trouver un misérable dans la canaille athénienne ne
serait pas difficile) comment persuader ce sauveur des hautes destinées qui lui sont promises? C'est alors que s'engage entre Démosthènc et le vendeur de boudins, un dialogue violent et outrageux qui n'attaque pas seulement, comme certaines scènes des Acharniens , telle mesure administrative ou telle élection, mais qui va, par delà le corroyeur Gléon et le charcutier Agoracrite, atteindre le principe même de la constitution athénienne et de toute démocratie ^ Mais, laissant la politique de côté, je ne dois ici examiner ce dialogue qu'au point de vue du drame. Salué des noms de sauveur, de grand homme, Agoracrite, à qui Démosthène promet monts et merveilles, est plus étonné qu'ébloui de ces hautes promesses, et demande qu'on le laisse laver ses tripes et vendre ses boudins, au lieu de se moquer de lui. On lui montre les ports d'Athènes, les entrepôts, les mille vaisseaux marchands qui les encombrent, les îles et les villes sujettes, en lui déclarant que tout cela est à lui, s'il le veut; il ne se laisse pas tenter; il sait qu'il n'est qu'un pauvre diable. On a beau lui prouver que plus il est ignoble, coquin, ignare, plus il est propre à tout gouverner souverainement; il ne sent pas en lui l'étofte d'un grand homme d'État. L'oracle même et les explications qu'en donne son interlocuteur ne l'ébranlent qu'à demi. « Les oracles m'appellent! Ma foi! Je ne comprends guère mieux que je sois capable de gouverner le peuple. » La tentation a pourtant mordu sur son esprit ignorant et superstitieux. S'il était sûr d'avoir des alliés et des auxiliaires, il se déciderait peut-être. Voilà, au milieu des injures bouffonnes et des insolents sophismes politiques, développés avec la