Pass. cité, ch. vi
verve d'un poète et l'âpreté d'un sectaire, voilà la vérité dramatique. Voilà l'action véritable, je veux dire celle qui se passe dans Fàme des acteurs, et dont les événements ou l'action extérieure ne doivent être que la manifestation visible ou la projection au dehors : autrement, ils ne seraient que des accidents.
Ce n'est que lorsque Démosthène a promis au futur sauveur l'aide des chevaliers, de tous les honnêtes gens et de tous les hommes d'esprit, et qu'ainsi le complot est formé au complet, qu'apparaît Gléon. Je ne connais pas d'entrée plus dramatique. Qu'on se rappelle celle de Tartufe, si admirablement préparée, si longtemps et si vivement attendue :
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine.
Celle de Gléon n'est pas préparée moins habilement ni moins frappante. Ce n'est qu'après les plaintes et les gémissements de Nicias et de Démosthène, dans lesquels revient sans cesse le nom de ce maudit Paphlagonien, lorsque les deux stratèges, réduits à conspirer pour échapper à son oppression, lui ont dérobé les oracles sur lesquels il s'appuie et qui révèlent de quelle manière seulement il peut périr, lorsqu'ils ont enfin rencontré celui qui doit le renverser, parce qu'il est encore plus vil que lui ; en un mot, ce n'est que lorsque notre attention est excitée par la lutte qui va s'engager, que Nicias ^ s'écrie en trem-
1. Artaud, qui suit probablement une indication de Boissonade, met ces paroles dans la bouche du charcutier, et c'est aujourd'hui l'attribution la plus ^généralement adoptée. Poyard, comme nos traducteurs du xvn» et du xviu" siècle, par exemple Brotier, les laisse à Nicias, qui, en effet, doit être en scène pendant tout l'entretien de Démosthène et d'Agoracrite. Et je crois qu'il a raison; seulement il aurait dû indiquer que Nicias s'enfuit. Car il faut que ce personnage ait disparu avant
blant et en prenant la fuite : « Voici le Paphlagonien », et l'on entend aussitôt celui-ci : « Par les douze Dieux! Malheur à vous, qui depuis si longtemps conspirez contre le peuple! Que signifie cette coupe de Ghalcis? Nul doute ; vous poussez les Chalcidiens à la révolte. Vous serez tués, égorgés, paire de coquins » (235-239). Les premières paroles de Cléon sont celles d'un sycophante qui ne vit que d'accusations et de calomnies, comme les premières paroles de Tartufe sont celles d'un hypocrite qui trompe les hommes par ses grimaces. L'un et l'autre se révèlent d'abord tout entiers. Mais, tandis que Tartufe est un caractère, Cléon n'est qu'un masque ou une caricature, et son entrée, qui promettait mieux, n'aboutit qu'à une scène de carrefour.
Au son de sa voix retentissante comme un torrent, le cœur manque au vendeur de boudins, lequel s'enfuirait sans Démosthène qui le retient et qui appelle les chevaliers à la rescousse. Ils accourent soutenir leur champion au moins de la parole et du geste. « Frappe, lui crientils, frappe le scélérat qui a porté la confusion dans les rangs des chevaliers, ce voleur public, ce gouffre de rapines, cette charybde dévorante, ce scélérat, ce scélérat ;
l'entrée proprement dite de Cléon, puisque celui-ci ne s'adresse évidemment qu'à deux personnes, comme le témoigne le duel : oi [xtapoiTàxw. Le scholiaste qui indique parfois le mouvement scénique est muet ici. C'est donc à nous de nous le représenter. Or voici ce qu'il devait être, selon moi. A la vue de Cléon qui sort de la maison de Démos, Nicias s'enfuit en s'écriant Oîjtot et le reste. Cléon aperçoit alors Agoracrite et Démosthène, qui doit avoir encore à la main la coupe où il a puisé ses inspirations. C'est eux qu'il apostrophe et qu'il menace. Le charcutier, effrayé à son tour, voudrait bien faire comme Nicias; Démosthène le retient. — Ainsi se justifie dramatiquement la sortie de Nicias, qui, je le répète, doit encore être en scène lorsqu'on aperçoit Cléon. Ceux qui attribuent à Agoracrite et non à Nicias le premier cri de terreur mettent gratuitement au compte d'Aristophane une petite gaucherie dramatique dont il me paraît innocent.
car je ne puis assez répéter ce nom, il est scélérat mille Vois par jour » (247-250). Et en même temps ils le bousculent S tandis que le charcutier le meurtrit de coups de ' tripes et de boudin. Gléon, après avoir appelé à l'aide « les vieillards héliastes, confrérie des Trois Oboles », cherche vainement à amadouer les chevaliers par les plus basses flagorneries; on continue à le rosser. ^ 41 ^'^%^'
« CL 0 citoyens, ô peuple, voyez ces animaux qui ine frappent sur le ventre. — Le chœur. Quels cris! c'est bien encore ce hurlement qui ne cesse de bouleverser la cité. — Le charc. ^ Moi aussi, je crierai et si fort que tu te sauveras de peur. — Le chœur. Si tu cries plus fort que lui, Ténella! je chanterai victoire; et si tu le dépasses en impudence, à nous le gâteau ^ (273-277) Cl. Vous
1. Quand je me sers de formules telles que ils le bousculent, ils accourent, en parlant du chœur, il faut bien se rappeler que c'est en quelque sorte moralement qu'ils accourent, qu'ils bousculent. Le chœur gesticule, cri 6;, s'agite; il n'agit pas effectivement, séparé qu'il est des acteurs.
2. Kock, persuadé par les raisons de Bergk, qui change TrapsAOr,; en TîapéXÔY) a, attribue à Cléon ce vers qu'on attribue généralement à son adversaire, parce que ce n'est pas, dit-il, le charcutier, mais Cléon qui est le plus grand braillard d'Athènes : bien pauvre raison que Kock renverse lui-même sans s'en apercevoir par la suite de son argumentation. Il y a une opposition marquée par jj.£v et par oï dans les deux vers prononcés par le chœur. Or c'est TÔvSe et as qui forment celte opposition, et non poY] et àvaiôsia : ces deux mots désignent bien plutôt une seule et même chose. Je ne dirai pas : mais alors que devient votre première raison? Mais je dis qu'il y a une différence suffisante entre '^or^ et avaiôôîa pour justifier [xèv et ai. « Ce sera déjà beau si tu cries plus fort que lui et étouffe sa voix par la tienne. Mais cela ne suffit pas; il faut que tu le dépasses encore en impudence, et que tu te montres non seulement un plus grand braillard, mais un plus grand drôle que lui. » — Ti^vsXXoç tl que je lis dans l'édition Didot est un mol forgé par Aristophane, si tel est vraiment son texte. Kock met zr^vtXkoi aot et avec raison, je crois : xr^vùloi, mot qui n'a pas de signification (comme tra la la ou rantauplan}, se trouve dans la petite ode d'Archiloque en l'honneur d'Hercule xaXXîvixo: ou victorieux : ce mot, par extension et pa*^ métonymie, peut être pris pour victoire.
3. Les Grecs, bien entendu, n'avaient pas la fête des Rois. A 7ious le gâteau traduit pourtant très bien l'expression d'Aristophane. Dans les festins on rivalisait à qui boirait jusquVi jour : celui qui passait ainsi
allez vous faire assommer. — Le charc. Je crierai plus fort que toi. — CL Je t'étourdirai de mes hurlements.
— Le charc. Et moi, de mes beuglements (284-287). —
CL Ose me regarder en face sans sourciller. — Le charc.
Et moi aussi je fus élevé dans les halles \ — CL Je te couperai en morceaux, si tu souffles un mot. — Le charc. Je te barbouillerai de fiente, si tu parles. — CL J'avoue que je suis un voleur ; conviens-tu que tu en es un autre? — Le charc. Par notre Mercure des halles! pris sur le fait, je me parjure » (292-298). Et le dialogue continue, entremêlé des réflexions plaisantes ou sérieuses du chœur. Gléon a beau s'égosiller, il ne peut couvrir la voix de son adversaire. ^
« CL Ne me laisseras-tu pas parler? — Le charc. Non, certes; et moi aussi, je suis un mauvais drôle. — Le chœur. S'il ne cède pas encore, dis-lui que tes parents aussi étaient de mauvais drôles. — CL Encore une fois, me laisseras-tu parler? — Le charc. Non, par Jupiter. — CL Si, par Jupiter. — Le charc. Non, par Neptune. Luttons d'abord à qui parlera le premier. — CL Je crèverai
plutôt. — L^e charc. Je ne te laisserai pas — Le chœur.
Laisse-le, laisse-le crever, au nom des Dieux » (336-339). Puis ce sont des menaces homériques, mais dans un autre langage que celui des héros d'Homère. « CL Je te tannerai le cuir. — Le charc. Je t'écorcherai et, de ta peau, je ferai un sac à voleurs. — CL Je te clouerai par terre.
— Le charc. Je te couperai en petits morceaux. — CL Je t'arracherai les paupières. — Le charc. Je te crèverai le
toute la nuit recevait comme prix de victoire un gâteau appelé nupajxoOç. (V. le sch. sur ce vers.)
1. Élevé dans lu rue, sur l'agora ou la place du marché, à laquelle présidait Hermès ou Mercure àyôpato^. Il y a encore du marché ou de la place publique dans le nom d'Agora-crite.
jabot» (369-374). Gléon ne se sent plus de force à lutter de gueule contre un pareil adversaire. Mais il ne craint personne, « tant qu'il y a un sénat et un peuple qui reste comme un sot à bayer aux corneilles » (395-396). Il compte sur leur bêtise et sur son impudence. Mais il pourrait bien se tromper dans ses calculs, à en juger par les vanteries du charcutier. « Le charc. J'ai bien d'autres tours dans mon sac, des souvenirs de mon enfance. J'allais rôder près des cuisiniers et je leur disais : ne voyez-vous pas une hirondelle^? C'est le printemps qui s'annonce. Et pendant qu'ils avaient le nez en l'air, je volais un morceau de viande. — Le chœur. 0 l'habile homme! que c'était bien imaginé. Tu faisais comme les mangeurs de cardons % tu récoltais avant le retour des hirondelles. — Le charc. Ils n'y voyaient que du feu ; ou si l'on se doutait du tour, je cachais la viande entre mes fesses et je niais de par tous les Dieux. Aussi un orateur dit-il en me voyant faire : « Cet enfant ira loin, il y a en lui l'étoffe d'un homme d'État » (417-426). Après quelques menaces encore et quelques forfanteries, Gléon s'élance et court au sénat pour prévenir un si dangereux rival, et les chevaliers félicitent, encouragent, arment leur combattant. « Le chœur. Tiens, frotte-toi le cou avec ce saindoux; ainsi tu glisseras entre les mains de la calomnie. — Le charc. C'est parler en habile maître de palestre. — Le chœur. Et maintenant avale-moi cette gousse d'ail. — Le charc. Et pourquoi? — Quand on a bien mangé de l'ail, on est plus ardent au combat. Mais dépêche-toi.