‹ La comédie grecqueChapitre 93 sur 109 · Début d'une chanson de Simonide · texte numérisé non relu

Début d'une chanson de Simonide

2. On laissait les cardons passer l'hiver en terre, pour les attendrir, cl on les mangeait aux premiers jours du printemps, avant le retour des hirondelles.

— C'est ce que je fais. — Et surtout mords, déchire ton ennemi, arrache-lui la crête, et ne reviens pas sans lui avoir mangé le jabot \,. » (490-497).

Nous n'avons plus les pudeurs et les timidités des critiques du XVII® et du xviii^ siècle, et nous acceptons volontiers cette charge des altercations qui s'élevaient souvent dans les assemblées publiques, quoiqu'elle ressemble plus à une querelle de forts de la halle qu'à une dispute d'orateurs. Nous n'avons donc rien à redire à la grossièreté sottisière de ce dialogue, si plein d'entrain et de verve. Cette grossièreté était d'ailleurs dans les données du sujet; elle est la preuve la plus péremptoire de la thèse qui court à travers toute la comédie, à savoir que l'impudence, l'ânerie et la sottise sont les conditions pour s'élever dans les démocraties. Mais si l'on est pris d'abord et emporté par la verve effrénée du poète, on sent que de pareilles scènes, pour ne pas fatiguer, ont besoin de la voix et des gestes grotesques des personnages, des mouvements du chœur se jetant entre Agoracrite et Cléon, lorsque la dispute va passer de la parole aux voies de fait, et même des coups qui pleuvent à plusieurs reprises sur Cléon hurlant de rage et de douleur. C'est en vain qu'Aristophane coupe par les griefs plus sérieux des chevaliers ce feu roulant de gros mots, de forfanteries, de

1. Je ne change rien aux interlocuteurs du dialogue. Poyard et Artaud, qui se sont servis d'éditions difîérentes, traduisent ici comme Brotier, en supposant que le dialogue a lieu entre le chœur et Agoracrite. Le scholiastc est pour eux. Sur le vers 490 il met cette note : Sxéap ôiSoOatv aoTÔi àXeîçsaôai. Le verbe au pluriel ne peut signifier que le chœur. Cependant Kock me paraît avoir raison de rendre au premier esclave ou à Démosthène ce que l'on donne au chœur. D'abord le chœur, n'étant pas sur la scène, ne peut frotter Agoracrite de saindoux. Ensuite il me parait invraisemblable qu'après le départ de Cléon, Démosthène et Agoracrite étant en scène, Aristophane ait eu la maladresse de ne point utiliser Démosthène, qui ferait ainsi un personnage muet.

trivialités bouffonnes : le lecteur se rebute à la longue, parce que le comique, porté d'abord à l'extrême, n'a point de nuances et de gradations; et c'est avec un sentiment de délassement et de joie qu'il se repose dans la belle et noble parabase où, après avoir fait poétiquement et à vol d'oiseau l'histoire des succès et des chutes de ses devanciers, Aristophane chante si gaiement les exploits des chevaliers et de leurs chevaux à la bataille de Genchrées.

Si le début de cette parabase n'est qu'un hors-d'œuvre, le passage sur la gloire des ancêtres rentre parfaitement dans l'idée principale de la pièce, la supériorité de l'ancienne constitution sur la nouvelle; quant à celui sur la victoire de Genchrées, nous avons déjà dit quelle en est la portée dans l'économie des Chevaliers en tant que pamphlet. Mais c'est comme spécimen du lyrisme particulier à Aristophane que nous le citons ici.

« Ghantons la gloire de nos pères : toujours vainqueurs et sur terre et sur mer, ils méritaient qu'Athènes, illustrée par ces fils dignes d'elle, inscrivît leurs exploits sur le voile sacré. Apercevaient-ils Tennemi? Aussitôt ils bondissaient sur lui sans jamais le compter. Quelqu'un d'eux tombait-il dans la mêlée? Il secouait la poussière, niait sa chute et luttait de nouveau *. Nul de ces généraux du vieux temps n'eût demandé à Gléénète ^ d'être nourri aux frais de l'État; mais les nôtres refusent de combattre, s'ils n'obtiennent les honneurs du Prytanée et de la préséance. Pour nous, c'est gratuitement que nous mettons notre bravoure au service d'Athènes et de

4. C'est ce que l'orateur Thucydide dieait de Périclès, à ce qu'on rapporte.

2. Gléénète avait fait porter une loi fixant et limitant le nombre des citoyens nourris au Prytanée.

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nos Dieux nationaux ; notre seule ambition, c'est que, si jamais la paix vient mettre un terme à nos fatigues, vous ne portiez pas envie à nos longs cheveux parfumés, ni

aux soins délicats de notre toilette » (565-580).

« Chantons aussi les exploits de nos coursiers : ils sont dignes de nos éloges; que d'invasions, que de batailles où je les ai vus nous seconder! Admirables surtout lorsqu'ils s'élancèrent gaiement sur les galères, n'emportant qu'un vin grossier, des gousses d'ail et des oignons; ils n'en saisirent pas moins la rame comme nous autres hommes, et ils se courbaient sur les bancs en criant. — Hippapai ^ ! aux rames ! Allons, redoublez d'ardeur. Allons donc! Hé ! Samphoras, tu ne rames pas. — Ils s'élancèrent sur le rivage de Gorinthe, et les plus jeunes, de leurssabots, creusaient des lits dans le sable, ou allaient chercher des couvertures; au lieu de luzerne, ils n'avaient pour se nourrir que des écrevisses de mer qu'ils saisissaient sur la grève ou même au fond de l'eau. Aussi Théoros ^ fait-il dire à un crabe de Gorinthe : Sort cruel! ô Neptune! ni mes retraites profondes, ni la terre ni la mer ne pourront me soustraire aux chevaliers » (595- 610). Voilà une des formes de la fantaisie comico-lyrique d'Aristophane ; il confond audacieusement bêtes et gens, prêtant aux unes ce qui ne convient qu'aux autres, sans plus se soucier des limites naturelles des espèces que des conditions de lieu et de temps. Il tire de cet arti-

1. Mot composé par Aristophane avec le mot l'uuo; (cheval), comme l'était le cri nautique : rhypapai !

2. Ce Théoros était-il un gourmand de Corinthe, comme disent les scholiastes? Je croirais plutôt que c'est un gourmand d'Athènes qu'Aristophane pique en passant. Ou ne doit pas s'étonner que, disposant à son gré des choses et des hommes, Aristophane le transporte à Corinthe. Mais il serait étrange qu'un vaurien de Corinthe fût assez connu à Athènes, pour que le public comprit le trait que le poète lui décoche.

fice les effets les plus inattendus. Qui pouvait, par exemple, refuser ici aux chevaliers de se glorifier eux-mêmes en s'effaçant de si bonne grâce derrière leurs chevaux?

Quoi qu'il en soit, l'action est vivement engagée et elle continue non moins vivement. Battu , pour ainsi dire, en champ clos, Gléon, qui commence à s'étonner et à craindre pour sa toute-puissance en rencontrant une résistance inaccoutumée, transporte la lutte devant le sénat, qui, recevant un salaire comme les héliastes, devait lui paraître tout à sa dévotion. Là, il est encore battu par ses propres armes. Agoracrite revient tout glorieux de la déconfiture de son rival et nous y fait assister par un de ces récits qui mettent les choses sous les yeux. Gléon le suit, plus furieux, plus menaçant que jamais. « A m.oi, mes chers mensonges! Je vais t'écraser ou j'y perdrai mon nom. — Ah! qu'il m'amuse avec ses menaces. Oh! ses grands mots, qu'ils me font rire! Et j'en danse le cancan \ et j'en chante à tue-téte coricoco!! ^ » (694-697). Après une nouvelle prise de gueule qui heureusement est fort courte, ils crient l'un et l'autre : « Peuple, viens, mon cher père, viens, mon cher petit Peuple », et Peuple, tiré de chez lui par leurs cris, paraît enfin, tout irrité. Mais il se radoucit en apercevant Gléon : « Ah ! c'est toi, Paphlagonien; et qui donc te maltraite? » Étourdi des protestations d'amour que lui font les deux adversaires.

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