Je danse le mothon — danse aussi modeste que le cancan
2. nepi-£x6xxa<7a, donné par l'édition Kock et aussi par l'édition Didot (dont le texte ne correspond pas avec les scholies), est composé comme Tiepi-ÈxôxTiua-a, d'une onomatopée représentant le cri aigu du coq et de •7iep\, qui montre que le coq fait entendre ce cri autour de ses poules, dont il a écarté un rival. La traduction de Poyard dont je me sers traduit très bien l'onomatopée, mais elle laisse de côté la préposition qui marque le mouvement scénique. Agoracrite tourne autour de Cléon, sinon en chantant, du moins en dansant.
Peuple, au grand désespoir d'Agoracrite, convoque l'assemblée au Pnyx pour y juger le débat. C'est là que va se livrer la grande bataille, avec ses phases diverses. D'abord assaut de hâbleries et de flagorneries, auxquelles se mêlent des accusations vraies ou fausses contre le démagogue, mais pleines de sérieux. Gléon (il l'avoue luimême ou plutôt il s'en vante) pressure et torture les particuliers pour grossir le trésor public. Il jure sur sa tête que jamais Démos n'eut un défenseur et un ami plus dévoué; et, depuis huit ans, il fait rejeter la paix, voyant le peuple « logé dans des tonneaux, dans des trous, dans des poulaillers oii la fumée l'aveugle ». Gléon prétend que seul il a su étouffer les conspirations, que rien ne lui échappe de ce qui se trame dans la ville, et qu'il s'empresse de le crier bien haut. Mais « il ressemble aux pêcheurs d'anguilles; dans l'eau limpide, ils ne prennent rien; mais qu'ils agitent la vase et la pêche sera bonne » (864-867). Ce sont les accusations enregistrées aussi par Thucydide, mais sans plus de preuves dans l'historien que dans le comique. Et, pour achever les choses sérieuses de ce long débat, quel jour ne jettent pas sur les iniquités réelles ou possibles de ces petites cités grecques des traits comme ceux-ci : « Je te ferai nommer triérarque et je t'y ruinerai; je m'arrangerai pour qu'on te donne un vieux navire et des voiles pourries, qu'il te faudra sans cesse réparer à grands frais... (911-918). Je t'écraserai de contributions, je t'inscrirai sur la liste des riches » (923-926). Mais si la lutte s'était bornée à de graves accusations plus ou moins fondées, elle aurait tourné au plaidoyer, et adieu le comique. Les accusations formelles, les insinuations perfides, les calomnies sont entremêlées et fondues dans un tas de bouffonneries en
parole ou en action, qui ôtent à la scène toute apparence de plaidoirie et n'y laissent jamais pénétrer la fatigue et l'ennui. Gléon ne donne que de belles paroles; mais Agoracrite a des façons effectives d'aimer et de choyer ce qu'il aime. « Vois, Peuple, il se soucie peu que tu sois assis sur la pierre ; et moi, je t'apporte ce coussin que j'ai cousu de mes mains. Lève-toi et essaye ce siège moelleux. N'as-tu pas assez usé tes fesses à Salamine? — Qui es-tu donc, toi? Serais-tu de la race d'Harmodios? Sur ma foi , c'est agir noblement et en véritable ami du peuple » (783-788). Gléon prétend aimer le peuple. « Mais, dis-moi, lui crie son rival, toi qui vends tant de peaux, lui as-tu fait cadeau de semelles pour ses souliers? — Non, il ne m'en a point donné. — Voilà qui peint l'homme; mais moi, je t'ai acheté cette paire de souliers; accepte-la.
— Jamais personne, à ma connaissance, n'a si bien mérité du peuple ; tu es le plus zélé des hommes pour la patrie et pour mes pieds » (868-874). Gléon, aimer le peuple! « Mais tu le vois, ce pauvre Peuple, sans manteau à son âge. Tu te souciais si peu de lui, qu'en plein hiver tu ne lui as pas donné de tunique à manches ; tiens. Peuple, en voici une. — Peuple. Voilà ce que n'a jamais imaginé Thémistocle; le Pirée était sans doute une belle invention; mais la tunique me semble une invention tout aussi belle. — Cléon, Faut-il que tu me supplantes avec de pareilles singeries? — Le charcutier. Non, ce sont tes façons d'agir que j'emprunte, comme le convive pressé d'un besoin enfde les chaussures d'autrui. — Cléon. Oh! tu ne me vaincras pas en flagorneries. Je vais passer à Peuple ce vêtement-ci ; tu n'as plus qu'à te pendre, coquin.
— Peuple. Pouah ! Que la peste te serre ! Tu pues horriblement le cuir » (881-892). Mais Gléon n'est pas homme
à se désespérer de cette rebuffade, qui sent mauvais pour lui et pour son crédit. « Sous quelles billevesées tu cherches à m'accabler, misérable. — Le charcutier. Oh ! je serai plus effronté que toi, c'est la Déesse qui l'ordonne. — Cléon. Non, ma foi! Tiens, Peuple, régale-toi de ce plat; c'est ton salaire déjuge qu'avec moi tu gagnes sans rien faire. — Le charcutier. Tiens, voici une petite boîte d'onguent pour en frotter les plaies de tes jambes. — Cléon, Moi, je vais t'épiler tes cheveux blancs pour te rajeunir. — Le charcutier. Prends cette queue de lièvre pour essuyer la chassie de tes yeux. — Cléon. Quand tu te moucheras. Peuple, essuie tes doigts à ma tête. — Le charcutier. Non, à la mienne. — Cléon, A la mienne » (902- 911). Cléon voit encore l'avantage passer à son rival; Peuple lui redemande son anneau pour le remettre à son nouveau favori; et le corroyeur serait perdu, s'il ne recourait à ses oracles. ' •
La lutte va donc commencer sur un nouveau terrain. Les deux adversaires apportent toute une charge de prophéties : Cléon, de Bacis; Agoracrite, de Glanis, frèreaîné de Bacis. Je passe cette seconde phase de la bataille. La lecture et l'explication des oracles, qui amusaient fort les Grecs, toujours amis du merveilleux et toujours subtils, sont insipides pour nous. Mais, tout entêté qu'il soit de rébus bien entortillés. Peuple aime encore mieux un bon repas, et c'est par cette promesse, en effet, que finissent les prophéties de Cléon et de son adversaire. C'est la troisième phase du combat, la phase décisive : « Eh bien! tenez vos promesses, leur dit Peuple. A celui qui me traitera le mieux, je remettrai les rênes de l'État; » et ils courent tous les deux cuisiner pour son plaisir et pour leur propre puissance. Cependant Peuple, à qui tant de
hâbleries viennent d'ouvrir les yeux, tient ce dialogue avec le chœur. « Peuple, magnifique est ton empire; tous tremblent devant ta souveraineté; mais on te mène par le nez. Tu aimes qu'on te flatte et qu'on te dupe; tu écoutes les orateurs bouche béante, et ton esprit bat la campagne. — C'est vous qui, sous votre belle chevelure, n'avez guère de cervelle * quand vous me croyez si simple ; c'est à dessein que je fais le niais; car j'aime à boire tout le jour et à nourrir un ministre voleur. Quand il est bien gorgé, je le renverse et je l'écrase. — Quelle astuce profonde! S'il en est comme tu le dis, c'est pour le mieux. Tes ministres sont alors pour toi des victimes que tu nourris exprès dans le Pnyx, et le jour où ton dîner n'est pas prêt, tu immoles la plus grasse et tu la manges. — Voyez comme je les joue, eux qui se croient si habiles à me tromper. Je les épie quand ils volent, sans avoir l'air de les voir; puis je leur enfonce un jugement dans la gorge et je leur fais rendre ainsi de force ^ tout ce qu'ils m'ont dérobé » (1111-1150). Profonde politique, plus impériale ou sultanesque que démocratique. Un revirement si subit dans ce bon benêt de Peuple aurait lieu de surprendre, si l'on ne se rappelait que les personnages aristophanesques ne sont que des marionnettes entre les mains du poète qui les fait mouvoir à son gré. Remarquons d'ailleurs que ces paroles de Démos préparent le dénouement, la chute de Gléon, que laissent prévoir déjà le refroidissement graduel du maître pour son ancien favori et ses préférences non douteuses pour son nouvel amant.
1. Mot à mot ; qui dans vos cheveux n'avez pas de sens. Artaud conserve avec raison dans sa traduction xaîç xotxai; -j^xcov, que Poyard, généralement si exact, passe. Les chevalierG se distinguaient par leur chevelure, et dans la parabase ils demandent qu'on « ne porte pas envie à leurs longs cheveux parfumés ».
2. C'est par avance et sous une autre forme le mot de Vespasien.
G*est maintenant à qui des deux servira Peuple avec le plus d'empressement et lui offrira les plats les plus friands : crise décisive et suprême de la lutte entre les deux rivaux. Gléon apporte un siège et a soin de le faire remarquer à Peuple ; mais Agoracrite ne reste pas en arrière et lui place une table devant lui. Ils lui servent à tour de rôle et en luttant de zèle, Gléon une galette pétrie avec son orge de Pylos, une purée de pois, du poisson; Agoracrite, des croûtes remplies de hachis, qu'a creusées la main d'ivoire de Minerve, une marmite de bouillon, de la viande cuite au jus avec un plat de tripes et de gras double, etc. La victoire longtemps disputée semble un moment pencher pour Gléon. « CL Tu ne pourras pas comme moi lui donner du civet de lièvre. — Le charc. Ah ! grands Dieux ! du civet ! Où en trouver? 0 mon esprit ! invente quelque tour. — CL Le vois-tu , mon pauvre ami? — Le charc. Je m'en moque; voilà des gens qui viennent à moi. — CL Qu'est-ce? — Le charc. Des ambassadeurs avec des sacs gonflés d'argent. — CL Où, où donc? — Le charc. Eh ! que t'importe? Ne laisserastu pas enfin les étrangers tranquilles? Glier petit Peuple, vois le civet que je te sers. — CL Ah! coquin, tu m'as indignement volé! — Le charc. Tu as bien volé, toi,. les Laconiens de Pylos. — Peuple. Hé! de grâce, comment as-tu eu l'idée de le lui dérober. — Le charc. L'idée est de la Déesse; mais le vol est de moi. — CL Moi, qui m'étais donné tant de peine pour arrêter ce lièvre. — Le charc. Mais c'est moi qui l'ai fait cuire '.
1. Kock attribue à Gléon tout le vers 120i. En effet le charcutier n'a ni pris ni fait cuire le lièvre. Et j'admettrais que la répétition de èyà) marquât le pathos, mais je ne vois pas le hôchst Komischer Wirkuûg qui résulte de cette répétition et de ce pathos. Je conserve la vulgatc maigre l'autorité de Kock, s'appuyant sur celle de Both et de Sauppe.
— Peuple à Cléon. Va-t'en : je ne sais gré qu'à celui qui me l'a servi )> (1192-1205).
Malgré ce congé si formel, Peuple, comme s'il ne pouvait se détacher de ses anciennes amours, ne sait que décider; il a peur que les spectateurs ne désapprouvent son changement et son humeur volage. Agoracrite le tire d'embarras en lui fournissant le moyen de s'assurer que Cléon le trahissait. « Le charc. Va fouiller sans rien dire ma corbeille ainsi que celle du Paphlagonien, et vois ce qu'il y a dedans. C'est le meilleur moyen de bien juger. — Peuple, Voyons, qu'y a-t-il dans la tienne? — Le charc. Mais elle est vide, cher petit papa ; je t'ai tout apporté. — P. Voilà une corbeille dévouée au peuple. — Le charc. Fouille maintenant celle du Paphlagonien. Eh bien? — P. Quelle quantité de bonnes choses! Elle est toute pleine. Oh! l'énorme part de gâteau qu'il s'est réservée? Il ne m'en avait coupé qu'un tout petit morceau. — Le charc. Mais c'est ce qu'il a toujours fait. De ce qu'il prenait, il ne te donnait que des miettes et se réservait la grosse part. — P. Ah! coquin, tu me volais de la sorte! Et moi qui t'ai comblé de présents et de couronnes. — Cl. Je volais pour le bien public.
— P, Rends-moi vite cette couronne; c'est à lui que je la veux donner » (1211-1228). Mais un coquin qui se croit prédestiné ne se rend pas ainsi. Au charcutier qui lui crie : « Rends vite cette couronne, gibier de potence, » Cléon répond avec assurance : « Non : l'oracle de la Pythie m'a révélé le nom de celui qui doit me renverser. » Il a si bien abusé de la superstition pour duper les autres, qu'elle a fmi par le gagner, et que, les oracles qu'il a fabriqués ou dictés, il est le premier à y croire. Tant qu'il ne verra pas briller comme un signe fatal le nom
de son vainqueur, il se cramponnera au pouvoir, envers et contre tous. Il faut que le charcutier lui apprenne et sa naissance et son éducation dans les cuisines et ses parjures sans vergogne quand il était surpris à voler, et le métier qu'il faisait, et le lieu où il le faisait. Alors seulement Gléon s'abandonne, anéanti et comme foudroyé : « Je vois s'accomplir la prophétie du Dieu *. Qu'on me roule chez moi. Ah! je suis bien malheureux. Adieu, couronne, c'est la mort dans l'àme que je te quitte; un autre va te posséder; à coup sûr il ne sera pas plus voleur, mais plus heureux peut-être » ( 1248-1 2o2).
La pièce serait finie pour nous; elle ne Test pas pour Aristophane tant qu'il n'a pas montré le peuple converti et régénéré. Car, malgré le sophisme politique qu'il a si vivement exposé dans le dialogue du charcutier et de Démosthène, à quoi bon mettre un démagogue à la place d'un autre, si les choses doivent suivre le même cours? Nouvelle parabase donc, où le poète se justifie de marquer les méchants d'un fer chaud, mais plus courte que la parabase principale et que je ne citerais pas, si les scholiastes n'en attribuaient la partie la plus vive et la plus originale à Eupolis. C'est un de ces morceaux comicolyriques que personne ne serait tenté de retirer à Aristophane. Le voici : « Les Trirèmes, assure-t-on, se sont réunies en conseil et la plus âgée a pris la parole en ces termes : Ignorez-vous, mes sœurs, ce qui se trame dans Athènes? On dit qu'un certain Hyperboles, un mauvais
1. Tout ce couplet est écrit dans le style tragique et n'est qu'un tissu d€ parodies. Le premier vers exprime une chose si habituelle dans les tragédies qu'il pourrait se trouver partout. Le second est un vers du Bellérophon d'Euripide avec xuXivôstî à la place de xo[jlî!;£T£. L'apostrophe à la couronne est une parodie de ces vers d'Alceste : « 0 lit, adieu! Je ne puis t'en vouloir. Une autre femme te possédera, non pas plus pure que moi, mais plus fortunée peut-être. » (V. 177.)
citoyen, un infâme coquin, demande cent d'entre nous pour les emmener contre Chalcédoine K Toutes s'indignent ; l'une d'elles, encore vierge, s'écrie : Dieu me garde de lui obéir jamais! Je préférerais vieillir dans le port, rongée par les vers. Non, ô Dieux, non, Nauphante, fille de Nauson, ne se courbera pas sous sa loi, aussi vrai que je suis de bois et de goudron. Si les Athéniens votent la proposition d'Hyperbolos , eh bien! allons à pleines voiles nous réfugier auprès du temple de Thésée ou de celui des vénérables Déesses. Non, il ne nous commandera pas; non, il ne jouera pas la Ville à ce point! Qu'il navigue seul aux corbeaux, si bon lui semble, avec les barques où il vendait ses lanternes! » (1300-1315). Si le dire des scholiastes était vrai % je n'oserais plus me prononcer sur aucun poète grec : il n'y a rien de plus aristophanesque, ce semble, dans toute la pièce des Chevaliers, que ce morceau, égal, en fantaisie poétique, à la glorification de la bataille de Cenchrées.
Mais laissons ce curieux détail d'histoire littéraire. Bientôt Agoracrite annonce que le peuple, « repassé à la poêle par lui », comme le vieil OEson par Médée, est • redevenu ce qu'il était sous Aristide et Miltiade, et le chœur salue de ses vivat Démos qui « s'avance, les cheveux retenus par une cigale d'or, dans tout l'éclat de son antique costume, parfumé de myrrhe et exhalant l'odeur non des procès, mais dala paix ». Alors Peuple, ce grand roi, avec une bonhomie que ne connaissent guère les
*» 1. Kock met Carthage, comme aussi au v. 174 de celte même comédie. Il est certain, d'après Thucydide, que déjà quelques hommes politiques portaient leurs vues ambitieuses sur la Sicile et l'Italie, et jusque sur l'Afrique. Aristophane peut donc avoir écrit Kapj(Y]o6va et non Xa),xYi66va. Mais la réciproque est tout aussi possible.
2. 4>aaî xiveç 'EuuôXtôo; stvat ty)v irapdêaaiv, zï ys cprjjiv E'jTtoXt; « ^v»v-izovr^Qx T(o cpaXaîcpw ». Sch., v. 1291.
rois, confesse humblement ses fautes passées, s'engage à n'y plus retomber, à arracher de la tribune les avocats impudents, à distribuer aux matelots leur solde intégralement, à maintenir l'hoplite sur le rôle militaire au rang qui lui aura d'abord été assigné, à renvoyer les orateurs imberbes à la chasse ou à la palestre. C'est la moralité politique de la pièce. Tout le monde est content, excepté Gléon. Il voit lui succéder Agoracrite, devenu tout à coup par une étrange métamorphose un bon et fidèle conseiller, et, sur l'avis de son heureux rival, il est condamné pour toute punition à débiter des boudins et des saucisses et à échanger, toujours ivre, de gros mots avec les prostituées, bien en vue des étrangers qu'il a tant insultés jadis : conclusion peut-être inattendue d'une comédie où reviennent perpétuellement les menaces de pendaison, d'éventrement, d'étripement; mais, alors qu'elle ne serait pas imposée au poète par les conditions de. son art, cette conclusion était conforme au génie de la démocratie athénienne, dont la politique, souvent violente au dehors, était d'une grande douceur au dedans. Les amis politiques d'Aristophane ne se montrèrent pas si généreux, quand ils arrivèrent au pouvoir, avec les Quatre-Cents et les Trente.
Les Chevaliers sont une des plus fortes compositions du poète, non seulement au point de vue du pamphlet, mais encore au point de vue dramatique. Ce ne serait pas assez d'en vanter la profonde unité oratoire et de dire, comme des Acharniens, que toutes les scènes y concourent au même but, y aboutissent à la même conclusion. A cette unité tout oratoire, qui ne manque à aucune des productions d'Aristophane, il s'en ajoute une autre d'une nature toute différente, celle d'une action conséquente et
suivie, se divisant et se développant en un certain nombre d'actions secondaires, toutes nées d'un principe unique. Dès que Nicias et Démosthène se sont emparés des oracles qui indiquent comment et par qui Gléon et la fausse démocratie doivent périr, la comédie n'a plus de repos, si je puis le dire, qu'elle n'ait atteint le but qui lui est proposé. Il faut découvrir et persuader le vaurien désigné par l'oracle et capable de lutter avec le Paphlagonien d'audace et d'impudence : scène de Démosthène et du charcutier. Il faut le décider à braver Gléon en face, première atteinte à sa toute-puissance : scène de l'altercation; mais ce ne sont là que les préliminaires de la lutte. C'est devant le sénat et devant le peuple, c'est dans le cœur du sénat et dans le cœur du peuple qu'il faut vaincre Gléon. Quelque importante que soit la victoire au sénat, elle offre si peu de difficultés que le poète ne croit pas la devoir mettre en scène; elle n'est que l'annonce et le symptôme du sort qui attend le démagogue devant le peuple, si l'on agit avec audace et résolution. Là est tout l'effort de la bataille. Il ne faut pas moins de trois assauts successifs pour débusquer Gléon de la forte position qu'il occupe. Les protestations d'amour d'Agoracrite, ses accusations et celles des chevaliers contre le puissant démagogue, avec les menus cadeaux qui prouvent le dévouement actif et solide du charcutier, ébranlent singulièrement l'esprit de Peuple, et il serait tout prêt à ôter à son favori les insignes de la puissance, si la superstition ne le retenait. Plus effronté, plus menteur encore que le corroyeur, le charcutier l'emporte par l'art d'inventer et d'expliquer des oracles; mais s'il est bien près de la victoire, il ne la tient pas encore. Le goût, l'esprit de Peuple est déjà avec lui et pour lui, mais le ventre est toujours du parti de
Cléon. N'est-ce pas Gléon qui, avec son décret des trois oboles, est le père nourricier de Peuple? Agoracrite prouve donc par le fait même qu'il traitera Peuple aussi bien et mieux que ne pourrait le faire le Paphlagonien. Un seul lien, la fausse honte de trahir ses premières amours, retient encore Peuple; ce dernier lien est rompu par l'examen des corbeilles des deux rivaux. La comédie des Chevaliers n'offre plus le décousu arbitraire et capricieux des Acharniens ; elle a l'unité et le progrès des meilleures pièces du théâtre antique, tragédies ou comédies. C'est une génération et non une simple succession de scènes, sortant toutes de la même fiction première, ou plutôt, comme je l'ai déjà dit, c'est une situation unique, toujours la même et toujours diverse, qui, de modification en modification, court avec autant de naturel que de logique à une catastrophe finale ou au dénouement. Point de ces scènes épisodiques et parasites dramatiquement, qui remplissent bon nombre de pièces d'Aristophane et qui remplissaient sans doute celles de ses devanciers et de ses contemporains. L'action marche droit devant elle et par un progrès continu.
Même supériorité des Chevaliers sur les Acharniens ou plutôt même art consommé dans l'emploi du chœur. Non que le chœur des Chevaliers soit beaucoup plus poétique que celui des Acharniens, et qu'il ait la variété, la grâce, la fantaisie qu'on prête généralement à cette partie de l'art aristophanesque, et qui éclatent en effet d'une façon si vive et si originale dans les chœurs des Nuées ^ des Oiseaux, des Grenouilles. Cette poésie si étrange ne paraît guère ici que dans l'éloge des chevaux qui ont concouru à la victoire sur les Corinthiens, et dans les doléances pudiques des galères qui refusent de servir sous Hyperbolos.
Mais cette réserve même est, si je ne me trompe, une preuve de l'art consommé d'Aristophane. S'il se laisse moins aller aux caprices de son imagination dans les Acharniens et les Chevaliers que dans d'autres œuvres, c'est que le chœur se compose là de personnes réelles, qu'on peut coudoyer tous les jours dans les rues, et qu'il serait ridicule de leur donner un langage trop aérien, trop fantastique, trop en dehors des habitudes de la langue courante. Mais le chœur, du moment qu'il n'exhale pas en strophes enflammées les passions du poète ou qu'il n'est pas l'expression de ses libres caprices, court risque de n'être plus qu'une machine encombrante, imposée à l'art parla tradition et par la loi. C'est ce qu'il me paraît être dans la seconde partie des Acharniens, où il assiste, spectateur inerte et superflu, au bonheur et aux joyeusetés de Dicœopolis. Sa part d'action n'est pas beaucoup plus grande dans les Chevaliers^ à partir de la première parabase; il n'intervient guère dans la lutte entre le corroyeur et le charcutier que par des encouragements adressés à son champion, et par quelques réflexions adressées à Peuple : tant cette machine sur laquelle se sont trop extasiés les critiques modernes est difficile à manier et extérieure à l'art dramatique! Mais du moins sa présence est ici nécessaire; il faut qu'il soit toujours là pour prêter au besoin main forte à Agoracrite, et ses conseils, ses exhortations ne sont pas des exclamations inutiles : ils soutiennent l'ardeur de l'adversaire que les gens de bien ont suscité à Gléon.
De quelque côté donc que je les envisage, les Chevaliers me paraissent après les Nuées le chef-d'œuvre de l'Ancienne Comédie. C'est peu qu'ils l'aient emporté au concours des grandes Dionysiaques sur les Satires de
Gratines et sur les Porteurs de bois crAristoménès * ; ils tirèrent Aristophane de pair, et, d'après son propre témoi gnage, il fut désormais comblé de succès et d'honneurs plus qu'aucun des poètes comiques d'Athènes ^
Mais les modernes ne se sont pas contentés d'admirer l'art de l'auteur des Chevaliers; ils ont encore exalté son courage de citoyen, comme s'il s'était exposé aux plus grands dangers en attaquant Gléon. « Il fallait, dit Ot. Muller, un certain courage, môme sous la protection des fêtes et des licences bachiques, pour attaquer un chef populaire qui, puissant par le seul principe de sa politique qui consistait à fovoriser, au détriment du reste, les intérêts matériels et les avantages directs de la foule % était devenu plus terrible encore, grâce aux moyens par lesquels il faisait valoir ses intentions, frappant de suspicion tous les citoyens qui lui étaient hostiles, les accusant d'être des aristocrates déguisés, leur intentant de dangereux procès politiques, que son influence sur les collèges des juges lui permettait de tourner facilement à son avantage, recommandant enfin et obtenant des Athéniens, dans l'assemblée populaire et dans les tribunaux, une sévérité terrible afin d'étouffer tous les mouvements hostiles au gouvernement de la masse. Ajoutez qu'au moment où Aristophane composait ses Chevaliers, l'autorité de Gléon était à son apogée; car le caprice du sort venait de réaliser la rodomontade étourdie du démagogue, qui s'était vanté de s'emparer d'un coup de main de Sphac-
1. IIptoTo; èvîxa- Ss'jxspoî Xpativo? ilaT'Jpoi;" xpcxo; 'Ap'.crTo;jLévr,; 'VXoçôpoic
2. 'Apôe'iç Ô£ [xéyaç xai Ti(xr,0£\; w; o'jSô'i; ucouot' ev r,iiïv (1023, Guêpes).
3. Tout cela à propos des 3 oboles, à peu près 45 centimes, accordées aux héliastes comme indemnité pour le temps qu'ils passaient devant les tribunaux!
térie. La hardiesse d'attaquer en ce moment le puissant démagogue, on peut la mesurer quand on songe que personne ne voulut faire au poète le masque de Gléon et qu'Aristophane fut obligé de se charger lui-même du rôle de ce personnage. » Il faut croire que personne ne voulut fabriquer le masque de Gléon, puisqu'Aristophane le dit \ Je n'empêche même pas qu'on admette sur la foi douteuse des scholiastes qu'Aristophane, pour une raison ou pour une autre, joua lui-même ce rôle, le visage barbouillé de lie ^ Cependant on n'est pas tenu de croire ce conte, puisque le poète n'en dit rien. Sans voir, comme Édél. du Méril, dans le fait signalé par Aristophane, « une
1. « N'aie pas peur; tu ne verras pas ses traits; car 7iul n'a osé fabriquer de masque à sa resseynblance. Mais le public est assez fin pour le reconnaître. » {Chev., 320-323.) Est-ce par crainte, se demande Éd. du Méril, ou n'est-ce pas plutôt par amour fanatique de Cléon ? Ne seraitil pas plus simple de se demander si ce n'est pas parce qu'Aristophane ne fit à personne la commande de ce masque. L'acteur, quel qu'il soit, qui joua Cléon, n'avait pas de masque : voilà le fait certain. Le reste n'est ■que conjectures ou qu'explications des paroles mêmes du poète, auxquelles on a le droit d'accorder la créance qu'on voudra. Aristophane supprimant le nom de Gléon, comme celui de Nicias et de Démosthène (car ils étaient désignés simplement par les mots de esclave I, esclave II, esclave III), pouvait supprimer le masque pour la même raison, et cette suppression n'était peut-être qu'une mesure de prudence. Que pouvait dire Cléon? Où était le masque qui le représentait? Était-il même simplement nommé? — Tout le monde répète sans plus d'examen la même chose qu'Ot. Miiller, même M. Lanthoine [Rev. hist., 3c année, p. 268) dans un article remarquable sur Cléon. Mais personne ne l'a fait d'une façon aussi truculente que Saint-Victor. Je connais peu de pages aussi extravagantes que les 401-416 de son II' v. des Deux Masques.
2. Après avoir rapporté le fait que nous lisons dans Aristophane, le scholiaste ajoute : « Il dit donc qu'aucun acteur ne voulant se charger de représenter Cléon, Aristophane en personne le joua, s'étant barbouillé le visage de rouge ou de lie : Xsyet ouv oxt [jLr,ôevb; ûuoarâvTo; aÛTov (KXétova) uTioxpiveabai, auxô; o 'Aptorocpav/jç [xtXTtoaaç lauibv uTcexpîvaTO r\ vr, Touyt'a /pîaaç eauTov ». [Chev., sch. sur le vers 230.) Mais si le sujet de Xsyet est 'AptaTocpivYjç, le scholiaste se trompe, Aristophane ne disait rien de cela dans les Chevaliers. Si c'est un autre sujet oublié par le scholiaste, ou si XÉYet ouv est une erreur de copiste pour \syeTat, le scholiaste ne dit plus alors que ce que dit le second argument ou ce que disent les deux biographies anonymes. Ce n'est qu'une tradition dont nous ne savons\pas la source.
COMÉDIES POLITIQUES — LES CHEVALIERS SSï
perfidie de plus, une accusation indirecte de tyrannie, destinée à surexciter la foule », laquelle n'aimait pas qu'on gênât le franc parler des comiques et ses propres plaisirs, il ne faut pas non plus lui attribuer trop de portée, et s'exagérer, comme fait Miiller suivi de la plupart des critiques, l'audace et le danger de s'attaquer à Cléon. Je sais qu'Aristophane est tout fier de cet exploit, et qu'il s'en vante comme d'un travail d'Hercule, dans trois pièces que nous possédons encore, sans compter celles que nous n'avons plus et où il a pu répéter ces vanteries. « Dès le début de sa carrière dramatique, lit-on dans les Guêpes^ notre poète dédaigna de s'en prendre aux hommes; mais, avec un courage digne d'Hercule, il attaqua les plus redoutables monstres; et d'abord il marcha droit à cette bête aux dents aiguës, aux yeux horribles qui lançaient des flammes comme ceux de Cinna % entourée de cent impudiques flatteurs qui la léchaient à l'envi; elle avait la voix retentissante d'un torrent dévastateur, l'odeur d'un phoque, les parties honteuses d'un lamie ^ et le derrière d'un chameau. A la vue de ce monstre horrible, notre poète ne se troubla pas » (1029-1039). Plus modeste et plus modéré dans la seconde édition des Nuées. « J'ai attaqué Gléon en face et quand il était toutpuissant, dit-il; mais il est tombé et je n'ai pas le courage de le fouler aux pieds » (549-550). H ne tint pas parole :. car il répète textuellement le hideux portrait des Guêpes dans la parabase de la Paix, qui ne fut montée qu'après la mort de Gléon et Brasidas (751-760). Partout donc Aristophane se fait gloire d'avoir attaqué et mis à la raison le
^. Courtisane effrontée.
2. Je mets (ïun et non à'une, parce qu'il s'agit d'un être mâle de cette
espèce (ô'pj^eiç).
plus redoutable des monstres, une bête plus féroce et plus dangereuse que l'hydre de Lerne ou qu'aucun monstre dompté par Hercule. Or qu'était-ce que Gléon? Un simple orateur, et son influence sur la foule n'allait pas jusqu'à empêcher les Athéniens de rire de lui, s'il était ridiculement drapé dans quelque comédie. Il n'était pas plus sacro-saint, pas plus inviolable aux méchancetés des comiques, que Périclès; et le peuple, en suivant ses conseils dans les assemblées, ou en écoutant dans les tribunaux ses accusations contre les ennemis réels ou imaginaires de la république, n'entendait nullement se priver du plaisir malin de voir vilipender son conducteur. Aristophane pouvait donc invectiver contre Gléon en toute sûreté ; car il avait pour complice non seulement la haine des Bons contre le démagogue, mais aussi la malice ou l'envie de ses partisans eux-mêmes. D'ailleurs, lors même qu'il y aurait eu une loi permettant de poursuivre en justice les insolentes personnalités des comiques, Aristophane aurait encore été en règle avec cette loi; il n'avait pas joué Gléon sous son nom (xwixwôeiv ovojjiaa-Tl), et quoiqu'il le désigne très clairement, il ne le nomme nulle part dans les Chevaliers *. Il ne fut donc pas poursuivi ^ et ne pouvait l'être, "^"as plus que Platon le comique, qui revendique pour luimême l'honneur « d'avoir le premier levé l'étendard contre Gléon ». Qu'on me montre un seul poète condamné
1. Cela montre coaibien était inefficace toute loi contre les comiques, à moins d'instituer un tribunal spécial qui informât de leurs insolences ou de la violation de la loi faite pour les réprimer. Cléon est très certainement mis en scène; mais il n'est désigr.é ni par son nom ui par son masque. Le poète pouvait donc dire : j'ai fait dans le Paphlagouien un personnage fictif comme Agoracrite, et le tribunal des héliastcs se fut payé de cette raison.
2. Aristophane parle bien quelque part « des misères que lui faieait Cléon » ; mais nous ne savons en quoi elles consistèrent.
et puni pour avoir versé à pleines mains la médisance et la calomnie sur les personnages les plus considérables de l'État par leur position ou par leur éloquence, et je croirai au courage d'Aristophane. Sinon, je ne verrai dans les Chevaliers, cette attaque si passionnée, non seulement contre un homme, mais contre la démocratie elle-même, qu'un engagement définitif du poète avec le parti des Bons, dont il épousa désormais tous les préjugés et toutes les rancunes.