CHAPITRE IX
COMEDIES POLITIQUES (suite)
Ironie de la préface des Guêpes. — Y eut-il jamais réconciliation entre Cléon et Aristophane? — Sérieux et importance politique du sujet des Guêpes, gàié volontairement par Aristophane, et pourquoi? — Deux sujets dans la première partie de la pièce : 1° critique du jury ; 2° charge d'un juge infatué de ses fonctions. — Farce jusqu'à l'entrée du chœur; comédie pol' tique jusqu'à la conversion du chœur; après quoi la farce reprend jusqu'à la parabase. — A partir de la parabase, nouvelle pièce à peu près sans rapport avec la première. — La Paix : vivacité de l'exposition et de la conduite de l'action jusqu'à la parabase. — A partir de la parabase, série de scènes décousues sans but bien déterminé. — La Seconde Paix. — Les Laboureurs. — Les Holcades.
Je devrais examiner les Nuées après les Chevaliers, si je suivais uniquement la chronologie. Mais m'attachant autant et plus à l'ordre des sujets qu'à Tordre des temps, je me contenterai de dire pour le moment que ces deux comédies qui se succèdent à un an d'intervalle marquent l'apogée du génie d'Aristophane; et qu'étonné, effrayé de l'insuccès des Nuées, désespérant de l'intelligence de ses contemporains, il semble s'être détourné des hautes conceptions qui le tentaient, pour se rejeter sur des sujets plus humbles et plus familiers à son public; et je poursuis l'examen des pièces purement politiques avant d'entrer dans celui des pièces philosophiques, littéraires et sociales.
Nous lisons au début des Guêpes : « Allons, il faut que j'expose le sujet aux spectateurs. Mais d'abord quelques mots de préface. N'attendez de nous rien de trop relevé, ni non plus des plaisanteries volées à Mégare. Nous n'avons pas d'esclaves qui jettent aux spectateurs des corbeilles de noix, ni d'Hercule qu'on frustre de son dîner, ni d'Euripide bafoué; et malgré l'heureux hasard qui a illustré Gléon, nous ne nous acharnerons pas à larder ce personnage. Notre petit sujet ne manque pas de sens; il est bien à votre portée S et en même temps plus ingénieux que tant de comédies banales » (54-66). Les mots « point d'Euripide bafoué » sont une pure ironie, puisqu'Aristophane donna en même temps que les Guêpes le Proagon ou Prélude, tout entier dirigé contre Euripide ^ Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Même ironie dans le membre de phrase : « Point de Gléon haché comme chair à pâtés. » Il ne s'agit au contraire que de Gléon dans les Guêpes, Outre les nombreux traits particuliers que nous pourrions recueillir, le principal personnage après le juge forcené est un homme qui a Gléon en dégoût et en horreur (Bdély-Gléon). Le vieux juge qu'a rendu à peu près fou la manie de siéger et de condamner est le partisan, l'ami de Gléon (Philo-Gléon). La pièce même, du moins dans les 1120 premiers vers, est dirigée tout entière contre la constitution démocratique des tribunaux athéniens, auxquels l'indemnité,
1. Et non pas trop haut pour vous, comme les Nuées, que vous n'avez pas comprises.
2. « Ce drame des Guêpes fut joué sous l'archonte Aminias par Pliilonidès dans la 89^ ol.; l'auteur fut le second aux fêtes Léncennes. Le premier fut Philonidès dans le Proagon; et le troisième, Leuoon dans les Amhassadeurs (ou les Vieillards?) : 'EÔiôà/Q/) £7t\ ap^o^To? 'Atxctvtou èv r>; 7c6' oXu;xuiâSt. AeuTepoç y)V e!ç Arjvaia- Kat èvîxa noio-zo; <ï>rÂov:6r;ç Ilpoaytîjv.', As'jxwv Ilosaoîçj'. TpCTo; (VuôOîsiç). d
or,
accordée aux jurés pour frais de présence, avait donné une efficacité, je crois, plus redoutable à l'aristocratie qu'aux plaideurs. Or c'est Gléon qui, en portant, dit-on, l'indemnité de 1 à 3 oboles, avait rendu cette constitution effective : les riches seuls avaient jusqu'alors les tribunaux en leur pouvoir, parce qu'ils pouvaient impunément perdre leur temps à juger. Nous verrons tout à l'heure si le fond de la pièce ou tout au moins le but qu'y poursuivait Aristophane était aussi peu relevé, aussi mince que le dit l'exposition. Mais avant d'aborder l'examen des Guêpes, il est bon d'achever ce qu'on peut savoir ou entrevoir des rapports du démagogue et du poète.
Nous avons vu que Gléon, à propos des Babyloniens, poursuivit Aristophane comme étranger usurpant le titre et les droits de citoyen. Les Acharniens et surtout les Chevaliers n'étaient pas faits pour apaiser cette inimitié, et l'on peut croire que le démagogue essaya plus d'une fois de chercher au comique de mauvaises chicanes, quoique, à vrai dire, nous n'ayons point d'informations précises à ce sujet. Les auteurs anonymes de la biographie du poète disent bien, après avoir rapporté l'accusation de Çevlaç, qu'il fut encore poursuivi et absous une seconde et une troisième fois, mais sans s'expliquer davantage *. Le scholiaste des Guêpes avoue qu'il ne sait rien sur les persécutions de Gléon contre Aristophane.
4. A ce point qu'on pourrait croire que c'est la ypaçr) ^evt'aç qui fut renouvelée deux fois par Cléon ou par des sycophantes à ses ordres : AsuTEpov 6a xai xpcTOV auxo^avxYjôstç aTiéçuys xa\ outw 9av£poç xaxajTaôe^ç icoXcTy)? xaTexpaTY)ae xoO KXIiovoç. Et même, d'après la suite des idées, ces accusations devraient être antérieures aux Chevaliers et même aux Acharniens; car ce que j'ai cité est immédiatement suivi des mots oôev çr)aiv et de la citation des Acharniens (377-382). 11 est vrai que dans ces vers il ne s'agit pas de l'accusation d'usurpation des droits civils, mais de celle de discréditer la république en présence d'une foule d'étrangers : Tant ces compilateurs savent peu ce qu'ils disent.
Il se contente d'écrire : « Gléon l'attaquait pour avoir été joué par lui dans ses comédies. Mais on ne sait si c'est après que le poète eut fait représenter les Chevaliers ^ » Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y eut toujours une guerre sourde ou déclarée entre le poète et l'homme politique. Mais cette guerre eut-elle des trêves, et pouvons-nous croire qu'Aristophane fit un moment sa paix avec celui qu'il avait si cruellement injurié? « Quelques gens, écrit-il dans les Guêpes^ ont dit que je m'étais réconcilié avec Gléon. Voici le fait : Gléon me harcelait, me faisait des misères, me lardait de toute façon; et quand on m'écorchait, le public riait en me regardant jeter les hauts cris; non qu'il se souciât de moi, mais simplement pour savoir si, sous les pieds de mon ennemi, je ne lui lâcherais pas quelque brocard : ce que voyant, j'ai fait un peu le patelin (mot à mot le singe, £7r(.8/,xi3-a) ; mais maintenant voilà que l'échalas trompe l'espoir de la vigne » (1284-1291). Il est possible qu'Aristophane ait songé un moment à apaiser le violent démagogue; ou que, fatigués l'un et l'autre d'une guerre qui, pouvant à la fm devenir dangereuse pour le poète, était fort désagréable pour l'homme politique, Aristophane ait reçu des avances des amis de Gléon et lui ait fait les siennes; mais quand a eu lieu cet armistice et combien de temps a-t-il duré? Impossible de le deviner. S'il y en avait trace dans quelque comédie, ce ne pouvait être que dans quelque pièce, inconnue aujourd'hui même de nom, représentée entre les Chevaliers et les Nuées, soit au Dionysiaques urbaines de 424, soit aux Dionysiaques champêtres de 423. Gar des grandes Dionysiaques de 423,
1. "ASrjXov 6s el {jieTà to ôiSâ^ai roù; 'lu^sa; \i^t'.. (Sch. sur les Guêpes, V. 1285.)
OÙ furent données les Nuées, aux Lénéennes ou petites Dionysiaques de 422, il n'y a évidemment de place que pour la composition du Proagon et des Guêpes. Mais à moins de supposer que cette pièce fût perdue pour les anciens comme pour nous, sans laisser le moindre souvenir, les critiques alexandrins et après eux les scholiastes n'auraient pas manqué d'en citer au moins le titre, au sujet du passage qui sert de point de départ à ces réflexions. Si donc il y eut un commencement de réconciliation, si l'auteur des Chevaliers fit le patelin ou le singe, s'il prononça quelque parole flatteuse, désaveu de ses injures passées, ce ne put être que dans quelque entrevue qui d'ailleurs n'eut pas de suite. Les amis politiques d'Aristophane étaient là pour lui faire honte de cette défaillance, et les belles promesses qu'il avait pu faire tombèrent aussitôt par terre, ou, pour employer le proverbe grec dont il se sert lui-même, « l'échalas trompa la vigne ». Seulement le bruit en avait sans doute couru, et c'est pour cela qu'Aristophane crut devoir à ses contemporains la singulière justification, parvenue jusqu'à nous. Elle est précieuse, non parce qu'elle nous montre le peu de dignité du poète — il ne faut pas en général demander de la dignité à un Grec, surtout lorsqu'il est poète comique, — mais parce qu'elle peut nous laisser quelque doute sur la solidité de ses opinions. Propriétaire, il aurait pu gémir sur une guerre sans fin et attaquer Cléon, qui s'opposait à la paix, mais avec moins de violence et surtout d'opiniâtreté, s'il n'avait entendu derrière lui les propos moqueurs et les rires de ses amis politiques, lorsqu'il pensait à céder. Entraîné par les passions d'une coterie plus que par l'ardeur de ses propres convictions, il était allé dans les Chevaliers
peut-être plus loin qu'il ne voulait, et le succès ne lui ])ermcttait point de retour. Aussi n'a-t-il cessé de vilipender Gléon, dans la parabase des Premières Nuées * et dans celle de la Paix, aussi bien que dans les Chevaliers, et sans doute dans bien d'autres comédies de cette époque. « Partout et toujours partisan de la paix, nous dit un scholiaste, il ne cessa de jouer Gléon qui s'y opposait et de décrier le belliqueux Lamachos, dans les Achar- /lienSy dans les Chevaliers, dans les Holcades ou Vaisseaux de transport -; » sans doute aussi dans les Laboureurs % peut-être dans la Vieillesse, si toutefois, comme le conjecture Suwern, cette pièce avait un sujet analogue à celui de la dernière scène des Chevaliers; en un mot, dans toutes les comédies politiques, ou non, qu'il écrivit de 427 à 421. Un seul nom revient plus souvent que celui de Gléon dans les plaisanteries d'Aristophane, c'est, on ne sait pourquoi, celui de Gléonyme. Plus de quinze
1. Je me hasarde peut-être beaucoup en disant les Premières^ Nuées, car, 1res clair grammaticalement et même pour le sens, ce passage de la parabase tel que nous l'avons est très obscur historiquement. «. Lorsque vous faisiez général cet ennemi des dieux, ce corroyeur paphlagonicn. nous fronçâmes le sourcil et fîmes éclater notre colère; l'éclair jaillit, le tonnerre gronda, la lune s'écarta de sa route, et le soleil voila aussitôt son flambeau, menaçant de ne plus vous éclairer, si Cléon était stratège. Cependant vous l'avez élu... Voulez-vous que cette élection même tourne bien pour vous : condamnez pour vénalité et concussion cette mouette vorace, passez-lui un carcan i)ien serré autour du cou; votre faute sera réparée et aussitôt la république retrouvera son ancienne prospérité. » 11 semble bien que Gléon fût stratège lorsque le poète parlait ainsi. Mais il ne le fut, au moins à notre connaissance, qu'en 425 et 421. Il ne peut être question de l'élection de 425. Et d'un autre côté il n'est pas supposable qu'Aristophane écrivît ce morceau après avoir dit quelques vers plus haut qu'il ne touchera pas à Cléon mort. A ce moment, le morceau n'aurait même pas eu de sens. En vérité, je ne sais que supposer.
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