‹ La comédie grecqueChapitre 96 sur 109 · Si cette pièce est de peu antérieure à la Paix · texte numérisé non relu

Si cette pièce est de peu antérieure à la Paix

ans encore après la mort du démagogue, le poète, soit par rancune, soit par vanité, réveille dans les Grenouilles le souvenir de son ennemi pour faire de lui Tavocat des cabaretières et des fripons dans l'autre monde (v. 569, 577). Il serait donc bien étrange qu'il ne se fût pas acharné dans les Guêpes à le cribler de lardons.

Le sujet d'ailleurs y invitait : Findemnité des juges était du fait de Gléon, et les aristocrates avaient leurs raisons pour faire de ces trois misérables oboles le sujet de leurs malédictions ou de leurs sarcasmes. A les entendre, le triobole était cause de tout le mal; il ruinait le trésor; il corrompait le peuple; il faussait la justice et la transformait en trafic ; il changeait les jurés en mercenaires; en faisant dépendre la subsistance de la multitude, non de son travail, mais de son assiduité dans les assemblées et dans les tribunaux, il livrait tout à la discrétion des démagogues, qui disposaient à leur gré des flottes et des forces publiques, non pour terminer la guerre en la poussant vigoureusement, mais pour épouvanter et piller les sujets et les alliés, quand ils ne rançonnaient pas les citoyens riches, la partie honnête de l'État, à l'aide ou par la crainte des sentences qu'ils dictaient à la vénalité des juges. On répète encore ces déclamations sans les examiner, et l'on en farcit l'histoire. Certes, il ne serait pas difficile de signaler les défauts de l'organisation judiciaire d'Athènes : trop de juges dans chaque cause; trop d'élasticité dans les lois à appliquer; nul magistrat, ayant fait son étude des lois, pour diriger les débats, etc. Mais ces défauts et d'autres encore ne dépendaient point de l'indemnité des jurés; ce n'est pas non plus ce qui faisait l'objet des plaintes de l'aristocratie et des comiques à sa suite. Ce qu'ils atta-

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quaient, ce qu'ils maudissaient dans le triobole, c'est qu'il avait fait passer les jugements de leurs mains dans celles du peuple ou de l'universalité des citoyens : le reste n'était que pour cacher ce grief, qui leur était beaucoup plus sensible que la bonne ou la mauvaise administration de la justice. Car, pour ne prendre qu'un seul exemple, la prétendue oppression des alliés qui, pour toutes les causes touchant à la politique, étaient forcés de venir chercher des juges à Athènes, nous savons le compte qu'il faut en faire, par le témoignage de l'un des plus ardents fauteurs du mouvement oligarchique des Quatre-Cents. « Les villes (alliées ou sujettes), fait dire Thuc3Tlide à Phrynichos, réfléchiront (avant d'entrer dans le mouvement) que ceux qu'on appelle les honnêtes gens ne leur donneront pas moins d'affaire que le peuple, parce que ce sont eux qui lui ont conseillé le mal, qui lui ont fourni les moyens de le faire, et qui en ont profité pour la plus grande part; (elles se diront) que leur domination, ce serait la condamnation sans jugement, la mort la plus inévitable, tandis qu'on trouve dans le peuple un refuge pour soi-même, et un frein pour les puissants » (VIII, i8). En somme, c'était leur domination dans les tri])unaux que regrettaient les honnêtes gens. Tant qu'il n'y eut pas d'indemnité pour les jurés qui donnaient leur temps, ou que cette indemnité fut dérisoire — une obole, ou à peu près 15 centimes, — les riches seuls pouvaient faire à la république ce sacrifice, dont ils savaient d'ailleurs fort bien se dédommager. Mais quand elle fut portée à 3 oboles (0 fr. 45), somme minime encore, mais suffisante, vu le bas prix des denrées les plus nécessaires à la vie, ce pouvoir qui, sous une apparence de désintéressement, était si lucratif pour

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les riches qui seuls Texerçaient, passa d'eux au peuple, et ce fut une révolution dans l'État. Car qui tient entre ses mains la fortune, Thonneur, la vie des citoyens, tient tout. Aussi les comiques ne cessent-ils de crier contre le triobole, et la première réforme que font les oligarques, lorsqu'ils arrivent au pouvoir avec les Quatre-Cents ou avec les Trente, c'est de rendre gratuites toutes les fonctions publiques, c'est-à-dire de rendre la concussion et le vol nécessaires à tous les degrés de l'échelle politique. Ce serait faire injure à Aristophane que de Tidentifier trop étroitement avec le parti dont il fut à la fois le f/racwso et l'interprète le plus éloquent. Mais ce sont les revendications de ce parti qu'il exprime dans /es Guêpes comme dans /es Cheva/iers. Ici, il attaquait le principe de la constitution athénienne, je veux dire l'égalité politique; là, il attaque la conséquence la plus importante de ce principe, que nul ne peut être jugé que par ses pairs ou ses égaux, et que, comme tout citoyen est justiciable, tout citoyen doit être juge directement ou indirectement. C'est là le fond sérieux de la farce des Ctuêpes; il est admirablement développé dans la dispute de Philocléon et de son fils.

Aristophane veut tourner en ridicule la souveraineté que s'attribue l'entêté jugeur, ami de Cléon; mais, par le lait, il reconnaît cette souveraineté avec ses privilèges essentiels, dans le discours de Philocléon. « Dès le début, je te prouverai que notre puissance ne le cède à aucune royauté. Est-il un bonheur, une béatitude comparable à celle du juge? Est-il un être qui vive plus au sein des délices et qui soit plus redouté, tout vieux qu'il est? Dès que je sors de mon lit, des hommes puissants, les plus illustres de la cité, m'attendent à la barre du tribunal ;

du plus loin qu'ils m'aperçoivent, ils viennent ni'olTrir une main bien douce et qui a volé les deniers publics. Ils me supplient, s'inclinent bien bas, et d'une voix lamentable : « 0 mon père, disent-ils, aie pitié de moi, je t'en « conjure, par les profits que tu as pu faire toi-même dans^ « les charges publiques, ou à l'armée, en trafiquant des « vivres *. » Et celui qui me parle ainsi ne se douterait pas que j'existe, si je ne l'avais absous une première fois

(548-558) Ces supplications ont apaisé ma colère;

j'entre et je ne fais rien de ce que j'ai promis ^ (560-561).

N'est-ce pas là un grand pouvoir et la dérision de la

richesse? (575) Chargés de passer l'inspection des

éphèbes, nous avons le droit de les voir nus. yEagros est-il accusé, il n'est pas absous avant de nous avoir récité un passage de Niobé, et il choisit le plus beau. Un joueur de flûte gagne-t-il sa cause : en retour, il se passe la courroie à la bouche, et nous joue l'air du départ quand nous nous retirons. Un père en mourant désigne un mari pour sa fille, qui est unique héritière; mais nous ne nous soucionsguère du testament ni de la coquille gravement appliquée sur le cachet; nous adjugeons la jeune fille à celui dont les prières ont su le mieux nous toucher ^ Et jamais de comptes à rendre; cite-moi une autre charge qui soit

irresponsable (578-587) Nous sommes les seuls sur

lesquels ne morde pas Gléon, ce grand criard; mais il

1. Quel pavé Aristophane lance là, sans s'eu apercevoir, sur les tribunaux oligarchiques! N'est-ce point là le fond de toutes les péroraisons du pro Fonteio, du jwo Flacco, etc?

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