C'est-à-dire, et je ne le condamne pas moins
3. Cela en eiïet pouvait arriver. Mais il ne faut pas croire, comme l'insinue Éd. du Méril, que ce fût le cas ordinaire. C'est seulement une marque de la puissance et de l'irresponsabilité absolue du juge, qui, en tout pays, peut, sous le couvert de cette irresponsabilité, commettre des injustices volontaires ou involontaires.
39 i LA COMÉDIE GRECQUE
nous caresse, nous protège; il nous chasse les mouches, ce que tu n'as jamais fait pour ton père. Théoros (et c'est un homme non moins marquant qu'Euphémios) prend l'éponge dans le pot et nous cire les chaussures. Est-ce là obéir, être esclave, comme tu prétends le prouver? (596-602) Ne possédé-je pas un grand pouvoir, non
• moindre que celui du roi des Dieux, moi dont on parle dans les mêmes termes que de Jupiter. Notre assemblée est-elle tumultueuse? chacun dit en passant : « Grands « Dieux ! le tribunal fait gronder son tonnerre. » Si je lance l'éclair, les plus nobles font sous eux, demi-morts de frayeur » (619-628).
Les exagérations bouffonnes d'Aristophane n'y font rien, non plus que Farithmétique et les sophismes de Bdélycléon : cette souveraineté judiciaire du peuple était bien une souveraineté effective. Il peut être habile, pour exciter les appétits et Fenvie de la foule, de calculer les revenus de l'État, de montrer que le salaire des juges n'en est pas la dixième partie, et se demandant où va le reste, d'ajouter : « Il va à ceux qui disent : « Je ne trahirai pas la « canaille athénienne; je combattrai toujours pour la (vile)
* « multitude. » Et c'est toi, mon père, qui te laisses prendre à leurs belles paroles et leur donnes tout pouvoir sur toi. Ces gens-là extorquent aux alliés des cinquantaines de talents par la menace et l'intimidation. « Payez-moi trice but, disent-ils, ou je lance la foudre sur votre ville et je « l'écrase. » Et toi, tu te contentes de grignoter les miettes de ta propre puissance. Que font les alliés? Ils s'aperçoivent que la multitude athénienne vit chichement et misérablement du tribunal et ils ne font nul cas de toi... C'est à ces misérables qu'ils prodiguent tout, terrines de poisson salé, vin, tapisseries, fromage, miel, sésame,
coussins, flacons, riches étoffes, colliers, coupes, couronnes, tout ce qui procure plaisir et santé. Et toi, leur maître, pour prix de tant de fatigues sur terre et sur mer, on ne te donne pas même une gousse d'ail pour manger avec tes petits poissons » (G6G-679). Mais ce socialisme de mauvais aloi ne prouve pas que le bulletin de vote, remis dans les tribunaux à tous les citoyens, et non à un petit nombre, ne soit pas une puissance que les oligarques voudraient bien ressaisir, parce qu'avec elle ils seraient sûrs de reprendre tout le reste. Bdélycléon ou Aristophane crie que c'est la pire des servitudes que de courir par ordre siéger au tribunal et de ne recevoir son salaire que si l'on arrive à temps, comme si Ton devait être payé pour des fonctions qu'on ne remplit pas; mais, servitude ou non, cette obligation n'infirme en rien les assertions de Philocléon; car ce n'est pas tel ou tel individu, mais le corps judiciaire tout entier, c'est-à-dire le peuple qui est souverain par l'exercice des fonctions de juge. Quant à ce sophisme, qui s'étale avec complaisance dans les Guêpes comme dans les Chevaliers, que le peuple est esclave des démagogues, parce que, s'il ne rendait pas ses sentences à leur gré et convenance, ils lui rogne- ^ raient ou retrancheraient son salaire, il n'est même pas plausible, les mêmes hommes qui étaient juges, étant en même temps électeurs et même membres de l'assemblée délibérante, et par suite maîtres des conducteurs d'un jour qu'ils se donnaient. •
La donnée première des Guêpes n'était donc pas si mince et si peu relevée que le dit Aristophane. Il est vrai que, tout meurtri et tout étourdi encore de la chute des Nuées, il n'a pas essayé ici de faire un « beau palais aux tours élevées », qu'à part la scène que nous venons
d'extraire, il a rabaissé son sujet comme à plaisir pour se mettre à la portée de ses auditeurs, et qu'au lieu d'un pamphlet magistral comme les Chevaliers, d'une haute comédie philosophique comme les Nuées, il n'a tiré d'un sujet si capital qu'une farce terminée par des scènes de folie bachique. On dirait même que, pressé de réparer son échec, il s'est hâté de présenter deux comédies la même année et au même concours, et qu'il ne s'est pas donné le temps de mûrir son œuvre. Il est certain que, soit que son génie ait été contrarié dans son essor par la nécessité de revenir, pour ressaisir le succès, à un gros comique qu'il méprisait, soit qu'il ait trop précipité son travail, les Guêpes, malgré les traits heureux dont elles abondent, sont une de ses moindres productions. La pensée en est flottante : on ne sait s'il veut se moquer de la constitution judiciaire d'Athènes, ou peindre simplement la manie que l'habitude de juger peut communiquer à certains cerveaux. C'est cette dernière idée qui domine; mais elle trahit et sert mal l'intention politique du poète. Car cette manie /^/^^rt/2^^ et condamnante n'appartient pas plus à un régime politique qu'à un autre : que les tribunaux soient constitués monarchiquement, aristocratiquement ou démocratiquement, il peut toujours se produire des esprits détraqués par l'effet même de leurs fonctions. D'un autre côté, les personnages, à l'exception de Bdélycléon, n'ont pas plus de consistance que l'idée mère de la pièce. Le chœur, composé, comme celui des Acharniens, de vieillards atrabilaires, fait tout à coup volte-face après le discours de Bdélycléon et n'a plus que des admirations banales pour ce fils, qui tire son père de la poussière des procès, pour lui faire goûter une vie brillante et délicate. Philocléon met un peu plus de façons à sa con-
version : s'il consent à ne plus aller se faire griller du soleil au tribunal des héliastes, c'est à condition d'avoir un tribunal domestique et d'exercer ses chères fonctions de juge à la maison. Il ne se rend aux conseils de son fils, qui veut le bien traiter, qu'après avoir commis la faute irrémissible d'absoudre le chien Labès en croyant le condamner. Mais, à partir de ce moment, il est entièrement retourné : de sorte que la comédie se compose de deux parties bien distinctes d'inégale longueur, l'une, où nous ne voyons qu'un juge endurci et entêté de son métier jusqu'à la folie; l'autre, où Philocléon fait à sa manière le jeune homme et l'élégant, et ne se souvient plus de ses anciennes amours que pour les renier en criant à tue-tête : « Oh! oh! m'assigner! Vieilleries! Sachez que je ne peux plus même entendre parler de procès. Ah! ah! voilà ce qui me plaît : A bas les urnes! Mais n'allez-vous pas déguerpir? A bas les juges! » (1335-1340). Ce n'est pas la seule pièce d'Aristophane qui se termine par une sorte d'orgie de carnaval ; mais c'est la seule dont la seconde partie ne soit pas le développement ou la confirmation de ridée qui règne dans la première.
L'exposition se fait, comme celle des Chevaliers, par deux esclaves se plaignant de leur malheureux sort. Mais il y a loin des lamentations si amusantes des deux stratèges, Nicias et Démosthène, aux insipides bavardages de Sosias et de Xanthias, mourant de sommeil, s'étirant, se contant leurs songes qui n'ont aucun rapport au sujet de la comédie. Force est à Sosias, après ce flux d'inutiles paroles, de dire naïvement : « Allons, il faut que j'expose le sujet aux spectateurs ^ » Xanthias et lui sont donc chargés de la garde fort incommode d'un vieillard,
1. Il est vrai qu'on trouve déjà ce procédé sans gêne dans les Cheva-
qui, toujours le premier aux plaids et le dernier,
en est devenu véritablement fou. Ni les conseils de son fils, ni les rites des corybantes, ni Fincubation dans le temple d'Esculape n'ont pu le guérir de sa manie. Pour Tempêcher de -courir au tribunal, il a fallu boucher toutes les ouvertures de la maison, étouper tous les trous et, pour plus de sûreté, tendre tout à Tentour un vaste filet sur lequel des esclaves ont Fœil jour et nuit. Nul ne peut dormir dans la maison. Voici Bdélycléon son fils qui a entendu du bruit dans le tuyau des bains et qui arrive pour trouver notre juge sortant par une cheminée. « Laissezmoi sortir, crie-t-il à Bdélycléon et aux esclaves qui l'arrêtent; il faut que j'aille juger ou Dracontiadès sera absous. — Le grand malheur pour toi! — Oui, un jour à Delphes, le dieu que je consultais m'a prédit que, si je laissais échapper un accusé, je mourrais de consomption. — Apollon sauveur, quelle prophétie! — Ah! je t'en prie, laisse-moi aller, si tu ne veux pas ma mort. — Non, Philocléon, non, jamais, par Neptune! — Eh bien! je rongerai le filet avec mes dents » (156-164). A peine estil réintégré dans la maison, qu'on le surprend suspendu sous le ventre d'un âne qu'il envoie vendre au marché, comme Ulysse sous le bélier de Polyphème. Mais en voici
lie^'s : « Mais tournons-nous d'un autre côté. Veux-tu que j"expose le sujet aux spectateurs », et qu'il se renouvelle dans la Paix. « Mais je rentre pour aller donner à boire à l'escarbot. — Moi je vais expliquer la chose aux enfants, aux jeunes gens, etc. » Mais les lamentations des deux stratèges ou les plaintes des deux esclaves qui préparent la pâture à l'escarbot amènent si naturellement ce qui les cause, que si Aristophane s'est servi de cette formule, comme transition, c'est qu'il l'a bien voulu. Au contraire les bavardages des deux esclaves des Gw^joe.? tiennent si peu au sujet que, pour passer de là à l'exposition, il était impossible d'éviter une transition artificielle , ou la transition vraiment primitive qu'il emploie, ou toute autre.
J3ien d'une autre : C'est avec les vieillards héliastes qui forment le chœur que Bdélycléon et ses gens vont avoir à compter. A la pointe du jour, ils paraissent éclairés par des lampes que portent leurs enfants, marchant en longues files et s'appelant les uns les autres afin de ne pas manquer l'heure du tribunal. « Dépêchons : il s'agit aujourd'hui de Lâchés, et chacun dit qu'il a butiné beaucoup d'argent. Aussi notre protecteur Gléon nous a-t-il recommandé hier de venir de bonne heure avec une provision d'aigre colère pour trois jours * afin de châtier ses crimes » (240-244). Je passe les bavardages charmants de ces vieux sur la pluie et le beau temps, et je ne relève que ce trait significatif : un d'eux dit à son fils de moucher la lampe avec un brin de paille. « Non, je la moucherai bien avec mon doigt. — Pourquoi allonges-tu la mèche, petit sot? ce n'est pas toi qui es en peine, quand il faut payer. (// le gifle.) — Si vous nous faites encore la leçon à coups de poing, nous éteindrons les lampes et retournerons chez nous, et alors, au milieu des ténèbres, vous barboterez dans la boue comme des canards. — fen sais châtier de plus grands que toi » (250-256).
Ils s'étonnent, ils s'inquiètent de ne pas voir Philocléon, qu'on n'avait pas besoin jadis de traîner à la remorque, lorsqu'il s'agissait de condamner. Que peut-il lui être arrivé? « Ah! j'y songe, un accusé hier nous a échappé sous le spécieux prétexte qu'il chérissait Athènes, et qu'il avait le premier révélé le complot de Samos ^ Peut-être
\. Gomme les soldats recevaient l'ordre de faire une provision de vivres pour trois jours, lorsqu'ils faisaient une expédition à quelque distance ou de la ville ou du camp.
2. Affaire qui remontait déjà à dix-neuf ans. Eu 440, Périclès prévint la défection des Samiens et, après les avoir soumis, les assujettit plus étroitement qu'auparavant à l'empire d'Athènes. C'est dans cette expé-
son acquittement a-t-il navré Philocléon au point qu'il
est au lit avec la fièvre Ami, lève-toi, ne te ronge
pas le cœur; oublie ta colère. Nous jugeons aujourd'hui un homme engraissé par la trahison, un de ceux qui ont livré la Thrace; il s'agit de lui préparer son urne funéraire » (280-289). Ils entendent la voix de Philocléon qui les appelle de l'intérieur et qui bientôt apparaît sur la toiture de la maison. Avec quelle indignation n'apprennent-ils pas que leur vieil ami est prisonnier de son fils, et que celui-ci ne veut pas qu'il aille juger ni qu'il fasse de mal à personne ! Un conspirateur seul peut tenir un pareil langage. Mais comment tromper ses desseins? Le chœur, en fait de conseils, ne sait que rappeler ses tours et escapades du bon vieux temps, malheureusement fort inutiles pour le cas présent. Plus inventif, Philocléon se laisse hardiment glisser du haut du mur le long d'une corde, avec cette prière digne de lui : « Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur, emportez mon corps, baignez-le de vos larmes et enterrez-le sous la barre du tribunal » (385-386). Mais il avait compté sans la vigilance de son fils. Aux cris qu'il pousse en se sentant arrêté, le chœur s'émeut, menace, s'élance pour délivrer le prisonnier; il est repoussé par Sosias et Xanthias, secondés d'autres esclaves, qui reçoivent ou plutôt menacent de recevoir le chœur à coups de bûche ou de l'enfumer. C'est une mêlée générale dans laquelle Bdélycléon propose en vain de conférer paisiblement au lieu de vociférer et de s'éreinler. On lui répond par les noms de traître, d'ennefni du peuple, de royaliste, de complice de Brasidas. Avec son manteau à franges de laine
dition que Sophocle se trouvait parmi les stratèges, collègues de Périclès.
COMÉDIES POLITIQUES — LES GUÊPES 'iOl
ot sa barbe longue et bien peignée, il ne peut être qu'un conspirateur. Mais quelle conspiration, quelle tyrannie est-ce donc que de vouloir que son père mène joyeuse vie, au lieu de sorlir avant le jour pour aller calomnier et condamner? « P/i. Et justement, par Jupiter! Les mets les plus exquis ^ ne valent pas pour moi le genre de vie dont tu me prives... Je me moque des raies et des anguilles; et je mangerais bien plus volontiers un joli procès cuit sur le plat à l'étouffée. — Bd. C'est que tu t'es habitué à trouver là ton plaisir. Mais si tu consens à te taire et à m'écouter, je te persuaderai, je crois, que tu te trompes complètement. — Ph. Je me trompe, quand je juge? — Tu ne t'aperçois pas que tu sers de risée à ces hommes que tu es près d'adorer. Tu es leur esclave sans t'en douter. — Esclave, moi qui commande à tous! » (508-518) Alors commence entre Bdélycléon et son père la discussion que j'ai citée en partie, laquelle paraît traînante à Bernhardy, mais dont le défaut serait plutôt d'écraser le reste de la pièce par sa gravité et sa hauteur. Agréable aux Grecs, toujours amoureux de paroles, elle a surtout l'avantage de présenter clairement et avec éloquence l'idée principale qui couvait dans l'esprit d'Aristophane, mais que par crainte d'un insuccès comme celui des Nuées, bien plus que par impuissance, il n'a pas su faire éclore. Le chœur qui tout à l'heure pressait Philocléon de ne point trahir la cause commune et de mettre en œuvre toutes les ressources de son esprit pour défendre leur souveraineté, est tout à coup converti; Philocléon lui-même paraît ébranlé; mais il n'est pas homme à céder si vite.
Et s'il n'en reste qu un, il sera celui-là.
1. Mot à mot le lait des oiseaux, expression proverbiale pour désigner des mets riches et délicieux jusqu'à l'impossible.
« Bd. Il se tait et ne soutfle mot, c'est mauvais signe. — Le Ch. Il a réfléchi et reconnu sa folie ; il se reproche de n*avoir pas toujours suivi ton avis. Mais le voilà converti par tes paroles; sans doute, devenu plus sage, il veut changer de vie à l'avenir et ne croire que toi. — Ph. Hélas î Hélas! — Bd. Mais pourquoi ces lamentations? — Ph. Laisse là tes promesses. Ce que j'aime est là-bas *; c'est là que je veux être, où le héraut crie : Qui n'a pas encore voté ? qu'il se lève. Je ne veux quitter l'urne que le dernier de tous. Allons, mon âme, ô mon àme, où es-tu? 0 sombres ténèbres, livrez-moi passage ^ Par Hercule! puissé-je arriver à temps au tribunal pour convaincre Gléon de vol! — Bd. Allons, mon père, au nom des Dieux, crois-moi. — Ph. Que je te croie! Demande-moi tout, sauf une chose. — Bd, Laquelle? — Ph. De ne plus juger. Avant d'y consentir, j'aurai plutôt comparu devant Pluton » (741-759).
La farce qui, depuis l'arrivée du chœur, avait presque disparu devant la comédie politique, reprend de plus belle. Bdélycléon a trouvé un compromis qui peut tout concilier : que Philocléon juge, tant qu'il voudra, mais qu'il juge à la maison. Esclaves et chiens, bêtes et gens lui fourniront une assez ample matière à procès et à condamnations. Je ne m'arrêterai pas au procès du chien Labès qui a mangé un fromage de Sicile. Les lecteurs de Racine en connaissent la partie la plus plaisante. Je fais observer seulement que cette charge est la reproduction exacte d'un procès athénien. Sacrifice religieux avant l'ouverture des débats, barre séparant les juges des plaideurs, clepsydre pour mesurer le temps de l'attaque et