SCENE x
Les mêémes.—Belial monte à la tribune.
Vous voyez en moi la démagogie : je suis le père de la souveraineté du peuple, pour laquelle j'ai toujours eu des entrailles de mère. (Applaudissements.)
Selon mon système, le pouvoir public n’est conféré directement que par la société, à la personne qui en est revêtue. Et comme toute chose peut cesser d'être par les mêmes causes qui l'ont fait naître ; tout pouvoir public peut cesser d'exister par la volonté de lu société qui l’a constitué.
Comme vous le voyez, c'est là une doctrine bien inoffensive et qu'on pourrait appuyer par la défense que Dieu fit à Roboam de poursuivre les dix tribus d'Israël, que son despotisme brutal lui avait fait perdre.
Mon système, à l'instar de celui d'Axaphat, est donc vrai dans le fond, et ce n’est que par les conclusions que j'en tire, qu’il est diabolique.
En effet, les partisans aveugles de ma démogagie prétendent que le pouvoir venant directement de la société, tout citoyen, parce qu'il a une part à la constitution du pouvoir public, a aussi le droit de s’insurger contre lui, de le juger, et d’attenter à ses jours; enfin, que l'insurrection est le plus saint des devoirs.
En sus, en établissant en principe que toute autorité, ou tout pouvoir vient de l’homme, et n’a sa raison que dans la volonté ou dans le caprice de l’hommo, je lui ôte son caractère divin, je le fais descendre au niveau de l’homme; j'en fais son jouet, j'efface de son front, tout cachet divin; en un mot, je le dégrade, je l’anéantis, je le rends impossible, et, par contre coup, je rends impossible toute société qui ne repose et ne peut reposer que sur un respect supérieur à toutes les passions humaines.
Tous.
C'est vrai !
| BezraL,
Le principe de la souveraineté du peuple une fois admis avec le cortége hideux des commentaires du droit public de la révolution, je substitue les volontés changeantes d’une multitude aveugle à la règle de la conscience dont Dieu est l’auteur ; je consacre le régicide, sous le prétexte d'arracher la société à la tyrannie d’un seul, je la livre à la pire de toutes les tyrannies, la tyrannie de tous.
Si donc, le droit divin d'Axaphat, pris dans le sens absolu, n’est que la déification du despotisme et de toutes ses folies, de même, prise dans le même sens, ma souveraineté du peuple n’est que la déification de l'anarchie et le prélude de tous les renversements.
La souveraineté du peuple aura--elle prise en Canada ? Je n’en sais rien. A vous de le juger.
Pour moi, je suis et demeure le très humble serviteur de vos volontés.
Ce que vous déciderez, je l’accepterai, et s'il le faut je remuerai l’abime et le monde pour le triomphe de l'enfer.
Tous.
Vive Belial !