‹ La comédie infernale ou Conjuration libérale aux enfers [microforme]Chapitre 15 sur 181 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

Les mêmes.—Belzebuth monte à la tribune.

Avant d'exposer l'erreur politique dont je suis le père, je dois féliciter Belial et Axaphat d’avoir basé leur système sur des doctrines renfermant quelque chose de vrai.

Il en est des faux systèmes comme de ceux qui sont vrais, ils n’ont de force qu’en autant qu'ils touchent à Ia vérité. Et, certes, si les deux doctrines politiques qui viennent de vous être soumises ont triomphé, elles le doivens à la

ressemblance assez frappante de leur théorie fondamentale

avec la doctrine chrétienne.

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Plus que jamais l'erreur a besoin de se dérober adroitement sous dés dehors séduisants et honnêtes, non pas que l'humanité soit devenue bien scrupuleuse, mais parcéque partout surgissent des hommes de génie pour combattre et denoncer le mal; et ce qui est évidemment pervers frappe de suite le bon sens populaire.

Honneur donc à Axaÿhat et à Belial d’avoir compris ces choses et de les avoir savamment prévues dans leurs systèmes. (Applaudissements prolongés.)

Pour moi, en formulant le Césarisme, j'ai cru lui prêter certaines couleurs qui pourraient lui donner le cachet de la vérité. À

Vous allez juger dans quel degré j'ai réussi.

Le fils de Dieu a dit un jour: Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu.

Dans la pensé de notre ennemi, cela voulait dire ; obéissez aux rois, aux gouvernants dans la mesure de leur juridiction et obéissez à Dieu en toutes choses; car il est le maître de tout.

Les lois sont les serviteurs de Lieu, Dieu leur a confié la garde de certains intérêts, mais il ne les a pas affranchis de sa juridiction; en sorte qu'il ne fau‘ obéir aux rois et à tous ceux qui gouvernent que dans les choses qui regardent leur pouvoir.

Tous.

C’est cela même !

BELZEBUTH

Eh bien! ce sont ces paroles du Christ que j'ai prises pour maxime fondamentale : vous voyez qu'il n’était pas possible de fonder une erreur sur une autorité plus orthodoxe.

Très bien !

BELZEBUTE.

J'ai done pris un certain air d’apôtre et j'ai dit: Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à

Dieu. Seulement j'ai fait les parts: j'ai tout donné à César et rien à Dieu.

Tous.

Bravo!

BELZEBUTH

J'ai pris le César païen, celui-là même qui avait concentré dans ses mains tous les pouvoirs, celui qui commandait aux choses divines et aux choses humaines, celui qui était à lui seul la famille, la société, l'Etat et l'Eglise, et jui dit: Æcce Homo, voilà le César, rendez-lui ce qui lui appärtient.

On s’est récrié; on a dit: mais César reclme pour lui ce qui est à Dieu; César c’est l'Etat, ce n’est point Dieu, et si vous donnez l'Eglise à César que reste-t-il à Dieu ?

J'ai fait la sourde orcille,

Cette objection venait des grands esprits, des génies puissants, elle n’était pas susceptible d’être saisie par toutes les intelligences. Mon éternel: Rendez à César ce qui appartient à César, avait, auprès de la vulgarité, presque la majorite des esprits, une force irrésistible,

Tous.

Très bien !

L'histoire etait là pour prouver que le César païen ne s'était pas contenté de la plénitude du pouvoir civil, mais qu'il avait aussi concentré dans ses mains la plénitude du pouvoir religieux, et qu’il s'était fait Souverain Pontife de de tous les sacerdoces, voilà ce que j'ai demandé et obtenu presque partout en Europe, pour les Césurs modernes. Pour ces nouveaux Césars, la société ne fut plus qu’un fait humain, la religion un instrument de règne, la raison d'Etat la règle unique des gouvernements.

Ils ne considérèrent l'Eglise que comme enclavée dans l'Etat et dès lors devant nécessairement être soumise à l'Etat.

Pontifes et Rois en même temps, ils se crurent le droit

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de règner en maitres absolus sur les âmes aussi bien que sur les corps.

Ils pensaient qu’ils pourraient se passer de tout pouvoir religieux qui, interprètant la loi divine, auraient pu balancer ou contrôler leur autorité temporelle; ils crurent que l'Etat leur appartenait en propre, que tout devait relever d’eux, dépendre d'eux, se rapporter à eux et servir d'aliments à leur ambition, d'instruments à leurs pluisirs et de jouet à leurs caprices ; et, comme l’ancien droit public de la théo. cratie ne fut que Dieu sur l’homme par le ministère de l’homme, de même le nouveau droit public du Césarisme ne fut plus que le règne de l’homme sur l’homme à l'exclusion de Dieu,

ROSIER

Comment, je ne comprends pas bien ?

BELZEBUTH

C’est que, sous le règne de Dieu, l'honime demeure homme, conserve sa personnalité, sa dignité, sa liberté, son indépendance dans la mesure et dans les conditions dans lesquelles Dieu lui en a donné le droit; l’homme règne, car, comme nous l'avons tous appris par une funeste expérience contraire, servir Dieu c'est regner. Donc, tant que le droit public chrétien fit régner Dieu sur les nations que le Chris tianisme avait constituées, ou vit le culte social de Dieu avec la vérité pour règle, la liberté pour base, l’affranchissement de l'esprit pour but, les arts sanctifiés et sanctificateurs pour accompagnement, la vertu, la paix, le véritable progrès pour résultat et le salut pour couronnement.

OLIVOR.

Et avec le Césarisme ?

BELZEBUTH

Avec le Césarirme, c’est-à dire le règne de l’homme, l’homme n'est plus qu'une chose, une matière exploitable

par l’homime, et on lui fait trop d'honneur en se bornant à le traiter en esclave.

Ainsi, lorsque ce règne infernal de l’homme vint remplacer le règne de Dieu sur l’homme, toutes les anciennes constitutions dont le sens de la sagesse avait doté les peuples chrétiens, furent foulées aux pieds, toutes leurs franchises et leurs libertés furent confisquées au profit et dans l'intérêt du pouvoir, toutes les propriétés devinrent sa propriété, et on ne reçut pius, qu'autant que le pouvoir daignait le permettre.

Ce fut done le culte social de l’homme avec lu force brutale pour zèle, l'esclavage pour base, le sensualisme pour but, la poésie, la peinture, la sculpture, la musique, les fêtes, les théâtres, tous les arts corrompus et corrupteurs pour accompagnement, les crimes, les boulversements et la dégradation pour résultat, et le tout aboutissant à la damnation éternelle. (Applaudissements frénétiques.)

Voilà ce qu'est, ce qu’à été, ce que sera toujours le Césarisme dans sa nature et dans ses effets: la mort de la civilisation chrétienne et le retour à la civilisation païenne : c’est au moins là le témoignage que m'ont rendu tous les écrivains catholiques qui ont combattu mon système. (Applaudissements prolongés.)

PERRIER

Comment les peuples chrétiens ont-ils pu accepter une telle doctrine ?

BELZEBUTH

En cessant de l'être. Quand le Césarisme s'affirme dans l'Etat, le gouvernement devient athée; or, lorsque les gouvernements sont athées, les populations donnent assez facilement dans l’impiété.

Bezras.

Le Christ avait dit: Rendez à César, etc. Vous avez pris le César païen et de fait le César auquel le Christ paya le tribut était païen ; qu'ont pu dire vos ennemis à cet argument ad hoc ?

BELZEBUTH

Quelque chose de plus ad hoc, de très logique et de pro-

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fondément vrai. Que le Christ avait eu soin d'ajouter : et à Dieu ce qui appartient à Dieu, enseignant par là qu'il ne fallait pas donner, comme le pratiquait le paganisme, à César ce qui appartient à Dieu, mais seulement ce qui était à César selon le droit que Dieu lui avait fait.

Car, tout en admettant que le pouvoir public est immédiatement conféré par la communauté parfaite, les vrais catholiques ne reconnaissent que Dieu pour la raison première, la source originaire de tout pouvoir, et comme l’auteur de la loi morale prescrivant de leur obéir.

Or, comme le disent avec vérité les docteurs de l'Eglise, il est impossible que la Vérité incarnée se soit donné un démenti en commandant d’obéir à César et à Dieu ; il faut nécessairement que, pour être juste, l’obéissance à César soit subordonnée à l'obligation suprême pour César lui-même, de laisser à Dieu ce qui est à Dieu.

Tous.

C’est vrai! c’est vrai !

BELZEBUTH

Vous avez maintenant la mesure de trois erreurs politi-

ques très subtiles.

Mais avant de les discuter, je pense que nous devons prier Lucifer, notre illustre monarque, de nous développer sa trame du libéralisme catholique, erreur supérieure à toutes les autres et très propre à égarer les meilleurs esprits.

[Cette proposition est accueillie par des tonnerres d’applaudissements, Lucifer se lève majestueusement, ses yeux lancent des flammes ardentes, un sourire sardonnique se joue sur sa physionomie.]

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