‹ La comédie infernale ou Conjuration libérale aux enfers [microforme]Chapitre 38 sur 181 · LA COMÉDIE INFERNALE. 129 L'INSTITUTEUR · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE INFERNALE. 129 L'INSTITUTEUR

Rendez-vous de suite.

L’AVOCAT

Citez vos autorités, d'abord.

L'INSTITUTEUR

Je comprends. Les memoires des Frères Mineurs, mémoires qui sont pour ces saints religieux, ce que les Livres Saints étaient pour le peuple juif, feront-ils autorité auprès de vous ?

L'AVOCAT

Oui.

L'INSTITUTEUR

A merveille. Au Tome premier, Livre dixième, Chapitre vingt-quatrième, de ces mémoires, on lit ce qui suit : Les religieux de Saint-François du Mont-Alverne, vivant dans la même pauvreté et la même austérité où leur saint fondateur les avait élevés, le démon, ennemi de tant de vertus et crevant de dépit de voir une oraison si continuelle, un silence si exact, une humilité si profonde, une abstinencesirigoureuse, une mortification si grande et une vie si parfaite, s'efforça par plusieurs tentations et par mille moyens différents, d’amollir leur courage, de leur faire quitter quelque chose de cette rigueur et de les dérégler.

Mais ne pouvant,avec tous ses efforts, en venir à bout, il s'avisa, pour y réussir, d’un merveilleux stratagème.

Il y avait dans le pays un gentilhomme fort riche qui n'avait aucune affection pour ces bon religieux ; il était dur à leur égard, et ne leur faisait aucune aumône.

Le démon, prenant la forme d'un homme, va le trouver et se donne à lui pour le servir. Ils’acquitta avec tant de soin et d'adresse de son office, qu’il se miten peu de temps fort bien dans l'esprit du gentilhomme et lui gagna entièrement le cœur.

Alors son maître lui confia le gouvernement de sa maison, et lui donnant le maniement absolu de ses affaires, il suivit en tout son conseil.

Un jour donc, comme ils parlaient fort tranquillement ensemble, cet esprit rusé, jugeant le temps favorable pour faire réussir son dessein, commença l'éloge des Fréres Mineurs du Mont-Alverne.

Il disait qu'ils étaient de très Lons religieux et des saints, que ceux qui leur faisaient du bien et leur envoyaient des aumônes rendaient un grand service à Dieu et mérituient beaucoup. Puis s'étendant là-dessus, il apporta tant de "aisons, que son maître en fut extrêmement touché et devint fort affectionné à ces religieux, puisque tous les jours il leur envoyait du pain, de la viande, du poisson, des fruits et en telle abondance qu’ils en avaient de reste.

Ainsi, tandis qu’ils vivaient auparavant avec beaucoup de peine, ils commencèrent au contraire par le moyen de ces aumônes à vivre bian à leur aise. Muis de là s’ensuivit une diminution dans leur ferveur, un relâchement dans l’oraison, dans le silence, la mortification et d’autres vertus.

Quelques bons religieux anciens s’aperçurent de ce désordre, et, voulant y apporter remède, l’un d’entr’eux, après avoir bien prié Dieu, prit un compagnon et s'en aila par forme de visite chez le gentilhomme.

Après l’avoir beaucoup remercié de tant de bonne volonté pour eux et des aumônes considérables qu’il leur envoyait,il lui en demanda la cause, attendu qu'auparavant il faisait tout autrement. Le gentilhomme répondit qu'il devait ce changement à un serviteur qu’il avait, lequel lui avait dit mille biens d’eux, et qui même ne manquait pas tous les jours de le faire penser à envoyer tout cela, et que

parmi tous les services que ce serviteur lui avait rendus, À

il estimait celui-là comme un des principaux, puisqu'il lui était très-utile pour son salut.

Le religieux, surpris de la charité extraordinaire de ce serviteur, voulut le voir. Le gentilhomme le fait appeler, et comme il ne venait pas, il le mande une seconde et

plusieurs fois.

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Enfin, ce serviteur ne trouvant plus d’excuse pour ne pas se présenter, est forcé de venir; mais à peine eut-il paru, que le bon religieux le reconnut pour ce qu’il était, et le diable, se voyant ainsi découvert, disparut sans qu’on le vit jamais plus dans la maison.

Alors le religieux, ayant fait remarquer au gentilhomme la ruse et le dessein du démon, le pria et lui fit même promettre de ne plus envoyer autant d’aumônes à leur monastère.

Le monastère ralluma bientôt sa première ferveur qui allait s’éteindre, on y reprit l’abstinence, la mortification, le silence et toutes les autres pratiques des vertus,

LE VILLAGEO!S,

{nstruits par la Comédie Infernale, les bons messieurs de St. Sulpice, les anti-programmistes, les codificateurs espérons-le, à l'exemple du monastèra du Mont-Alverne, vont découvrir le malin et cesser de s'opposer aux décrets

des évêques et à l'application des doctrines romaines dans notre beau pays.

L'INSTITUTEUR

Dans le même mémoire et au même chapitre, nous lisons un fait encore plus étonnant. Le démon prenant un jour la forme et la qualité de médecin, alla demander l’habit de St. François au monastère d’Alenquez en Portugal, et l'habit lui fut donné.

Le diable fut donc admis dans la maison; et il s’y comporta avec une grande édification extérieure et

8, beaucoup d'adresse : car il tâchait de s’insinuer dans les

esprits, pour les porter ensuite à avoir plus de soin de leur santé, à prendre des médicaments et des remèdes, disant à l'un qu’il devait se faire soigner, à l’autre qu’il devait prendre une médecine, à un autre qu'il travaillait trop, etc; et les rendant ainsi sensuels et délicats, il les disposait peu à peu à se relâcher et à se perdre,

LA FEMME DE L'AVOCAT, avec ironie.

Alors, l’auteur de la Comédie aurait même pu faire agir un démon en lui donnant la forme d’un Sulpicien. C'aurait été édifiunt !

L'INSTITUrTEUR.

L'auteur ne l’a pas fait, mais il l'aurait pu sans inconvénient, puisqu'il est prouvé que Dieu permet ces choses

aux démons.

£/AVocar.

J'ai promis de me rendre aux faits, et j'accepte ceux que nous venons d'entendre.

Je comprends qu’à la rigueur l’auteur de la Comédie soit demeuré dans les limites de l'orthodoxie, en fesant visiter le Séminaire et d’autres par les démons.

Cependant, les exemples analogues et qui prouvent la possibilité de la chose, sont consignés dans des livres

ignorés du vulgaire.

N'y at-il pas danger à les publier ? J'ai lu des ouvrages destinés aux simples fidèles, et je n’ai jamais rencontré rien de semblable.

LA FEMME DU VILLAGEOI!S

J'ai été plus heureuse que vous, monsieur. Dernièrement une amie de la ville m'a passé un ouvrage du Père Faber: Tout pour Jèsus, je crois.

C'était son directeur de censcience, un monsieur de St. Sulpice, qui lui avait conseillé cette lecture.

Or, j'ai lu dans ce livre, je ne sais plus à quelle page, j'ai lu une histoire étonnante et authentique.

Dans une grande ville, on attendait un célèbre pré dicateur pour prêcher la retraite annuelle.

Le diable vint à sa place, ayant eu soin bien entendu de revêtir tout l'extérieur du prédicateur.

La retraite commença, le faux missionnaire était sublime, terrible, il faisait trembler tout son monde. Un

auditoire.

sermon, entr’autres, qu’il fit sur l'Enfer, avait terrifié son

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Cependant, le véritable missionnaire, qui avait éprouvé en chemin un accident, se présenta après s'étre un pou romis. Vous pensez que grande fut la surprise générale de se trouver en face de deux personnes parfaitement semblables et qui se prétendaient être tel individu.

On dévina qu'il y avait ruso, et l’on soumit les deux prétendants à l'exorcisme.

Le premier venu n’y tint plus et fut obligé d'avouer son vrai nom. Et comme on ne s’expliquait pas que, contre sos propres intérêts, le malin eut pu faire de si beaux sermons, il se chargea d’expliquer sa ruse par la simple phraso suivante: J'ai terrifie les consciences ; j'ai épouvanté les âmes ; j'ai rappele degrandes et formidables verités ; mais je n'ai pas touché : Ceux qui m'ont entendu sont plus instruits, voilà tout ; comme ils ne sont pas repentis, ils picheront d's9rmais avec plus de malice.

LE VILLAGEO!IS.

Après ces trois belles histoires, je crois que vous ferez bien mesdames et messieurs, de prendre quelque chose à la santé de l’auteur de la Comédie.

L'AVocarT.

J'accepte la politesse: Seulement pour la santé en question, si vous voulez m'en croire, nous la retarderons.

J'ai encore bien des reproches à adresser.

Parceque mes deux premiers sont réduits à zéro ; çu ne vout pas dire que la Comédie soit une œuvre Guelfe, cumme on a ôsé l'écrire ces jours derniers.

LA VEMME DU VILLAGEO!S.

Allons, n'importe la santé ; prenons quelques douceurs, ça nous fera du bien.

J'ai là du vin Canadien, je veux savoir ce que vous en pensez.

(Ici nos personnages goûtent au vin de madame.—Chacun peut imaginer ce qui se passe.—Trève de description.)

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