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n'était pas vendue sous le nom de vin, vaudrait peutêtre cinq sous. Il vous vole, vous, consommateur, et, en même temps, il cause mi préjudice au viticulteur français qui, lui, a, dans ses chais, du vrai vin qu'il ne trouve pas à vendre, ou que le marchand de vin ne consent à lui acheter que s'il lui est vendu de façon à lui laisser un bénéHce équivalent à celui qu'il retire de la vente de sa mixture rouge ou blanche.

Ce qui se passe pour le vin se passe également pour une infinité de produits, peut-être pour tous.

Le commerçant a donc plus d'une raison d'être libreéchangiste. C'est son intérêt qui est en jeu. Et, par le mot commerce, nous entendons non seulement le boutiquier, mais le commerçant en gros, le commissionnaire pour l'exportation, en un mot les intermédiaires.

Ce sont ces derniers qui s'agitent depuis qu'ils voient menacées les doctrines du libre-échange. Ils poussent les hauts cris, provoquent et encouragent des campagnes de presse et ne négligent rien pour combattre les défenseurs du travail national*

Nous les soupçonnons, — et c'est là que serait leur excuse, — d'avoir très mal interprété le développement du commerce international à la suite du régime de 1860. Ils ont attribué à la vertu d'une convention diplomatique un progrès forcé, rationnel, prévu dès longtemps, qui s'était affirmé bien avant la signature des premiers

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traités de commerce, c'est-à-dire sous le régime de la protection, et qui a poursuivi sa marche irrésistible au-dessus des naïves tribulations de cet excellent Michel Chevalier.

Les véritables promoteurs du grand mouvement d'échanges internationaux qui s'est manifesté pendant les cinquante années mitoyennes du xix° siècle, ce n'est pas Michel Chevalier, ce n'est pas sir Robert Peel, — c'est le chemin de fer, c'est le télégraphe. — Aveugle qui ne voit pas cela 1 Aveugle qui ne voit que tous les peuples ont rêvé, non seulement de se suffire à eux-mêmes, mais encore de s'enrichir aux dépens des autres, du jour où les facilités créées par la science ont ouvert cette double porte à leur ambition.

L'incident de 1860 n'a pas fait naître le mouvement; il n'en a que précipité la marche normale au profit passager des peuples qui étaient, comme civilisation, en avance sur les autres. Ce fut le cas de la France. Et pendant un temps, en effet, nous nous sommes trouvés en situation, d'abord, de fournir à l'étranger tout ce dont il manquait encore, — ensuite, d'exporter chez lui beaucoup plus qu'il ne pouvait exporter chez nous.

Mais bientôt tout s'est tassé; les nations en retard ont rattrapé le temps perdu; le grand niveau des forces laborieuses s'est établi sur l'univers trafiquant; partout, malgré les injonctions des doctrinaires, qui auraient voulu réserver les merveilles et les bienfaits de la science, comme un monopole, pour la France et pour l'Angleterre, leur seconde patrie,— partout, dis-je,

le travail des machines a remplacé le travail des bras ; aucune industrie n'est interdite à aucun peuple; le génie du vieil Occident s'est irradié aux quatre points cardinaux et semble avoir trouvé dans des terres nouvelles le ferment d'une activité inconnue. Il n'y a plus de monopole sur la surface du monde commercial ; le chemin de Corinthe n'est barré à personne; désormais, la lutte est partout.

Cette révolution s'est effectuée, répétons-le, au-dessus de toutes les formules économiques.

Pour croire que de nouveaux traités de commerce DOus rendraient notre suprématie d'autrefois; pour s'ékifiiier que le trafic d'exportation devienne de plus en pîus difficile; pour ne pas se rendre compte de ce pliênomone, de ses origines, de sa progression et de ses conséquences imminentes, — il faut vraiment avoir tout rrgoïsme inconscient du commissionnaire.

Ces ^ conséquences imminentes », nous les résumerons en un mot :

Nécessité, pour tous les peuples, d'entrer dans la voie de la protection, nécessité d'ailleurs reconnue par tous.

Il y a une considération qu'on oublie trop : c'est que le proférés scientifique, en raréfiant le travail par le seul fait qu'il le simplifiait, a rendu nécessaire cette orientation des peuples civilisés vers la protection. A l'heure qu'il est, un homme, avec une machine à iravailler un textile quelconque, fait, à lui seul, la besogne qui exigeait autrefois plus de cent ouvriers. T.a mtNSËonneuse-lieuse, servie par deux chevaux et deux paires de bras, moissonne quatre hectares dans

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un jour, tandis qu'un horame, avec sa faux, mettait et met encore quatre jours pour moissonner un hectare. Il en est ainsi de tout; les choses vont de telle sorte que la somme de travail diminue partout en même temps que la production augmente. Or, on vit de travail, et le travail n'a pas d'autre objet qae de créer des produits de consommation. C'est dire que le peuple, chez qui le machinisme existe, deviendra bientôt un peuple d'indigents s'il abandonne k la merci de la concurrence étrangère la principale source d'alimentation de son travail national : nous vcmlons dire son marché intérieur.

S'il se le réserve, au contraire, il s'accommodera aux exigences du progrès et pourra accomplir sans trop grand trouble la réforme intérieure de sa production. Mais encore faut-il qu'il soit chez lui et maître chez lui. Nous comprenons très bien que le travail si^ modifie; mais ce que nous n'admettons pas, c'est quil s'arrête, quand on possède, comme nous, un w\ fertile, une population laborieuse et une moisson toujours renouvelée de génies scientifiques et indusiiiels I

Nous comprenons très bien qu'on ne doive pas se cantonner dans la citadelle de son marché national; mais ce que nous n'admettons pas, c'est qu'on la Vwiv à l'ennemi!

Au reste, soyez bien convaincus que iom les peuples sont en train de se faire ce raisonnement. Partout on a vu le péril. Au rêve que chacun avait fait de conquérir commercialement le monde, a succédé cç propos plus sage : « Commençons par ne pas nous

laisser conquérir nous-mêmes, et, avant tout, protégeons-nous. »

Avec ce nouvel état de choses il nous faudra faire, en France, des prodiges d'invention, de goût et de savoir pour maintenir à un certain niveau notre courant d'exportation. Ces prodiges, nos producteurs les accompliront si on ne les désarme pas devant la concurrence étrangère.

Mais il est absurde de s'imaginer que la France et les autres peuples continueront jusqu'à la consommation des siècles à échanger entre eux les marchandises qui ont constitué jusqu'à présent les gros chiffres du trafic international, — je veux dire les marchandises de qualité commune et de peu de valeur. Bientôt, point ne sera besoin d'en échanger, tout le monde en aura à revendre. Heureux ceux qui posséderont des colonies pour y écouler leur trop-plein !

Retenez bien l'extrait suivant paru dans les Débats du 8 décembre 1890, retenez-le pour le jour où l'industrie lyonnaise, constatant que son exportation est de plus en plus atteinte, dira que c'est la faute du régime économique inauguré en France en 1892. Et persuadez-vous bien que ce qu'on dit des soies aujourd'hui, on peut, on doit le dire de tous nos produits manufacturés :

L'industrie des soies se développe avec rapidité dans les pays où la soierie française était autrefois sans rivale, et dans ces centres d'Orient dont les produits inférieurs ou ayant un caractère purement local semblaient ne devoir jamais se

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présenter sur nos marchés européens. S'il n*est pas exact de dire que nos fabriques françaises soient en décadence, la vérité ordonne cependant de recx)nnaître qu'elles restent stationnaires pendant qu'autour d'elles toutes leurs rivales grandissent avec une rapidité imprévue.

Le domaine des belles étofifes artistiques nous reste, mais ce domaine se rétrécit sans cesse sous la double influence de la mode et des crises économiques. Sur le champ de bataille de la fabrication à bon marché, nos fabricants et nos ouvriers luttent avec plus de vaillance et dabnégation que de succès contre des nations jeunes, sobres, sans besoins, sans impôts, n'ayant point de vieux matériel à amortir, et profitant, dès la première heure, de toutes nos inventions et de nos perfectionnements.

Nos tissages se défendent avec énergie, puisque, si leur production a diminué comme valeur, elle a légèrement grandi comme poid^s, mais c'est une lutte pénible, qui devient de jour en jour plus diflTicile par suite du flot des concurrents sans cesse grossissant. Si les fabriques allemandes et suisses sont les principales rivales de la soierie française, celle-ci rencontre également des concurrents sérieux en Autriche, en Russie, aux États-Unis. Ces pays n'exportent point, mais ils fournissent peu à peu à leur consommation intérieure aux dépens de nos fabriques, dont les produits sont frappés dans ces pays de droits exorbitants.

C'est la vérité vraie: l'avenir de Texportation est à quelques denrées exceptionnelles et aux objets qui porteront le cachet indélébile du génie national.

Il nous faudra aussi redoubler d!habileté commerciale. Sommes-nous aussi bien servis qu'on pourrait le souhaiter?

Certes, si Ton jugeait de la valeur des leaders de

notre commerce spécial d'exportation par les prétentions qu'on leur voit, elle serait grande. Mais...

En dehors des vérités qui précèdent, il y en a d'autres, de plus dures, à dire franchement à cette catégorie d'intermédiaires que beaucoup de producteurs accusent d'avoir contribué au rapide déclin de notre trafic extérieur. Car, s'ils ne pouvaient pas empêcher la révolution économique de s'accomplir, peutrêtre était-il dans leurs moyens de retarder l'échéance qui nous menace et qui est la diminution de notre situation sur les marchés étrangers.

Sont-ils bien sûrs de n'avoir jamais compromis le bon renom du travail français?

Mais c'est une question qu'ils ne se poseront probablement pas, peut-être pour s'épargner un souci, surtout parce que, dans la corporation, en a une trop haute idée de soi-même pour se discuter un seul instant.

Ouvrez le Bottin, de Paris, vers la page 1126: vous y trouverez la liste des commissionnaires en marchandises habitant Paris. C'est là, si vous l'ignorez, qu'est la citadelle du libre-échange ! Prenez n'importe lequel: s'il a « dans sa partie » un produit dont la France crée le similaire, vous pouvez être sûr qu'il est partisan des « grands principes » et des « saines doctrines » Le Temps, les Débats, la Liberté sont ses oracles!

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Laissez venir à nous les produits étrangers! telle est l'antienne de ces bons pasteurs.

Par ce temps d'analyse à outrance, la psychologie du négociant-commissionnaire serait un excellent sujet d'étude.

Il se passe» en effet, dans son esprit un phénomène des plus bizarres : il sait qu'il ne produit rien par luimême, qu'il vit sur le travail des autres, et cependant, s'il constate que les affaires sont plus difficiles, s'il voit diminuer ses bénéfices, il s'écrie que tout est perdu ! Si, dans un intérêt infiniment supérieur au sien, les pouvoirs publics s'avisent de modifier notre régime économique, il a cette prétention outrecuidante qu'on doit le consulter avant tout, qu'on ne doit même tenir compte que de son avis, rien que de son avis.

La France, c'est lui !

Si vous en doutez, nous vous renvoyons au discours prononcé, en novembre 1890, à l'Hôtel Continental, par le président de la Chambre des orfèvres... pardon, nous voulions dite des négociants- commissionnaires pour l'exportation :

Les tendances prohibitionnistes à relever les droits de douane à rentrée en France, que vous avtz remarquées dans le Parlement, donnent à craindre que notre industrie et notre commerce ne soient entièrement sacrifiés par les lois en préparation.

Après avoir imposé si lourdement la nourriture de la population française en frappant le pain, la viande et le vin que la Fiance ne produit pas en ce moment en quantité suffisante, on veut entourer notre malheureux pays d'une

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muraille douaQière, saas songer aux représailles qui nous sont réservées par les nations dont nous aurons systématiquement écarté les produits.

D'un autre côté, on prétend grever de droits de douane excessifs, à leur entrée en France, les matières premières ou assimilables nécessaires à notre industrie, sans prendre garde que nos produits, ayant par ce fait un prix de revient plus élevé que ceux de nos voisins, ne pourront lutter utilement avec les leurs, sur les marchés étrangers que nous alimentons, et cela au moment même où les lourds tarifs prohibitionnistes que nous aurons provoqués seront retournés contre nous.

Les exportations sur lesquelles nos industriels comptent pour récoulement de leur fabrication seront forcément arrêtées et même supprimées; nos usines seront réduites à i'aiimentation du marché national et, privées du stimulant de la concurrence, elles négligeront de se tenir au courant dos progrès modernes; elles se verront forcément amenées à VMigation de licencier un grand nombre de travailleurs qïi'elîes occupent actuellement, c'est-à-dire ceux qui peroaet- Lent de déverser sur les marchés étrangers les 3 milliards 6i)8j582,000 francs de produits manufacturés et extractifs qui ont passé les frontières en 1889.

L'iionorable président passe les bornes de la plaisanterie permise lorsqu'il affecte de se poser en défenseur de l'industrie et des ouvriers qu'elle emploie, lorsqu'il donne à penser que si l'on admettait les revendications des protectionnistes, c'en serait fait de Tiridustrie tout entière, qui n'aurait plus qu'à licencier son personnel.

Il faut admirer son parfait dédain pour le marché initrieur. Que ce marché n'intéresse point les exporta-

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teurs, parce que, en effet, on se passe d'eux pour ralimenter, rien de mieux; mais qu'il le déclare une quantité négligeable, voilà qui est un peu fort. Ne saurait-il donc point que ce marché national est infiniment supérieur au marché extérieur ; que les ouvriers et les patrons, que le pays, que l'État, que nous tous, en un mot, nous ne vivons que de ce marché, et que la réforme de notre régime économique doit viser avant tout sa conservation, sa défense dans la mesure raisonnablement possible ?

Ce qu'il y a de plus curieux dans 1 état d'âme éminemment patriotique de ces messieurs de la commission — nous disons patriotique, car il se traduit par de très grands mots sur la ruine probable ou tout au moins sur l'isolement et la déconsidération de la France par le régime protecteur, — ce qu'il y a de plus curieux, dis-je, c'est que, sur quinze cents membres environ dont r « Union » de ces messieurs se compose, on trouve huit cents étrangers implantés chez nous. Dans le nombre, force Allemands.

Voilà comment se recrute, en France, sinon l'état-major, du moins l'avant -garde de l'armée libre-échangiste !

En vérité, ces braves négociants ne tremblent que pour eux. C'est que, aussi, il y a plus d'un point noir à l'horizon.

Où est le temps que c'était tout rose !...

Comme l'on gagnait vite les bons sequins I Quel beau métier, dans le début, que celui de commissionnaire I Et si facile 1 Le bon renom de nos produits, le prestige de tout ce qui était français, de tout ce qui

avait Ja marque de Paris, vous portait comme un bon

rôle porte un piètre acteur.

Oh! d'abord, ils firent merveille. Ils avaient peine

à ^iifllre aux demandes qui leur étaient adressées.

Chaque matin, le courrier de l'étranger leur apportait

leurs affaires toutes faites. Ils n'avaient besoin que de quelques employés, de quelques livres d'écritures et

d*iin coifre-fort. Celui-ci s'emplissait tout seul.

Oui, vraiment, c'était un si beau métier qu'il tenta beaucoup de gens. La concurrence s'en mêla. Ce fut

partout, dans tous les pays, une course acharnée à la commission. Les demandes s'éparpillèrent, et surtout s€ raréfièrent, en même temps que beaucoup de producteurs, estimant qu'on n'est bien servi que par soimôjne, prenaient l'excellente résolution de placer eux- III ornes leurs produits à l'étranger. Et le métier, tout en devenant plus dur, rapporta moins.

Alors, les patriotes de la commission se retournèrent vers nos producteurs, les accusant de « faire trop cher ». Car ils n'avaient pas songé une minute à s'incliner devant la révolution économique qui élevait au mn^ de producteurs des peuples autrefois simples consommateurs, encore moins devant la nécessité de diminuer leurs propres commissions. Pour leur enlever les affaires, les commissionnaires étrangers, dont il g s'étaient suscité la concurrence, se contentaient de bénéfices plus modestes : eux, pas. Il leur sembla naturel de faire payer les frais de la guerre à nos producteurs, et ceux-ci durent se soumettre en attendant des jours plus heureux.

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Ces jours plus heureux n'ont pas lui. Au contraire, toutes les places qui restaient à prendre se comblent chaque jour de plus en plus. Alors, pour se soutenir, nos industriels — ces industriels qui se piquaient si justement de respecter le bon renom de la fabrication française — se sont vus incités à faire de la camelote. C'est ainsi que parfois nos marques ont été compromises. Si, parfois, nous sommes arrivés à fabriquer d'aussi mauvaise marchandise que les Belges, les Italiens, les Suisses et les Allemands, la faute en est à qui? Et pendant que nous nous efforcions d'atteindre ce fâcheux idéal, les peuples concurrents continuaient à s'outiller et, de mieux en mieux, réussissaient à se suffire. iXouvelle source de déceptions pour les commissionnaires exportateurs !

Alors, prônant les grands moyens, ils se sont faits les apôtres déterminés du Libre-Échange. Suprême ressource! Car, si la Doctrine demande qu'on ouvre nos portes, c'est à la condition que l'étranger nous ouvrira les siennes. Les commissionnaires eussent préféré que nos portes restassent fermées et celles de l'étranger ouvertes; malheureusement, cela ne se peut pas. Voilà pourquoi ils sont libre-échangistes.

Cette politique profonde leur donne d'eux-mêmes une opinion considérable. Si la diplomatie était bannie du quai d'Orsay, il faudrait aller la chercher faubourg Poissonnière. Là se trouve une école d'ambassadeurs qui a solutionné d'avance tous les problèmes de haute pohtique.

On y possède un critérium infaillible; les bénéfices

de la commission. Quand la commission ne va pas, rien ne va; mais quand la commission est contente, la France est prospère au dedans, considérée au dehors.

Eh bien I ce serait vraiment malheureux si le pouls de la France battait rue de TÉchiquier; ce serait vraiment malheureux si ces intermédiaires pouvaient, comme ils en ont la prétention, se dire la clef de voûte de notre édifice commercial. La clef de voûte? elle est dans le labeur de Touvrier manufacturier et agricole. Quant au critérium de notre prospérité, il est, avant tout, dans la prospérité de notre marché intérieur.

Pour le comprendre, il n'est pas besoin de longs raisonnements. Le simple exposé des faits suffit.

Des statisticiens — et non des moindres — estiment, les uns à trente, les autres à quarante milliards la valeur des produits agricoles industriels créés, achetés et consommés annuellement en France. Ces trente ou quarante milliards représentent, d'après eux, le fonds d'opérations de ce qu'on appelle le marché intérieur.

Par marché extérieur, on entend nos ventes à l'étranger. Elles s'élèvent, d'après nos états de douane, à trois milliards et demi environ. En réalité, elles sont de trois milliards, si on déduit de ce chiffre les cinq ou six cents millions de matières premières, achetées hors de France, et qui sont comprises dans notre exportation de produits fabriqués.

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De la comparaison de ces deux termes, les « gens qui n'ont pas le droit de se dire économistes » concluent qu'il serait de la dernière des folies de négliger, pour ce marché de trois milliards — de plus en plus menacé, depuis que tous les peuples ont l'ambition de se suffire, — les intérêts peut-être décuplés de notre marché intérieur. Ils pensent que nous risquons de lâcher la proie pour Tombre ; ils le disent, ils l'écrivent; et, comme c'est l'évidence même, on le croit.

Aussi, l'École commence-t-elle à trouver qu'on fait trop de bruit autour de ces chiffres... Non point que cet argument l'émeuve. A Dieu ne plaise! Les arguments capables de ruiner leur thèse n'émeuvent pas les économistes. Leur habitude est de les ignorer. Cela fait partie de l'éducation et des principes. Il faut croire cependant que celui-là est quelque peu gênant. On en touchera donc un mot, dans une queue d'article, par manière d'indulgente pitié pour des malheureux qui s'égarent.

C'est à quoi s'est résigné M. Leroy-Beaulieu. Et l'on appréciera la désinvolture avec laquelle il affirme ne voir là qu'un vulgaire canard auquel il est temps de couper les ailes.

C'est le maître qui parle en personne :

Pour finir, disons quelques mots d'un argument autour duquel on fait trop de bruit. Qu'est le commerce extérieur, s'écrient certains raisonneurs, à côté du commerce intérieur? Qu'est-ce que deux milliards d'objets fabriqués qu'exporte la France à côté des quarante milliards du com-

raeroe intérieur? car il s'agit bien de quarante milliards, lejMcnnent-iis, et, en veine d'érudition, ils se mettent à dii^v les statisticiens, nos collaborateurs, par exemple M. Maurice Block et M. de Foville.

A ce qu'il paraît, c'est faire de Térudition que de Qiiev MM. les rédacteurs de VÉconomiste. Érudition vérilablement démocratique et facile, puisqu'elle est à la portée de chacun pour dix-huit sous. M'est avis que cela prouve surtout une chose, c'est qu'on n'est pas trop diiïiciie sur le choix de ses lectures, et qu'en fait de distraction on a des goûts simples.

iJe ces « raisonneurs », hélas! j'en suis. Môme M. Leroy -Beaulieu a eu un jour la bonté de me qualifier d' > adversaire subtil ». Cela à propos d'un article dans lequel je me suis permis d'écrire que, sans méconnaître l'intérêt qui s'attache à la conservation de nos débouchés extérieurs, j'estimais infiniment plus essentiel à la fortune du pays de sauvegarder notre rruiiché intérieur. J'ajoutais, entre autres choses qui cijiilristent mon très éminent contradicteur : « qu'il vaudrait mieux ne pas tout ramener — comme on le fait dans la presse libre-échangiste — à notre oomnierce d'exportation, relativement si faible, que de lais^ier ruiner notre marché intérieur, si colossal... »

Pour le directeur de YÉœnomiste, cette constatation ri'ost qu'un « pur sophisme ».

Cu chiffre de quarante milliards, indiqué par les statislicieos pour le commerce intérieur, ne représente pas la pro-

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ductioa réelle ; il est probablement double ou triple de cette production; il représente simplement la multiplicité des transactions accumulées auxquelles donne lieu la masse des objets. C'est donc un raisonnement purement sophistique qu'on nous objecte.

Ainsi donc, ce marché intérieur, s'il vaut dix ou quinze milliards, c'est tout le bout du monde I

J'ensuis désolé pour M. Leroy-Beaulieu ; mais, sur ce point spécial, son ^érudition et celle de ses collaborateurs est en défaut.

M. Tisserand, directeur de l'agriculture, aussi bien que M. Le Trésor de la Rocque, lorsqu'ils chiffrent la valeur du blé, par exemple, n'entendent pas donner la valeur du blé transformé en farine, en pain ou en gâteaux ; lorsqu'ils donnent le chiffre de deux cent vingtcinq millions et demi de francs d'œufs consommés en France, ils n'entendent pas donner le prix des omelettes ; lorsqu'ils disent que nous consommons pour un milliard quatre cent cinquante millions de lait, ils indiquent le prix du lait à la sortie de la ferme, et non chez le fruitier ou le crémier; de même, lorsqu'ils disent que nous consommons pour tant de millions de tissus de laine, de soie, de coton et de lil, ils ne chiffrent pas la valeur des vêtements confectionnés.

Quand donc, s*appuyant sur ces chiffres, ces statisticiens affirment que notre marché intérieur est dix fois supérieur à notre marché extérieur, ils sont, peutêtre, au-dessous de la vérité. De combien de milliards, ne faudrait-il pas augmenter ce chiffre pour

estimer la valeur du produit payé par le consommateuFj c €3t-à-dire en tenant compte des majorations qui parfois ea doublent le prix !

Et lorsque M. Leroy-Beaulieu nous parle d'une consommation peut-être de dix, peut-être de quinze milliards, il oublie qu'il y a en France trente-huit millions d'habitants qui mangent, qui boivent et qui s'habillent. ][ oublie même que, dans le nombre, il en est qui, sans être érudits, savent que la seule fortune privée du pays dépassant deux cents milhards et ses revenus anniuils de vingt-cioq à trente milliards, la moyenne de la dr^ pense par tête d'habitant ne peut pas, très vraisemtdablement, se réduire à deux cent cinquante francs, ni même à cinq cents francs par an.

Je comprends que l'argument du marché intérieur << si colussal », je le répète, opposé au marché extérieur, rclalivement « si faible », soit fait pour démonter les librivcdiaiigistes. Je comprends que, dans le monde si supérieur de la Commission, on n'aime pas entendre dire que notre consommation intérieure a pour notre agncuUurc et pour notre industrie une importance incomparablement plus grande que notre trafic d'exportation. Je comprends encore que M. Leroy-Beaulieu ait la préoccupation de donner, sur ce point, le change à ses ouailles. Je me serais expliqué, même, que, fidùle à l'austère consigne des écrivains doctrinaires, M, Leroy-Baulieu se fût abstenu de s'attaquer à un argumeuL bien fait pour estomaquer les aplombs les plus robustes. Mais enfin, puisque le champion du libreéchange condescend jusqu'à tâter le fer et à essayer ses

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feintes, encore faudrait-il qu'il y mît plus d'œil et de nerf, et qu'il se campât en plus avantageuse posture.

A son défaut, le directeur du Monde économique, M. Beauregard, professeur d'économie politique à la Faculté de droit, s'y est essayé.

Lui aussi conteste le chiffre de trente-cinq milliards pour le marché intérieur. Quand je dis qu'il le conteste, je m'avance un peu. II le conteste sans le contester. De même pour mon raisonnement :

Je crois ce raisonnement exact, écrit-il, et le chiffre des trente-cinq milliards, pour l'ensemble de notre consommation en France, me semble très admissible. Mais M. Domergue, s'imagine-t-il, vraiment, que nous achetons tout ce que nous consommons? Ignore-t-il que la population agricole, laquelle représente la moitié de notre population totale, vit sur le produit brut et vend seulement ce qui reste, une fois son entretien assuré ? Cette simple observation, dont l'exactitude est évidente, suffit à diminuer d'un bon tiers le tas des trente-cinq milliards, et, du coup, M. Domergue exécute vers le sol une brusque descente.

Soit! écartons ce tiers. Je n'en ai pas besoin pour démontrer que la conservation du marché intérieur — à quelque chiffre quHl plaise de le réduire — importe plus à notre prospérité agricole et industrielle que le marché extérieur.

J'accorde que « nous n'achetons pas tout ce que nous

consommons » ; qu'il y a une catégorie de gens qui ne vont jamais chez le boulanger, jamais chez le boucher (?) jamais chez le fruitier.

Et après?

En demandant que Ton protège le marché intérieur, qu'on le réserve, dans la mesure du possible, au travail national, je vois plus haut, je vise plus loin. Je ne m'intéresse pas seulement aux milliards de denrées que^ious consommons et aux salaires ou profits qu'ils ont laissés ^N^à leurs producteurs, il y a aussi, il y a surtout le fonds qui les produit.

Dans une brochure publiée par les soins du ministère de l'agriculture, au mois d'août 1889, et qui a pour titre : Analyse des lois, décrets, arrêtés, circulaires, tendant au développement de Vagriculture et dont Tinttiative appartient à la troisièrm République (^1874-1889) , M. Tisserand établit que la valeur des terres en France est de quatre-vingt-onze milliards.

Eh bien! pour ne parler que de l'agriculture, c'est ce fonds de quatre-vingt-onze milliards qui me préoccupe tout d'abord. Il vaut quatre-vingt-onze milliards à une condition : c est qu'il continuera de donner un revenu suffisant pour correspondre à cette valeur. Et si je demande la protection contre les produits similaires \ étrangers, c'est précisément pour empêcher la dépré- ^ dation de cette valeur, qui est l'assise la plus solide de la richesse nationale. En voulant garantir les détenteurs de ce sol, petits ou grands, contre l'envahissement de produits similaires, je défends la fortune publique, rien de moins.

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A ces quatre-vingt-onze milliards, il convient d'ajouter les huit ou neuf milliards qui représentent le capital d'exploitation agricole, les existences de produits, c'està-dire les agents de production et de reproduction d'où nous voyons sortir les matières annuellement créées, et qui sont notre réserve de demain et d après-demain. S'il se vend, chaque année, en France, pour soixantedix ou quatre-vingts millions de chevaux, ânes ou mulets, il en existe dans les exploitations agricoles pour un milliard et demi; s'il se vend, chaque année, sur les marchés ou dans les fermes, pour onze ou douze cents millions de bêtes à cornes, il en reste pour plus du double dans les étables. Faut-il continuer les exemples? Inutile.

Trente-cinq milliards effrayaient ; voilà que je parle de cent milliards, à présent I Et je n'ai pas fini !

Mais revenons à mon raisonnement. Admet-on que toute invasion de produits agricoles étrangers arrivant sur nos marchés à des prix que le cultivateur français ne peut concurrencer, en raison de ses charges diverses, déprécie nécessairement nos produits, et, par conséquence forcée, la valeur de notre fonds, de notre capital d'exploitation, de nos existences, de nos réserves ?

Admet-on le même phénomène pour les douze milliards que produit notre industrie — chiffre adopté par M. de Foviile, — et pour l'outillage, d'une valeur énorme, qui engendre cette production?

Admet-on qu'en agriculture, comme en industrie, la condition essentielle pour produire est de pouvoir le faire avec un bénéfice quelconque ; et que, ce bénéfice

disparaissant, notre faculté de produire finirait par disparaître à son tour, entraînant avec elle, pour nos ouvriers sans travail el privés de salaires, la faculté de consommer?

Oui. Mais ce que renseignement dogmatique des libre-échangistes empêche d'admettre, c'est que les bas prix où peuvent se maintenir les produits étrangers, introduits chez nous en franchise ou insuffisamment taxés, forcent nos industriels et nos agriculteurs à renoncer à leurs légitimes profils. Cette cause de ruine, on ne la voit pas; et la preuve, c'est qu'on écrit : « Prétendez-vous nous faire croire que la question des tarifs douaniers mette en jeu les vingt ou vingt-cinq millions du marché intérieur? »

Je ne prétends pas le faire croire ; mais je prétends le démontrer à quiconque n'a pas de préjugé classique, à tout économiste qui ne place pas délibérément la science au-dessus des faits. Je défie mes contradicteurs de soutenir que tel produit étranger, pouvant entrer en France à dix francs, ne fait pas tomber à dix francs le produit national similaire. Mais alors, où cela nous conduit-il? Je laisse à M. Paul Leroy-Beaulieu, avec lequel je suis trop heureux de me trouver une fois d'accord, le soin de conclure pour moi :

La baisse des prix des marchandises exotiques, dont nous ne produisons pas de similaires, nous est fort avantageuse et n'offre, pour nous, aucun inconvénient... nos consommateurs y gagnent sans que nos producteurs y perdent quoi que ce soit. C'est tout bénéfice pour les Européens ; une plus grande partie de leur revenu reste disponible après avoir satisfait

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les mêmes besoins, ou bien avec la même part de revenus ils peuvent acheter une plus grande quantité de ces denrées exotiques dont le prix a fléchi, et qui, dailkurs, n'ont aucune similaire dans le pays.

Il n'est pas ainsi de la baisse des prix des denrées qui» en même temps qu'elles sont partiellement introduites du dehors, ont néanmoins des similaires chez nous. La baisse de ces denrées n'est pa% un bien sans mélange ; parfois même elle est un mal. Les économistes qui s'applaudissent de cette baisse de prix sont des étoumeaux et de simples perroquets qui ressassent une leçon apprise. // peut arriver, en effet, que la baisse soit telle qu'elle décourage les producteurs et qu'elle ralentisse l'esprit d'entreprise^,,.

Est-il nécessaire d'ajouter que lorsque la baisse « décourage les producteurs >, « ralentit Tesprit d'entreprise », c'est Tensemble de la richesse du pays qui ^ souffre, qui est atteint, non seulement dans son revenu annuel, mais encore dans sa valeur même ; ce sont les deux cents milliards auxquels M. de Foville évalue la fortune privée de la France et les vingt -cinq ou trente milliards de revenus annuels qui sont mis en péril et, avec eux, du même coup, la garantie de notre crédit vis-à-vis de Tétranger. Qu'on me prouve que cette fortune peut fructifier sans travailler, sans que le pays produise à bénéfice, et alors j'abandonne mon argument du marché intérieur.

Voilà la raison de mon protectionnisme. Si j'avais été libre-échangiste, l'appréciation judicieuse de M. Paul Leroy-Beaulieu eût suffi pour me convertir, comme

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