‹ La comédie libre-échangisteChapitre 30 sur 38 · CHAMBRE DES DÉPUTES · texte numérisé non relu

CHAMBRE DES DÉPUTES

N» 8. Cinquième législature.

6 novembre 1890. session extraordinaire de 1890.

Amendement au 'projet de loi sur le tarif général des douanes, présenté par M. Georges Berger, d'^puté,

TABLEAU A. — TARIF d'ENTRKE

Changer ainsi qu'il suit le libellé et les chiffres de Tarticle 302 du tarif ;

Crayons pour lampes électriques, les cent kilogrammes : tarif général, soixante-quinze francs ; tarif minimum, cinquante francs.

Intercaler :

N® 358 bis. — Lampe à incandescence : la pièce : tarif général, soixante centimes; tarif minimum, quarante centimes.

N** 527 bis. — Machines dynamo-électriques pesant plus de trente kilogrammes : les cent kilogrammes : tarif général ♦ quarante francs; tarif minimum, trente francs.

N® 529 bis. — Induits de machines dynamo-électriqueô et pièces détachées telles que : bobines pleines ou vides en métal, entourées de fil de cuivre isolé ; pièces travaillées eu

146 LA COMÉDIE LIBHE-ECHANGISTE

cuivre pesant moins de un Itilogramme, numérotées ou marquées, ajustées ensemble ou démontées, pour appareils électriques ; lampes à arc dites régulateurs : les cent kilogrammes : tarif général, deux cents francs ; tarif minimum, cent cinquante francs

N« 576 bis. — Accumulateurs électriques : les cent kilogrammes : tarif général, trente francs; tarif minimum, vingt francs.

N® 620 bis. — Câbles électriques isolés : les cent kilogrammes : tarif général, soixante francs ; tarif minimum, cinquante francs.

Si ces droits de douane ne sont pas protecteurs, je ne sais plus ce que parler veut dire.

Or, vous n'ignorez pas que M. Berger, député de Paris, est très mêlé au mouvement libre-échangiste. Partout où Ton forme un comité, une unions une ligue, antiprotectionniste, M. Berger est là. Vers la fin de 1890, dans cette réunion de l'Hôtel Continental dont nous avons parlé plus haut, M. Berger a pris la parole pour appuyer les revendications de MM. les commissionnaires de Paris qui demandent non seulement la libre entrée des matières premières, mais encore l'abolition des droits de douane sur tous les produits quelconques, sur le blé, sur le bétail et sur le vin.

M. Berger est donc carrément libre-échangiste, n'est-ce pas? Mais il est avant tout administrateur-délégué de la Société Bréguet, qui construit les appareils visés par . l'amendement ci-dessus ; et voilà pourquoi il a déposé son amendement.

C'est ce libre-échangiste, à cheval sur les principes, qu'on voyait figurer dans des meetings organisés par

PARIS est-ilAibre-échangiste? 147

les tullistès, à Calais, pour demander le rejet des droits . demandés par les filateurs de coton. Car Paris ne suffit pas à son apostolat libre-échangiste ; après avoir fait les groupes libre-échangistes de la grande ville, M. Berger a décidé de faire la province.

M. VJette a démasqué très spirituellement, en 1881, tous ces purs, habiles à se ménager avec les tarifs dt s accomodements. Les députés protectionnistes demandent ouvertement ce qu'ils jugent nécessaire aux intérêts dont ils se font les défenseurs : « Quant aux libre-échangistes, disait M. Vielte, il y a une différence entre eux et Tartufe : c'est que Tartufe demande la liberté pour lui tout seul, tandis que les libre-échangistes ne la demandent que pour les autres. »

— Alors, direz-vous, tous ces gens-là ne doivent pas être pris au sérieux?

Vous Tavez dit; et il ne faut pas craindre de le répéter car voilà trop longtemps qu'ils nous bernent.

Ils parlent d'isolement diplomatique et de représailles! Les bons apôtres!

Les droits qu'ils demandent pour eux, au nom des sacro-saints principes du libre-échange, ces droits-là vont être acceptés avec joie par les pays d'Europe ; et il n'est pas un peuple qui ne soit désormais impatient de contracter, sur de telles bases, de nouvelles conventions de dix ans, de vingt ans même, avec leur complément naturel : nous voulons parler des alliances politiques.

Quant aux droits qui donneraient lieu à des représailles, ceux qui « tueraient notre trafic d'exportation »,

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ceux qui « nous entoureraient d'une muraille de la Chine », ceux qui « nous isoleraient du rqste de TEuropc », ceux qui « nous aliéneraient les rares sympathies que nous ayons dans le monde », ceux qui « risqueraient de faire entrer dans la triple alliance tous les peuples du continent », ceux qui « constitueraient un recul de la civilisation française », ceux qui « engendreraient la routine », ceux qui « nous ramèneraient à Tétat sauvage », oh! ce ne sont pas les droits réclamés par rindustrie parisienne ! Les droits qui seraient cause de tout ce mal, ce sont les droits que les agriculteurs et les industriels du reste de la France ont le front de demander. Ceux-là, « véritable débordement d'appétits sans vergogne »; ceux-là, « coalition indécente d'.nlérôts privés », la presse libre-échangiste et la dcputation parisienne tout entière sont bien déterminées à les combattre ; ils le font déjà avec une patriotique indignation, et continueront de le faire, après s'être tenus cois tout le temps que les producteurs privilégiés de Paris se feront largement pourvoir.

Et nous n'aurions pas le droit de dénoncer cette escobarderie 1

Et la députation de Paris recommencerait, en 1891 , le double jeu qu'elle a Joué impunément en 1881 !

Et il ne se trouverait pci-sonne à la Chambre pour lui dire ; « Si vous acceptez que vos électeurs se protègent, vous êtes disqualifiés pour vous opposer aux revendications formulées en dehors de vos circonscriptions électorales! »

Et la députation de province, de cette province qui

fait la richesse et la prospérité de Paris, ne se lèverait pas comme un seul homme pour imposer violemment silence à tous ces Tartufes du libre-échange!

Et nous tous, qui défendons loyalement le travail national, quel qu'il soit, nous que leurs journaux, leurs sociétés d'économie politique et leurs ligues Irailcnt de « gredins ou de crétins », nous prendrions des gants |)our leur dire qu'ils sont de simples farceurs!

Allons donc! Ils verront comme nous nous en priverons !

L'industrie lyonnaise. — Ce qu'on appelle un fabricant à Lyon. — Marchands et tâcherons. — Lyon ne veut pas de protection ! — Lyon veut pouvoir faire travailler à Tétranger. — Le canut. — Nos ouvriers sont avec nous ! — Une comédie au Grand-Théâtre de Lyon. — La patience lyonnaise! — Ceux qui n'osent pas parler. — La perte d'une belle industrie. -- Comparaison avec l'agriculture et les autres industries. — La proie des oligarchies.

Les Anglais ont organisé à leur profit une vaste équivoque où rhonnête crédulité de beaucoup de nos compatriotes s'est laissée prendre. Mais il n'est pas besoin de passer le détroit pour trouver des gens qui ont fait reviser leur credo économique par Escobar et tous les casuistes. Les praticiens anglais possèdent des disciples en France, peu nombreux il est vrai, mais puissants par le monopole qu'ils détiennent, les influences politiques et les capitaux dont ils disposent. Je veux dési-

gner, entre autres, un groupe de pseudo-industriels qui portent la parole au nom de Vindustrie lyonnaise et prétendent la représenter. Ici encore la crédulité ou 1 ignorance publique les aide dans cette prétention. Ici encore, nous sommes victimes, à l'intérieur, d'une équivoque aussi savamment imaginée, aussi soigneusement entretenue, que celle qui nous est venue d'Angleterre et qui mystifie encore nos économistes.

Elle aussi — cette collectivité de négociants lyonnais qui passe si indûment pour défendre les intérêts de la soierie française — elle aussi déclare bien haut qu'elle ne demande, pour vivre et prospérer, qu'une seule chose: le grand soleil de la liberté! Elle fait chorus avec les clubs de Manchester, et c'est la même rhétorique, la même bonne foi. Son exemple est le plus ferme appui de l'École, quand l'École daigne descendre des hauteurs de la théorie au terre-à-terre de la pratique. Son attitude émerveille les badauds. Et la chose n'est pas sans influencer nos législateurs, fatigués d'entendre toutes les autres industries françaises réclamer appui et secours. A la bonne heure! dit-on, voilà des travailleurs fiers et courageux ! Voilà des producteurs qui n'attendent rien que d'eux-mêmes!

Il faut en finir avec cette légende.

Et puisque ces hommes extraordinaires sont les seuls « industriels » de France qui demandent comme un bienfait le régime du libre-échange, je me propose de démontrer :

1^ Que ces soi-disant industriels ne sont pas de§

industriels; que le travail national est le moindre de leurs soucis et qu'ils ont imaginé contre lui la plus déloyale concurrence; qu'ils profltent, pour exploiter les véritables producteurs dont ils s'attribuent les produits, d une organisation industrielle particulière à la région du Rhône et d'origine presque gothique;

2® Que le régime de la liberté commerciale, s'il sert là, comme ailleurs, les calculs du pur négoce et de la spéculation, mène à la ruine les véritables producteurs de la soierie lyonnaise; que, déjà, cette industrie, qui représentait autrefois les trois quarts de la production totale du globe, n'en représente plus, aujourd'hui, que les deux cinquièmes; que mise à même de prendre en Europe dans le magnifique essor de l'industrie moderne une place prépondérante, elle n'y conserve qu'une place indigne d'elle; en un mot, qu'elle décline sous le régime du libre-échange, alors que ses rivales étrangères progressent et se fortifient contre elle, sous un régime contraire;

3^ Que les ouvriers qui marchent ou qu'on a fait marcher jusqu'ici à la remorque des meneurs lyonnais dans cette campagne contre toute mesure de protection, se trompent et sont dupés; parce qu'en s'associant à ceux qui demandent la libre entrée des soieries étrangères en France, ils perpétuent eux-mêmes le régime des bas salaires, le chômage et l'insécurité du lende^ main dont ils se plaignent.

Voilà une série de propositions qui, au premier abord, vont paraître bien téméraires. Il ne me déplaît pas de les énoncer aussi catégoriquement. Mes lecteurs.

LES B^ESSOÇS DU LIBRE-éCHANGE LYONNAIS i53

j'en SUIS convaincu, me suivraient avec moins de curiosité et de sympathie, si, leur ayant annoncé que j'allais faire justice d'un préjugé, d'une sorte de men« songe officiel et public, je débutais par de timides insinuations. Je sais qu'en procédant ainsi je m'engage beaucoup; mais je n'hésile pas, ayant une confiance .illimitée en celui qui va me fournir les preuves les plus accablantes et qui sera mon très autorisé quoique involontaire collaborateur dans ce travail : Thonorable M. Aynard, député de Lyon, président de la Chambre de commerce de cette ville.

L'année de l'Exposition, M. Aynard publia une étude intitulée : Lyon en 4889.

Les trop courts extraits qu'en reproduisit le Temps frappèrent l'attention de plusieurs personnes. Ils faisaient entrevoir d'étranges révélations qui n'étaient pas précisément de nature à donner beaucoup de crédit aux porte-parole habituels du libre-échangisme lyonnais ; et cependant, l'auteur de ce travail, qu'on pourrait appeler les Coulisses du libre-échangisme, était lui-même un libre-échangiste, un Lyonnais et se disait le représentant le plus autorisé de l'industrie lyonnaise!

Curieux d'en connaître plus long que le Temps ne nous en avait dévoilé, j'essayai de me procurer cette brochure. Ce fut en vain.

J'y avais renoncé, lorsque, tout récemment, en réunissant les volumes publiés, lors de l'Exposition universelle, sur les institutions d'économie sociale établies dans les principaux centres industriels de France, j'eus la surprise de découvrir, en tête du volume édité par le comité départemental du Rhône, et lui servant d'introdiictiouy l'introuvable étude de M. Aynard : Lyon en 1889.

La lecture que j'en fis m'expliqua bien des choses.

Sincèrement, courageusement écrite, elle étalait au grand jour le mécanisme commercial de 1* « industrie lyonnaise ». Elle dévoilait de tristes misères qu'il y avait grand honneur à dénoncer pour un homme à qui sa position de premier défenseur de l'aristocratie marchande de sa ville ne faisait pas oublier la sympathie due aux victimes de cette organisation.

Ah! c'est une admirable institution que « la fabrique lyonnaise de soieries », et il fait bon être « fabricant » de soieries, comme certains l'entendent à Lyon ! En revanche, il fait moins bon travailler pour ces « industriels » d'un genre si particulier ; il fait moins bon, surtout, être canut à la Croix-Rousse !

Voilà, peut-être, ce qu'il ne fallait pas dire et ce qui ressortait trop lumineusement de l'honnête, mais imprudente brochure de M. Aynard !

L'ouvrage avait-il été mis à l'index, saisi et condamné au pilon par la Congrégation des Éminences de la soie? On serait tenté de le croire.

Quoi qu'il en soit, je veux rester convaincu que l'honorable M. Aynard, s'il a eu le courage de s'attirer ces foudres, aura celui de les braver avec moi...

M. Aynard fait d'abord Fhistorique de Tindustrie lyonnaise, « la plus belle des industries françaises », celle qui mérite, pour nous servir de son expression, « le prix de beauté ». Il établit qu'elle est très ancienne et très noble; que les rivalités qu'elle avait jadis à l'intérieur ont baissé pavillon devant elle ; qu'elle n'y compte aujourd'hui comme adversaire sérieux que Roubaix, fabrique « dangereuse pour sa vive intelligence, son audace, son autorité sans bornes, menaçant Lyon par le bon marché de ses tissus mélangés et ses imitations adroites des plus belles étoffes lyonnaises d'ameublement » ; mais que, malgré Roubaix, malgré Saint- Etienne et Saint-Chamond, ces « parvenus », Lyon conserve toujours le patriciat de la soie. Patriciat, le mot n'est que trop juste.

Au point de vue de la concurrence étrangère, l'industrie lyonnaise a connu des vicissitudes. La révocation de l'édit de Nantes lui enleva brusquement les deux tiers de ses ouvriers, dont partie émigra en Angleterre et partie en Prusse (d'où l'origine de la fabrique de Crefeld).

Néanmoins, elle se releva de ce rude coup, et si bien, qu'à la fin du xviii® siècle, aucune fabrique étrangère, même la fabrique italienne, dont elle était issue, ne pouvait lutter avec elle. Jamais autant qu'à cette époque l'industrie lyonnaise ne fut digne du prix de beauté. Ce prodige d'élasticité ne s'est pas opéré tout seul. M. Aynard l'attribue à l'habileté « inouïe » des tisseurs, et à l'art charmant de certains dessinateurs de génie, tels que PhiUppe de la Salle. Il y avait

aussi une autre cause. — M. Ayiiard a oublié de la mentionner — je veux dire Tensemble des mesures prohibitives grâce auxquelles, sous Tancien régime, / l'industrie lyonnaise put se développer en toute sécurité et arriver à ce point d'idéale perfection.

Elles n'étaient pas précisément timides, ces mesures. Je ne sais plus où j'ai lu que l'importation des étoffes de soie de l'étranger était punie de mort, et que les gens qui s'habillaient de ces étoffes encouraient la condamnation perpétuelle aux galères. Nous avions alors, pour l'industrie dont nous étions si justement jaloux, \ le même système que l'Angleterre pour ses industries nationales. Je ne demande ni la peine de mort, ni môme les travaux forcés pour les importateurs de soieries étrangères; mais je tiens à constater, en passant, que la protection, même excessive, ne pousse pas fatalement une industrie à la routine et à l'anémie, — comme le prétendent les économistes, — puisque c'est sous un régime de prohibition féroce que l'Angleterre, d'une part, a pris l'avance et la prépondérance industrielle sur toute l'Europe, et que, d'autre part, « la plus belle » industrie de France est arrivée à son apogée.

De l'aveu de M. Aynard, qui écrit en artiste, et qui est, sûrement, un fin connaisseur, elle n a plus jamais retrouvé la splendeur de cette époque, il est certain qu'en 1889, quand on avait vu, à l'Exposition rétrospective du Trocadéro, quelque spécimen de la manufacture lyonnaise d'avant la Révolution, notamment le tissu façonné, dit à la Perdrix, on ne pouvait plus

admirer autant la vitrine de la Chambre de commerce de Lyon qui, cependant, constituait un des plus beaux ornements de la galerie de cent mètres, au Champ de Mars.

Aujourd'hui, Lyon est revenl^u à ces « façonnés » qui furent Torgueil de son ancienne production ; mais il y est revenu comme Ton revient, depuis trente ans, à tous les vieux styles : par Timitation banale et par les artifices du simili.

M. Aynard, continuant son expose historique, nous dit la révolution apportée par Tinvention de Jacquard, les crises de diverse nature que Tindustrie lyonnaise traverse et dont elle sort bien portante. Tout va bien, ou assez bien, jusqu'à la guerre de sécession des États- Unis. Cet événement fait perdre à Lyon son plus important débouché. Par bonheur, « à ce moment si critique, la liberté commerciale vient à point pour sauver la fabrique lyonnaise ».

Bonheur de courte durée, car « depuis 1880, M. Aynard le constate, la politique protectionniste a prédominé en Europe et s'est maintenue aux États- Unis. D'un autre côté, les industries concurrentes ont grandi» L'Allemagne et la Suisse nous serrent de très près sur les marchés extérieurs et importent chez nous. Notre plus gi'and client après l'Angleterre, les États- Unis, développe énormément sa production de soieries à VabH de droits excessifs; la Russie et l'Autriche nous opposent des barrières de douane presque infranchissables, f

De ces constatations significatives vous vous attendez

à voir Tauleur conclure que, décidément, certaines mesures de protection, de défense de sauvegarde, s'imposent en faveur de Lyon.

Pas du tout !

Représentant une Chambre de commerce libre-échangiste et résokie — pour les raisons que nous allons dévoiler — à le demeurer, M. Aynard se borne à nous déclarer que les maîtres du marché lyonnais n'ont pas besoin de recourir aux précautions dont s'entourent les autres peuples. 11 paraît que leurs affaires n'ont ' jamais été plus prospères qu'aujourd'hui. S'ils ne songent plus à nous redonner l'équivalent de l'étoffe à la Perdrix, et s'ils abaissent leur ambition jusqu'à la « guenille brillante à soixante quinze centimes le mètre », ils sont très satisfaits de leur sort. L'esprit de l'industriel lyonnais, « tout de patience et d'amour de la perfection », surtout le courage et Tingéniosité des ouvriers, leur aptitude à exceller dans toute espèce de produits plus ou moins dérivés de la soie, tout cela les soutient, les réconforte et continue à les enrichir... Le libre-échange, dont on ne veut plus nulle part, leur va, à eux, comme un gant . Ils auraient donc le plus grand tort de vouloir changer de régime. — C'est la pensée de M. Aynard; pour l'instant, c'est également la vôtre; c'est aussi la mienne... mais pour des raisons différentes.

Seulement, M. Aynard ne se paie pas des seules raisons que vous venez de voir et qui vous ont paru, sans doute, un peu bien vaniteuses, un peu bien chauvines. Il y en a d'autres qui sont infiniment plus

positives, et, ma foi ! M. Aynard n'a pas cru pouvoir les dissimuler.

C'est ici que son étude commence à redoubler d'intérêt.

« Le commerce de la soie, nous déclare M. Aynard, est exercé à Lyon par plus de soixante maisons qui forment une corporation des plus intelligentes et des plus honorables? »

— Ije commerce? Vous voulez dire ï industrie?

Cela demande explication.

Lorsque vous allez à Lyon et que vous demandez à visiter a une fabrique de soieries », on vous répond qu'il n y en a pas. 11 y a bien dans la ville environ trois cents « fabricants »; mais ces fabricants ne fabri-"" quent point.

A côté des soixante maisons dont parle M. Aynard et qui font le commeixe de la soie — matière première, il existe deux ou trois cents maisons qui font le commerce de la soierie — matière fabriquée.

Ce sont ces dernières — qui font travailler à façon les autres — qui s'intitulent la « Fabrique » lyonnaise par un grand F.

Quant à ceux qui concourent à fabriquer la soierie, depuis ceux qui produisent la matière première jusqu'à ceux qui la filent, la moulinent, lui donnent la teinture soit en fils, soit en pièces, qui dessinent les modèles, et qui, enfin, les exécutent sur des métiers à tisser; quant à ces véritables industriels, ayant d'autant plus droit à porter exclusivement ce titre qu'ils sont propriétaire de leur matériel et responsables personnellement

des marchandises qu'ils produisent, — ceux-là, dis-je, ne sont pas l'industrie lyonnaise.

Ils portent toute espèce de noms, depuis sériciculteurs jusqu'à « canuts ù ; mais ce n*est point d'eux qu'il s'agit, quand on dit, à la Chambre de commerce, dans les discours au président de la République, dans les articles de journaux, dans les livres des économistes, à la tribune du Parlement : Undustrie, la Fabrique lyonnaise ! ; Ces mots pompeux signifient exclusivement les marchands de matières premières et les marchands de matières fabriquées.

C'est absolument comme si le Syndicat des courtiers en grains près la Bourse de commerce de Paris s'intitulait : le Syndicat de l'agriculture française.

Or, vous vous doutez bien que les véritables industriels de la soie, les producteurs, ont des intérêts sensiblement différents de ceux « des marchands de soie et soieries ». Alors, m'objecterez- vous, pourquoi ne réclament-ils pas? Bien mieux, comment expliquezvous qu'ils fassent cause commune avec les tenants de M. Aynard, du moins les journaux l'affirment?

a Parce que, m'écrit l'un d'eux, nous sommes de pauvres gens qui, grâce à une organisation spéciale à la fabrique lyonnaise, — organisation savamment maintenue par la corporation des commerçants en soierie — travaillent isolément chacun sous sa propre responsabilité, parce que nous vivons dans l'absolue dépendance de ces maisons féodales qui nous taillent à merci, et qui nous prennent jusqu'à notre titre de producteurs. Nous, nous ne faisons pas officiellement partie de la

LES DESSOUS DU LIBRE-ÉCHANGE LYONNAIS !6l

Fabrique lyonnaise! Nous n'avons pas voix au chapitre ! La France ne nous connaît pas ! Nous sommes des milliers de milliers, épars dans les faubourgs de Lyon et dans la vallée; mais notre état-major est à Lyon; et, dans l'enceinte où se font les lois, on ne connaît que lui. Une opinion à nous? S'il nous est loisible de Tavoir, il ne nous est pas permis de la dire. On nous oblige à nous prononcer en faveur du libreéchange; on nous force à signer des pétitions ou des vœux dans ce sens. Mais, pour qui connaît le régime où sont tenus les travailleurs de la Fabrique lyonnaise, X ces manifestations ont tout juste la valeur d'un vote d'atelier, opéré, à bulletin ouvert, sous l'œil du patron. Dites-le bien haut pour que tout le monde le sache à la Chambre. »

Certainement, je le dirai; et je prouverai que dans cette étonnante « industrie » de la soie, de même que les « intermédiaires » s'arrogent le droit de parler au nom des producteurs, tout se passe — M. Aynard va nous le montrer bientôt par le menu détail — à l'inverse des autres industries.

La « Fabrique » lyonnaise — en écrivant Fabrique par un grand F, le lecteur sait maintenant ce que nous voulons dire — possède, avoue M. Aynard, « une organisation des plus favorables à Yindustriel qui est vraiment privilégié ».

Il Test doublement, sous le rapport de Tapprovisionnement des matières premières et sous celui de la fabrication ; surtout sous ce dernier.

Laissons la parole à M. Aynard :

Sauf quelques exceptions, le fabricant lyonnais ne possède ni métiers, ni usines; il emploie les métiers et les usines des autres. 11 évite ainsi les deux plus grands dangers de l'industriel : le capital englouti dans les immobilisations, puis la production outrée et intempestive, parce qu'il faut faire marcher l'usine ou les métiers que les frais généraux constants dévorent dans l'inaction. C'est pourquoi notre fabricant peut ne pas s'enrichir; mais il succombe très rarement. Une faillite de fabricant atteignant quelque importance est chose à peu près inconnue à Lyo n !

Voilà des gens heureux, qui doivent regarder, du haut de leur tranquille bonheur, les chefs des autres industries courir annuellement les risques de la ruine, soit par Timmobilisation du gros capital qu'il a fallu employer, soit par la production outrée, intempestive à laquelle les obligent, d'une part, la concurrence tant extérieure qu'intérieure, d'autre part, la nécessité de faire travailler quand même leurs ouvriers et leur outillage.

Aussi arrive-t-il à ces derniers qu'ils font faillite. Triste aventure, contre laquelle s'est assurée la corporation « si intelligente et si honorable » des « industriels lyonnais » en « ne possédant ni métiers ni usines », en employant les « usines des autres » et les métiers de ceux qu'ils appellent leurs ouvriers, tout en laissant aux uns et aux autres les risques de la fabrication.

Ce qu'il y a d'étrange — poursuit M. Aynard — c'est que cette organisation, qui subsistait dans les petits ateliers de la ville en vertu de la coutume de plusieurs siècles, a été appliquée au métier mécanique qu'on a commencé à employer vers 1860. Groupés en grandes usines pour remplacer le métier à bras, il semblait que les métiers mécaniques dussent retomber à la charge du fabricant. Point du tout. Les grands usiniers qui possèdent les métiers mécaniques sont des entrepreneurs de main-d'œuvre, des tâcherons pour le compte de nos fabricants, à îa manière des petits chefs d'atelier de la Croix-Rousse .

La chose est si bien conçue, que même les plus gros parmi les véritables producteurs, les usiniers qui ont réussi à émerger du flot des travailleurs français de la soie, ne sont eux-mêmes que des tâcherons, des tributaires à la discrétion de la haute Fabrique, de celle qui ne daigne pas fsJMiquer elle-même, et qui préfère faire fabriquer pour ne pas faire faillite. Remarquez, en passant, combien les mots « liberté, progrès, marche en avant » sont — pour employer Texpression de M. Aynard — étranges dans la bouche de ces privilégiés qui profitent d'un état de choses exceptionnel, unique en France, d'une organisation moyenâgeuse qu'on s'étonne de voir subsister cent ans après la Révolution, et à laquelle ils ont eu le talent d'asservir le métier mécanique lui-même, ce révolutionnaire de toutes les industries!... N'eussent-ils fait que ce tour de force, je tiendrais les représentants du commerce de la soierie pour des gaillards vraiment remarquables. Mais je ne leur reconnais pas le droit de parler au nom du progrès. Au point de vue social, ils en ont, au contraire, paralysé la marche

dans toute une région du pays; et quant au progrès manufacturier purement technique, ils restent, de leur propre aveu, inférieurs à leurs pères d'il y a cent vingt ans. M. Aynard n'est-il pas obligé d'écrire, en un autre endroit de celle confession générale intitulée Lyon en 1889 :

Quant à la haute fabrication d'art, cette fabrication très restreinte, mais qui crée la renommée et met hors de pair, qui est le pavillon qui couvre la médiocrité du fond, tout ce que notre industrie actuelle peut faire se résume en copies honorables de nos chefs-d'œuvre anciens. Vart industriel contemporain est encore Vàne chargé de reliques du pass'i.

Il insiste même beaucoup sur ce point, M. Aynard, dût en souffrir Tamour-propre de ses commettanls chargés de reliques.

a Nos fabricants, dit-il, copient fort habilement et servilement d'anciens modèles, ou bien s'adressent trop souvent aux cabinets de dessins de Paris pour les articles dits de nouveauté. »

Et, plus loin :

« N'est-il pas anormal, inquiétant, qu'une grande industrie d'art n'ait point ses moyens artistiques chez elle et sous sa main, qu'elle sacrifie sa liberté d'invention et de recherche ? »

La « Fabrique » de Lyon s'occupe bien d'inventer, de trouver quelque chose! Est-ce qu'elle a un autre souci que celui de commercer ? Dans tous les cas, M. Ay

LES DESSOUS DO LIBRE-ECHANGE LYONNAIS lOo

iiard l'avoue, ce nVst point encore de Lyon que nous vient la lumière !

Mais revenons à cette curieuse organisation dévoilée par l'honorable président de la Chambre de commerce de Lyon. Je continue à citer:

En cela 3e découvrô Ja cause do la solidité exceptionnelle de la fabrique de Lyon. Si cette organisation se révèle souvent bien dure pour la main-d'œuvre grande et petite, (vous voyez, pas de distinction : celi confirme ce que je vous di^is plus haut des grands usiniers propriétaires de nombreux métiers mécaniques}, elle sauvegarde, cependant, Vintérêt général en ce qu'elle permet d'éviter le fléau endémique de toutes les autres industries, à savoir la surproduction.

M. Aynard voudrait bien pouvoir trouver une excuse en faveur de cette institution léonine. Malheureusement, il ne fera pas croire que Tintérêt général soit sauvegardé quand l'activité ou le chômage de milliers de travailleurs dépendent exclusivement de pseudoindustriels qui entendent ne rien perdre, et ne veulent rien risquer, en vertu de la tradition qui leur défend de faire de mauvaises affaires. Du reste, M. Aynard nous dira, dans une autre partie de son travail, la façon édifiante dont la « Fabrique prend les intérêts de ses ouvriers. Et, à moins qu'on ne comprenne pas ceux-ci dans Tintcrét général.. .

Par ce système, le fabricant lyonnais n est point un industriel pur, et c'est pourquoi, dans les acles anciens on le dénomme marchand, (On était moins hypocrite ou moins vaniteux qu'aujourd'hui.) Il fournit le capital, la matière première, la création, l'indication ou le choix de l'article, et

court le risque commercial ; roiivrier lui apporte à forfait et Foulil et le bras. Taudis que, dans les autres industries, le patroQ a tout à sa charge, le bras est donné contre un salaire.

Si sévère qu'il paraisse, M. Aynard est encore ici trop... indulgent. Non, le « fabricant » lyonnais ne fournit pas, à proprement parler, le capital industriel, puisqu'il ne fournit ni le local ni l'outillage, et puisqu'il ne supporte que les frais généraux ordinaires au commerce; il achète et il revend, tout comme un simple trafiquant. C'est l'ouvrier qui court tout le risque industriel, qui court seul les risques du chômage; et comme celui-ci est, dans la plupart des cas, obligé de traiter à forfait, on imagine aisément que le grand revendeur court d'autant moins de risques commerciaux qu'il est plus maître d'infliger de bas prix de forfait au producteur, réduit à ne travailler qu'avec sa permission. Et s'il fournit la « matière première », c'est pour d'autres raisons, non moins habiles... que nous dirons tout à l'heure I

Le fabricant lyonnais, nous dit M. Aynard, ne possède pas davantage les magnifiques ateliers dans lesquels se prépare ou s'achève le tissu : ateliers de teinture, d'apprêt, de gaufrage, d'impression qui recouvrent avec tant d'art les misères de l'étoffe brute du charme de la couleur, ou bien lui donnent l'illusion de la richesse... La bonne organisation de toutes ces industries accessoires constitue l'une des causes de la supériorité de Lyon. Un fabricant de la Prusse rhénane disait, en 1859, à Louis Reybaud ; « Donnez-moi les ateliers de préparation de Lyon, et je transporte Lyon à El^erfeld. »

En résumé, les grands seigneurs de la « Fabrique » lyonnaise, ceux qui s'apostent sur le passage du chef de rÉtat pour gémir du protectionnisme, pour lui exposer les doléances, les vœux et les aspirations de l'industrie de la soierie, ne possèdent même pas l'outillage qui donne au produit lyonnais sa seule, son incontestable supériorité, celle du trompe-l'œil? Ils ne sont donc que les fournisseurs de la matière première et les vendeurs du produit fabriqué ?

Oui, rien de plus, — et encore cette matière première est-elle pour eux l'objet d'un monopole bien établi et la base d'une spéculation continuelle.

Et même dans la partie purement commerciale de leur admirable profession, il est si peu vrai qu'ils courent les risques des autres commerçants, que M. Aynard, après avoir timidement glissé, en leur faveur, les mots de « risque commercial », s'empresse d'ajouter;

Quant à la vente des produits, le fabricant travaille également d*une manière sûre, c'est-à-dire qu'il exécute le plus souvent des commissions. Celui qui Iravaille pour le placard, c'est-à-dire qui amasse un stock de marchandises ou les consigne, emploie ce système d'une manière permanente et peut s'en bien trouver; ce n'est un expédient que pour les rares maisons mal conduites.

Donc, à quelque point de vue qu'on se place, qu'on l'examine dans tous les détails de son modus vivendi, dans ses contrats industriels ou dans ses transactions commerciales^ la soi-disant « Fabrique » de Lyon est à l'abri de tout danger. Elle ne peut pas faire failUte,

46^ La comédie ilBtlE-ÉCHANGlSTÉ

elle ne peut pas ne point s'enrichir; ce n'est ni plus ni moins qu'un intermédiaire qui s est arrangé de façon à sacrifier tous les intérêts au sien.

Pour entrer plus au vif de la vérité, l'on se trouve en présence d'une collectivité de œmmissionnaires, puissants par leurs capitaux, et tous, ou h peu près, des spéculateurs, des banquiers. Et c'est encore le complaisant M. Aynard qui va nous le prouver, — du moins en partie : nous comblerons ses lacunes.

En tête des principaux problèmes de la vie et du succès de l'industriel, M. Aynard place, avec raison, ceux qui se rapportent au capital et au crédit, ainsi qu'à l'approvisionnement de matières premières. Or, dit-il, « le capital et le crédit ne sont point seulement abondants, mais surabondants à Lyon. On y recherche les placements d'argent en fabrique. » — Trop heureux Lyonnais !

Dans les autres industries, il faut un gros capital pour monter et entretenir les usines, et un capital moins élevé pour le commerce. Dans l'industrie lyonnaise, au contraire, le gros capital est appliqué au commerce; il est aux mains de ces heureux mortels, lesquels veulent bien servir parfois de banquiers à leurs entrepreneurs. Par exemple, au moment de la récolte, le filateur est obligé de fair») son approvisionnement pour l'année; il lui faut des sommes considérables : les marchands de soie les lui fournissent, et retrouvent le

montant de ces avances en recevant la marchandise au prix du cours qu'ils ont eux-mêmes fixé. Étranges commanditaires ! Étranges industriels qui sont tout, excepté fabricants I

Par leur hardiesse raisonnée, en même temps que par la solidité de leurs opérations, nos marchands de soie ont su enlever à Londres la suprématie de Fimportalion des soies de Chine et du Japon et ont fait de Lyon le premier des marchés d'Europe...

La Fabrique a donc sous la main le plus grand marché européen de la soie. C'est un avantage considérable pour elle. Il est à douter que ce soit au profit des détenteurs de la matière première.

Voilà déjà, pour la sériciculture et pour la filature, le premier bienfait de ce monopole I

Le fabricant voit de trop près le stock et il est trop sollicité, il est îiinsi porté à s'exagérer les existences. Sa politique générale est encline à la baisse; il s'approvisionne au lOur le jour et paraît s'en bien trouver, ce qui n'est point nme consolation pour tout le monde, car le marché des soies souifre de dépressions continuelles qui détruisent la spéculation raisonnable.

En autres termes, ces spéculateurs déraisonnables font la pluie et le beau temps sur les cours de la matière, comme ils font la loi dans les ateliers. Toujours pour l'intérêt général, bien entendu!

Et M. Aynard nous explique que le marché des soies pourrait être ailleurs, serait plus libre et plus sincère s'il était ailleurs, — à Marseille, par exemple. Mais il reste à Lyon, retenu par la force du capital et par la valeur des négociants qui le dirigent.

170 LA. COMÉDIE LIBRfi-ÉCHANGISTE

Mais les gros capitaux des négociants lyonnais servent à une autre chose qu'à faire des avances aux filateurs français qui sont sous leur dépendance ; ils servent aussi parfois 5 concurrencer les produits de ces derniers, en commanditant des manufactures à Tétranger.

Ceci, malgré tout son courage, M. Aynard n'a pas osé le dire. N'étant pas retenu par les mêmes scrupules que lui, nous compléterons ces renseignements.

Déjà, en 1880, M. Madier de Montjau, se faisant Tavocat des véritables industriels de la soierie française contre « une collectivité étroite », avait porté à la tribune ces graves déclarations :

« Qu'ont-ils voulu à Lyon, que veulent-ils encore ? Non pas protéger les soieries contre un danger plus imaginaire que réel, mais protéger le négoce des filés de soie qu'ils sont allés ou, pour mieux dire, qu'ils ont envoyer créer au Japon, en Chine, au Bengale. Ce ne sont plus les fabricants de soieries françaises qui posent devant vous les conclusions de la commission, ce sont les filateurs français à Vélranger,

t) Ce qui les intéresse bien autrement que le sort de leurs soieries, ce sont les débouchés et l'arrivée de leurs filés, c'est leur entrée libre au détriment de la production indigène.

» Trouvez- vous bien national, messieurs, bien à l'abri de tout reproche, la conduite de ceux qui, ayant fait leur fortune avec nos produits, ayant accumulé grâce à eux des bénéfices énormes, s'en vont, aux premières atteintes de l'agriculture, de l'industrie françaises, faire quoi ? Chercher la matière première, le cocon qui leur

manque, à Tétranger ? Non ; — c'eût été aussi simple que légitime. Il fallait bien faire aller leurs métiers, — je me trompe, — je veux dire les métiers de leurs ouvriers ; — mais ils se sont hâtés de porter au delà des mers des procédés, des perfectionnements que des générations accumulées de filateurs et de mouliniers avaient créés, avaient ajoutés à leur premier outillage ; et ils ont fait ainsi concurrence, non pas à la vraie matière première qui manque, mais à la filature de France qui ne demandait qu'à filer. »

M. Madier de Montjau dénonçait ainsi l'initiative prise par le négoce lyonnais à la suite de quelques mauvaises récoltes produites par la. maladie du ver à soie dans la sériciculture française, — maladie efficacement combattue depuis par la science de M. Pasteur.

Par une dénomination arbitraire, — bien digne de ceux qui, n'étant que des marchands, se qualifient industriels, — le négoce lyonnais classe les filés de soie sous la rubrique « matière première ». Sans doute s'appuya-t-il là-dessus pour justifier ses créations de filatures à Tétranger, du jour où la « matière première » vint tout à coup à diminuer en France. Le négoce lyonnais ne se demanda pas ce qu'allaient devenir les ouvriers de la filature française. N'avait-il pas pour lui l'appui des illustres apôtres de la liberté commerciale et cette opinion de M. Rouher : a La filature, qu'est-ce que c'est? C'est une femme et de l'eau chaude. » A dire le vrai, c'était plus de quarante mille femmes qui, par l'entrée en franchise de la matière première ayant subi à l'étranger la transformation qui

constituait leur industrie à elles, étaient déjà réduites à quinze mille à l'époque où M. Madier de Montjau s'élevait contre cette concurrence anlinationale.

L'intérêt du négoce lyonnais à faire filer à l'étranger saute aux yeux tout de suite. La journée de la fileuse française vaut un franc cinquante centimes. En Chine, au Japon, on a la même besogne pour un salaire variant de trente à cinquante centimes ; cinquante centimes, c'est môme tout à fait exceptionnel. En Italie, une fileuse travaille de treize à quatorze heures par jour pour quatre-vingt-cinq centimes. Mêmes avantages en Espagne, au Bengale, en Syrie, etc.

Une fois qu'il eut trouvé cet ingénieux moyen de favoriser le travail national, le pseudo-/a6ncaw^ lyonnais — lui qui n'est qu'un livre et une caisse — ne devait pas s'arrêter en si bon chemin. M. Madier de Montjau l'avait prévu ; ses prédictions se sont réalisées.

Non seulement, aujourd'hui, telle maison de Lyon que nous pourrions citer (voir les Industries textiles à r Exposition universelle de 1889 *) possède deux à trois mille bassines de filature au Bengale, trois à quatre cents en Italie, cent à deux cents en Espagne; telle autre, des filatures à Ségorbe, à Murcie, à Valence, à Sinigaglia et douze cents bassines en Syrie ; telle autre, plusieurs filatures en Italie, notamment à Sorrezina; telle autre, des commandites importantes dans les filatures de Canobbio, de Brivio et d'ailleurs, etc., mais encore, comme vous l'avez déjà deviné, la « Fabrique »

1. Publié par radministration du journal V Industrie textile, Paris.

ne se contente plus de faire filer, elle fait maintenant tisser à l'étranger.

Toujours pour les mêmes raisons d'économie de main-d'œuvre, et parce que le canut ou tisseur lyonnais se trouve sous sa dépendance entière, elle fait tisser en Suisse, en Allemagne, en Sicile, au Bengale les étoffes de sole pure^ d'une fabrication simple, où l'élément mécanique suffit, et pour lesquelles l'habileté spéciale de l'ouvrier français n'est nullement nécessaire.

Certaines maisons lyonnaises ont trouve patriotique et ingénieux d'alimenter des ateliers étrangers soit en location temporaire, soit par des comptes sociaux, affaires en compte à demi, tiers, ou quart, qui sont souvent liées pour une année, ou, du moins, traitées d'année en année, sans engagements formels.

Vous expliquez-vous maintenant pourquoi le haut commerce de Lyon est si ardent à réclamer la libre entrée des filés de soie et des étoffes de soie pure ?

« II n'est pas, ici, un libre-échangiste pur sang, un libre-échangiste absolu et sans réserve, » disait en 1880, à ses collègues de la Chambre, M. Madier de Montjau.

A la Chambre de commerce de Lyon, c'est autre chose : il n'y a, comme vous allez le voir, que des libre-échangistes absolus et sans réserve, « qui ne veulent pas de protection même pour eux, surtout

pour eux ; qui, comme Martine, la femme de Sganarelle, veulent être battus I » — En voici la preuve :

Au mois d'octobre 1888, le prédécesseur de M. Aynard à la présidence de la Chambre de commerce de Lyon, M. Sevène, s'exprimait comme il suit au cours d'une harangue adressée au président de la République :

Lyon, dit-il, a eu beaucoup à souffrir de la politique économique (protectionniste) qui prévaut depuis quelques années. Les marchés extérieurs se ferment successivement devant nos produits, par suite du non renouvellement des traités échus et de Télévation réciproque des tarife. Déjà frappés dans notre grande fabrication d'étoffes mélangées par les droits sur les fils de coton, on nous a fait revenir récemment au régime douanier de la Restauration, en taxant d'un droit une grande partie de notre approvisionnement de soies. C'était nous soumettre à un régime d'exception et décréter notre infériorité envers nos concurrents, Suisses et Allemands, qui travaillent avec des matières premières affranchies. Nous avons encore souffert d'une manière indirecte des droits établis sur le blé et sur le bétail qui ont renchéri Talimentation générale. De concert avec nos corps élus et nos principales Chambres ouvrières, forts de l'appui de nos sénateurs et de nos députés, qui ne nous a jamais fait défaut, nous avons lutté contre ces droits atteignant le pain et la viande. Nous y reconnaissions sans doute un obs- ^/ tacle à la production industrielle, mais nous avions surtout à cœur de combattre en eux la charge qu'ils font peser sur nos collaborateurs ouvriers.

Et, plus loin, il ajoutait :

n est manifeste que les progrès du système protecteur ne coïncident pas avec la prospérité du pays; il est surprenant qu'on s'obstine à l'appliquer à une société démocratique

Le protectionnisme, c'est l'intérêt particulier primant l'intérêt général ; la liberté économique est une liberté comme une autre, une liberté essentielle ; sans elle, la liberté primordiale du travail est incomplète. Nous cesserons de la réclamer, parce que nous avons la foi que ce n'est point l'intérêt lyonnais, mais l'intérêt de tout le monde dont nous sommes les défenseurs.

Et voilà comment parlent, dans les occasions solennelles, ces cœurs vraiment épris de liberté commerciale I

Tout beau, messieurs ! Regardons au fond des choses.

Il y a deux grandes catégories dans les étoffes portant le nom de soieries : i^ les tissus mélangés; 2** les tissus pure soie.

Les fils de coton qui entrent dans le tissu mélangé sont en général les fils des numéros 20 à 40. Le droit de douane qui les frappe est, par cent kilos, de quinze francs au-dessous du numéro 20, et de vingt francs à quarante francs au-dessus du numéro 20 et jusqu'au numéro 50, plus quinze pour cent pour les fils blanchis. Je prends le droit le plus élevé, et je suppose qu'il entre une moyenne de quatre-vingts pour cent de coton dans les tissus dont il s'agit: il en résulte que la Fabrique lyonnaise supporte, actuellement, trente-deux francs de droits au maximum, pour cent kilogrammes d'étoffe mélangée. Telle est la taxe « exorbitante » dont s'afflige le libre-échangisme de la Fabrique, par l'organe de M. Sevène...

SoitJ

Mais M. Sevène, quand il s'est plaint au président

de la République, a négligé de dire que les tissus similaires, fabriqués par rétranger, étaient frappés, à leur entrée en France, d'un droit protecteur de trois cents francs par cent kilos.

Ce droit protecteur, pourquoi la Chambre de commerce de Lyon n'en demande-t-elle pas Tabolilion? Elle le devrait d'autant plus que les modes se cK^ent en France, que, pour les tissus fantaisie, grâce à l'habileté, au génie de nos canuts, vraiment encore sans rivaux dans ce genre de fabrication, la marque Lyon est très en faveur.

Mais elle n'a garde de répudier ce droit protecteur qui assure pour longtemps aux marchands lyonnais et la maîtrise et la suprématie en fait de tissus mélangés. Au contraire, sous couleur de libéralisme, ce dont elle se plaint, c'est, sans doute, de l'existence de l'humble droit sur les fils de colon qui réduit, par exemple, de trois cents à deux cent soixante-huit francs par cent kilos, la protection effective dont elle jouit pour ce genre d'articles.

De sorte que. en réalité, lorsque M. Sevène se lamentait, au nom de Lyon, sur le mince droit qui protège nos filatures nationales de coton, bien loin de plaider sincèrement la cause du libre -échange, il se plaignait que la protection accordée à la soierie eût été un peu diminuée. Deux cent soixante-huit francs par cent kilos de tissu mélangé, ce n'est plus assez, la Chambre de commerce de Lyon préfère trois cents francs. Elle approuve également, sans récrhniner, les cinq cents francs par cent kilos qui frappent l'entrée en France tes

LES DESSOUS DU LIBRE-ÉCHANGE LlfONNAIS 177

rubans de soie ou de bourre de soie pure ou mélani^^és d'autres matières textiles, ainsi que des velours.

A Lyon, ont est surtout libre-échangiste contre les ouvriers de la soie et les autres industries françaises. On s'indigne, depuis 1860, contre les trente-deux francs de protection accordés aux fils de coton avec lesquels on fait cent kilos de tissu mélangé, mais on accepte héroïquement les trois cents francs de droits protecteurs dont bénéficie la même quantité d'étoffe.

Pour les tissus de soie pure et pour les filés, c est le même désintéressement sous d'autres apparences. Ici, la « Fabrique lyonnaise » demande que les produits étrangers traversent Ubrement notre frontière. Elle n'est pas assez sotte, en effet, pour réclamer des droits qui frapperaient ses propres marchandises, soit les soies grèges des filatures qu'elle possède ou qu'elle commandite à l'étranger, soit les tissus qu'elle fait faire hors de France à bas prix de main-d'œuvre.

Car, si le bon renom de la marque lyonnaise exige le concours de l'ouvrier français pour certains tissus, il n'en est pas de même pour les tissus courants de soie pure, pour les étoffes unies ; n'importe quel ouvrier étranger « de la partie » est en état de conduire un métier.

Sans parler des filés, les Lyonnais font entrer ainsi, chaque année, dans la consommation française, pour soixante millions de tissus dont la plus grande part, a été manufacturée^ j'oserai le dire, en fraude du travail national. Ces marchandises sont indemnes. En deman* dant qu'elles continuent à l'être, ils demandent la pine

des protections, la seule que nous ne puissions leur accorder : la protection des manufactures qu'ils alimentent à Tétranger, au détriment des ouvriers de France I

Il saute aux yeux que s'il y avait des droits dédouane sur les soies pures, ces droits augmenteraient d'autant le prix de revient des articles que ces messieurs font si patriotiquement exécuter à l'étranger. Dès lors, ils n'auraient plus de profit à enlever à nos ouvriers français une quantité de travail qui représente des millions de salaires ; par suite, ils ne pourraient plus les maintenir dans la situation précaire où ils les maintiennent si savamment ; il arriverait des moments où, dans les différents corps de métier qu'ils emploient, le travail serait à son plein, — moments psychologiques que les ouvriers choisissent toujours pour demander des augmentations de salaires.

« Ces soixante millions de tissus, disent-ils, sont des étoffes de réassortissement qu'on ne peut pas faire en France! » Je l'admets pour une dizaine de millions. Pour le reste, personne ne voudra le croire. Il est inadmissible que la a reine des industries », je veux dire l'industrie lyonnaise, soit incapable d'exécuter ce qu'exécutent des Suisses, des Allemands, des Syriens, des Bengalais. Au surplus, tenez pour certain que s'il y avait à l'étranger des canuts en état de faire les étoffes d'art aussi bien que les canuts de la Croix-Rousse, il en serait pour ces étoffes comme pour les tissus ordinaires : r « intelligent » commerce lyonnais donnerait la préférence à la main-d'œuvre la plus avantageuse ;

car c'est surtout à Lyon que « les affaires sont les affaires ».

Du reste, je suis encore loin d'avoir tout dit sur la façon dont la pseudo Fabrique lyonnaise procède avec SCS humbles collaborateurs.

Il y a sur ce point bien d'autres révélations à vous faire, et M. Aynard nous y aidera. Pour Tinstant, je n'ai voulu que soulever le faux-nez libre-échangiste des traitants de notre industrie de la soie.

Leur hbre-échangisme, on le voit, n'est pas plus pur que ces tissus mélangés pour lesquels ils acceptent des droits protecteurs.

Il n'est pas désintéressé, puisqu'ils ne le réclament que pour les catégories de marchandises qu'ils produisent eux-mêmes hors de nos frontières, et puisqu'ils ne font faire en France que ce qu'ils n'ont pas intérêt à faire faire à l'étranger...

Mais il y a mieux. La pseudo Fabrique de Lyon ne recule, passez-moi le mot, devant aucun truc pour augmenter ses bénéfices. A la faveur de la franchise^ les soieries italiennes, suisses et allemandes entrent chez nous en grande quantité. Or, une chose frappe dans cette importation soi-disant de pur transit : c'est l'arrivée continuelle de wagons complets à l'adresse de commissionnaires lyonnais ou parisiens. Ceci est en dehors des tissus exécutés à l'étranger et qui viennent recevoir en France le cachet superlatif des premières teintureries du monde. Non, il s'agit bel et bien de tissus parachevés, tout prêts à être livrés au consommateur. 11 y en a pour quatre-vingt-dix-neuf mil-

|8Û LA COJlÉDlE LlBRE-ÉCHANGÎSTÈ

lions annuellement, dont une part, je le concède, peut bien n'elrc que du transit, mais dont la plus grosse portion, achetée ou commandée à leurs nationaux par les commissionnaires étrangers établis à Lyon ou à Paris, vient recevoir Testarapille française, puis est réexpédiée telle quelle, comme sortant des ateliers lyonnais, au risque de compromettre le bon renom de / notre marque.

Examinée encore sous ce nouveau côté, comprenezvous que rindustrie lyonnaise — vraiment plus industrieuse qu'industrielle — soit ardemment libre-échangiste?...

J'aborde maintenant le chapitre des relations de la (( Fabrique )? lyonnaise avec ses ouvriers. M. Aynard va nous faire pénétrer dans le détail de cette « organisation admirable ».

L'honorable président de la Chambre de commerce de Lyon va nous parler du tisseur lyonnais, du canut. Il ne le fera pas « sans une ardente sympathie ». Et l'on va voir que cette sympathie n'est pas volée !

D'abord, un portrait, d'où il résulte que le canut est l'ouvrier modèle dans la haute acception du mot, le dernier type original encore survivant de cette vieille ariëtocratie ouvrière, attachée à ses tmditions de famille et très jalouse de sa liberté, qui a fondé les industries artistiques de l'ancienne Fiance : « Qu'on regarde ce travailleur ingénieux, actif et probe, qui

LES DESSOUS DU LIDRE-ÉcHANGE LYONNAIS l8l

tisse mélancoliquement des choses brillantes, à Tair sombre et doux, aux yeux pensifs, toujours entre la résignation et la violence, raisonneur et raisonnable, au fond très sensé et poursuivant volontiers la chimère. » Sa mélancolie, j'imagine, lui vient de ce qu'il est malheureux ; ne plus Têtre autant, voilà sans doute la chimère qu'il poursuit.

« Cest un chercheur », c'est-à-dire qu'il a la première des qualités industrielles : l'initiative de l'invention mécanique. Désireux de plaider, autant qu'il était en lui, la cause de la « Fabrique » lyonnaise, M. Aynard nous avait dit de celle-ci, dans la première partie de sa brochure : « Elle fournit la 'création » ; mais, dans la seconde partie, il ramène ce mot de création à sa véritable valeur ; « La Chambre de commerce, écrit-il, stimule l'esprit de découverte, en donnant aux tisseurs qui lui soumettent des inventions de modestes primes qui varient de cent à cent cinquante francs. » La « Fabrique » ne fait que stimuler chez le canut Tesprit de création mécanique, et vous voyez avec quelle générosité l

Mais il y a plus : à côté de Yinvention mécanique^ il y a le modèle à exécuter, modèle fourni le plus souvent par « le fabricant ». Vous allez voir, cette foiâ, les choses étranges qui se passent :

La Croix-Rousse est, pour le fabricant, comme un immense laboratoire (T essais placé sous sa main. On ne saurait croire ce qu'il faut créer d'échantillons pour arriver à trouver Tai ticle qui doit plaire à la saison prochaine. Ces échantillons doivent être faits promptement, dans le milieu propice de la ville... Ce travail est payé seulement en pro-

messes de façon, c'est-à-dire que si l'article ciierché par réchantilion aboutit à une commande, l'ouvrier l'exécute ; si l'essai a été inutile, l'ouvrier a perdu son temps. Même lorsque la production de Féchantillon amène du travail à l'ouvrier, il faut que ce travail s'étende à plusieurs pièces ; autrement, l'ouvrier risque encore de faire une besogne trop mal rémunérée. En effet pour beaucoup d'articles nouveaux, il faut ce qu'on appelle de nouveaux montages en appareillages de métiers. Ces montages coûtent parfois de quatrevingts à cent francs et au delà, pour exécuter une pièce dont la façon totale ne dépasse pas en moyenne de cent à cent cinquante francs. Si l'article réussit et alimente pour longtemps le métier, ces frais de premier établissement peuvent être récupérés à la longue ; mais s'il ne se produit qu'une ou deux pièces, la main-d'œuvre reste trop maltraitée. Il est vrai de dire qu'en principe une indemnité est due, mais en pratiqm le fabricant s'en affranchit le plus souvent en inscrivant sur le livret de Vouvriei-, ce qui forme contrat, la mention : « Sans garantie de montages. »

Les braves industriels des autres parties de la France, qui font tout à leurs risques et périls, croiront rêver en lisant ces choses-là; et j'imagine que s'il se trouve un député assez courageux pour donner lecture à la tribune de ce passage de la brochure de M. Aynard — pourquoi ne serait-ce pas M. Aynard lui-même ? — il y aura là une révélation pour la plupart de nos honorables, bien qu'il s'agisse d'un état de choses très ancien consacré par une tradition séculah*e.

L'homme le moins accessible aux considérations sentimentales sera obligé de dire, avec M. Aynard :

C'est user trop rigoureusement du droU que de transformer ainsi lé tisseur en agent d^eocpérience gratuite. Nos maisons de

fabrique pourraient passer chaque année quelques milliers de francs à leurs frais généraux, pour payer les échantillons ou les montages d'articles nouveaux, afin de parer au cas où les façons obtenues n'indemniseraient pas suffisamment le tisseur. En entrant ainsi en participation d'outillage dans ces circonstances spéciales, elles rendraient un service énorme à leurs collaborateurs de la Croix-Rousse et à elles-mêmes.

A elles-mêmes n'était, sous la plume de M. Aynard, qu'une précaution oratoire pour faire passer ce plaidoyer en faveur des canuts. La « Fabrique » ne s'est pas laissé convaincre I

Est-ce tout ? Non. L'habileté lyonnaise possède encore d'autres ressorts pour s'exercer. Us lui ont été fournis par la misère même du travailleur qu'elle emploie, — misère d'où est sorti l'heureux conflit — je dis « heureux » pour le fabricant — entre l'ouvrier de la caj^ipagne et l'ouvrier de la ville. M. Aynard va nous expliquer cela :

Le chef d'atelier lyonnais, propriétaire du métier et de l'outillage, fait un contrat de façon à ses risques et périls pour Texécution de la pièce de soierie. Il concourt très souvent au travail, mais il est aidé, on devrait dire il était aidé, tant la race s'en éteint, par un véritable ouvrier appelé du nom aimable de compagnon, avec lequel il partage par moitié le prix de façon convenu. C'est ce compagnon qui est Touvrier pur, ouvrier des plus misérables; car le febricant ne peut payer qu'une fois le prix de la façon, et en compensation du local, de l'usage d'un métier peu coûteux et de ses accessoires fournis par le chef d'atelier, il est opéré par ce chef d'atelier un prélèvement de cin-

184 La COMEDIE LlBRÉ-ÉcHANGlSTÉ

quante pour cent sur celui qui fait le travail manuel. Si un patron louait des métiers et des outils à ce taux, on considérerait ses exigences comme abusives et intolérables; aussi est-ce la misère de ce pauvre compagnon qui a été l'une des causes des grandes insurrections de 1831 et de 183i.

La question n'existe plus, parce que le compagnon disparait peu à peu, depuis l'émigration du travail de la soierie à la campagne. Le chef d'atelier, qui avait souvent cinq ou six métiers en marche, devait s'occuper plus de surveillance que de travail manuel; il faut maintenant qu'il fasse l'ouvrage de son collaborateur.

De cette séparation du travail est résulté, comme vous sentez bien, un antagonisme d'intérêts entre les deux catégories de travailleurs, — antagonisme basé sur les différences de conditions de la vie à la ville et à la campagne. Je mettrai bientôt ce point en lumière. Mais, dès maintenant, je constate que la « Fabrique » lyonnaise a trouvé là un nouveau joint pour entretenir, toujours à son profit, la concurrence entre Touvrier de la Croix-Rousse et l'ouvrier campagnard. En effet, Ton comprend que le tisseur rural puisse travailler à plus bas prix encore que le tisseur domicilié dans la ville. Et déjà, sur les cinquante-cinq à soixante mille métiers à bras employés par la Fabrique lyonnaise, il en reste tout au plus, à Lyon, quinze ou seize mille, dont la moitié seulement fonctionne.

Cet état de choses, indice si caractéristique de la situation infime où sont tombés les véritables producteurs de ft la plus belle industrie française », favorise de toutes manières les marchands lyonnais qui aiment

à s*enrichir en paix. « Le travail urbain, nous confesse M. Aynard, n'a point été supplanté par le travail rural seulement en raison du bon marché; c'est plutôt à cause de la sécurité qu'il donne au fabricant. » Façon implicite de nous dire que la Fabrique a fait tout ce qu'elle a pu pour aider au mouvement d'émigration vers les campagnes. On le sait bien là-bas; et voilà pourquoi H. Madier de Montjau, lors de la discussion de 1880, a pu dire devant la Chambre sans rencontrer de contradicteur : « Autrefois les tisseurs en soie n'étaient guère que dans la grande cité... L'ouvrier pouvait débattre ses intérêts avec les patrons; avec son intelligence et en l'absence de sérieuse concurrence, il pouvait obtenir des conditions meilleures. On s'en inquiétait. Peu à peu, sous l'influence des fabricants lyonnais, le tissage émjgra de la ville dans les campagnes ; l'homme des champs, qui a déjà ses occupations, qui en tire un produit, pouvait tisser à bon compte en ajoutant le tissage à son travail agricole, dans ses moments perdus, durant ses soirées d'hiver. Il sulTisait qu'il eût un métier, car c'est le tisseur en soie qui possède le métier, dans cette singulière fabrique où il n'y a ni fabrique, au sens matériel du mot, ni outillage. »

Seulement, M. Madier de Monijau n'a pas dit à ses collègues tout ce que M. Aynard nous apprend.

La précieuse étude nous donne l'explication du mot « sécurité » risqué plus haut :

L'émigration a commencé avec l'insurrection de 1831, et, après chaque soulèvement ou discussion violente, ce mouvement de dispersion dans la campagne s*est accentué.

C'est toujours la question du tarif, c'est-à-dire la recherche de la fixité des prix qui a amené toutes les discordes entre nos patrons et nos ouvriers... Cette poursuite chimérique du tarif toujours persistante, et qui a failli amener de nouveaux désordres en 1883, procède des idées de règlement arbitraire des anciennes corporations. Elle est en même temps le témoignage du mal profond contre lequel le tisseur, â toutes les époques, a voulu se révolter bien inutilement, car il se soulevait contre la force des choses et contre une organisation qui ne pouvait que comporter des prix librement débattus ou disparaître.

Cette organisation n*a pas disparu ; elle s'est amoindrie, elle s'est dispersée^ pour la plus grande sécurité de la « Fabrique ».

Mais, direz-vous, Tindustrie de la soie est, plus qu'une autre, soumise aux caprices de la mode, par conséquent, plus qu'une autre sujette à l'instabilité, au chômage ? — D'accord ; mais, précisément grâce à l'organisation de la « Fabrique » lyonnaise, en raison de l'indépendance des ouvriers propriétaires de l'outillage, c'est sur ces derniers — M. Aynard l'avoue — que retombent a le plus durement les conséquences du chômage, sous lequel ils succombent trop souvent. Ce tisseur délicat, élite de la famille ouvfHère^ subit en moyenne cent jours de chômage par an, et pendant qu'il travaille, il ne gagne pas autant que le robuste m^açon qui ne met en œuvre qus ses muscles ! »

Oui, telle est la situation de ce pauvre diable. « Il épouse toutes les chances bonnes ou mauvaises, il ne dépend de personne (!); mais, en revanche, le patron ne contracte aucune obligation précise envers lui; il

fait partie (Tun stock flottant d'outils et de bras qu'on emploie ou qu'on délaisse selon l'état des affaires. »

Dès maintenant, mon lecteur peut embrasser dans ses grandes lignes tout le système de la « Fabrique » lyonnaise et admirer comme elle est bien armée devant les exigences du travail national :

Contre les sériciculteurs français, elle a le monopole du marché des soies ; elle y fait le cours qui lui plaît ;

Contre les préparateurs français de la soie, elle a les usines de Tétranger ;

Contre le tissage français, elle a les ateliers italiens, suisses, allemands et même hongrois, où elle fait, à bas prix de main-d'œuvre, exécuter tout ce qui peut l'être ;

A l'intérieur, contre le canut, elle a l'ouvrier des campagnes, et, contre les deux, elle a l'ouvrier étranger.

Quant au chômage, il ne l'inquiète pas: c'est toujours l'ouvrier qui en paie les frais. De même pour les autres risques industriels.

Je comprends que M. Aynard s'attendrisse sur le sort du canut lyonnais !

Il ne fait pas que s'attendrir. Il signale très justement à cette « Fabrique » les dangers qu'elle court en tirant à boulets rouges sur les derniers canuts obstinés à rester au poste jusqu'au moment — inévitable si les choses continuent ainsi - de la défection générale :

Ne peut-on point calmer, demande- t-il, la grande inquiétude de Touvrier, qui est le manque de suite dans le travail ?... Est-il impossible de réserver aux tisseurs urbains les articles de production continue, et de rejeter à la campagne ceux qui sont le plus incertains ? La permanence

dans les engagements est la clef de voûte des bons rapports entre patrons et ouvriers. La Fabrique de Lyon, par humanité comme par intérêt, doit la préférence à ses collaborateurs d'élite, et doit savoir accomplir quelques sacrifices en leur faveur... Le tisseur urbain représente une valeur précieuse qu'il faut ménager. Cette valeur est considérable ; personne ne nie que le tisseur lyonnais soit le premier en son genre : son habileté est extrême; nul autre que lui, appuyé sur sa tradition de près de cinq siècles, ne peut produire ces étoffes splendides qui ne sont pas la quantité^ mais qui sont la quahté, qui créent la réputation, et qui sont comme l'enseigne brillante de la Fabrique lyonnaise dans le monde... On ne saurait oublier qu*il ne se forme plus d'apprentis à la Croix-Rousse.

On s'en aperçoit au moment actuel, où il y a pour Lyon le plus heureux retour vers la fabrication d'art et de nouveautés dont il a le monopole; la pénurie des bras en arrêle le grand esspr. Pour ses œuvres supérieures, cette noble industrie de la soie dont, après l'Italie, nous gardons la tradition orientale, n'est plus représentée dans le monde que par quelques milliers de tisseurs retranchés sur le plateau de la Croix-Rousse. Ne pas s'attacher à les faire vivre serait un recul de civilisation. Ces bons ouvriers sont âgés, et, au train rapide des choses, il ne serait point surprenant qu'avant vingt ans, la fabrication d'un beau lampas, d'un velours ciselé ou d'un drap d'or devînt une curiosité historique entretenue coùteusement par TÉtat, comme celle des Gobelins. Et alors Lyon ne serait plus que le centre banal d'une industrie découronnée.

Ainsi conclut Thonorable M. Aynard.

Mais cette conclusion, comme le démontre le silence fait sur sa brochure, n a pas été du goût du commerce lyonnais.

Là, on 3'est dit : les œuvres d'art ne réussissent pas ;

faisons de la camelottel Quand il n'y aura plus de « beaux lampas », de « velours ciselé » ou de « drap d*or », les consommateurs s'en passeront; en tout cas, seront-ils obligés de se contenter des produits approximatifs que la « Fabrique » lyonnaise fera exécuter hors la France. N'est-ellc pas la maîtresse absolue au dehors comme au dedans? Ne sait-elle pas qu'en vertu de l'esprit moutonnier des peuples, la marque de Lyon peut survivre longtemps à la disparition complète des métiers lyonnais, et qu'il lui suffira de disposer encore de cette marque pour donner un prestige très lucratif aux étoffes de contrebande qu'elle estampillera?... Est-ce que le libre«échangc ne promet pas toute sécurité à ses spéculations?

Aussi a-t-elle entendu sans s'émouvoir ces paroles prophétiques de M. Madier de Montjau en 1880 ; « Il faut laisser la porte ouverte aux filés, parce qu'on file soi-même; et aux tissus concurrents des tissus français pendant quelques années, parce que^ dans quelques années, il n*y aura plus en France ni filature, ni tissage; et on filera et on tissera ailleurs. Que les portes

restent donc ouvertes à deux battants! Il faut aller

maintenant tisser en Chine, au Japon. Le travail n'y coûte à peu près rien ; et de longtemps il n'y coûtera pas grand'chose. Lyon perdra son industrie. Ses meilleurs ouvriers, ses métiers s'embarqueront. Le passé dit l'avenir. Le fait accompli fait pressentir celui qui s'accomplira. Gare la religion libre-échangiste! »

Mais tant que le libre-échange régnera, les fabricants ubiquistes et internationaux n'ont rien à craindre.

Prêtres de cette religion, ils vivent de l'autel, et ils bénéficient de la superstition libérale de leurs ouvriers, de ces braves canuts eux-mêmes si jaloux de leur liberté, si fiers, hélas! de ne dépendre de personnel

Longtemps ils ont produit des délibérations de tisseurs, d'apprêteurs, de teinturiers, qui, naïvement, se joignaient à eux pour demander la libre entrée en France des produits étrangers. Chez nous, l'esprit de l'ouvrier est tel, qu'avec le mot Liberté on peut le faire se suicider 1

Ah! ils les connaissaient bien, les pauvres diables dont ils entraînaient l'humeur rêveuse; et M. Madier de Montjau n'allait certes pas Irop loin lorsque, flétrissant cette hypocrisie, il disait devant la Chambre : Cl Pour moi, je ne peux oublier, hélas! que la religion passionnée de la liberté dans le milieu sur lequel je viens d'arrêter vos regards, après l'avoir longtemps observé et étudié, a coïncidé avec des œuvres peu libérales, et pires que cela! »

L'organisation même de la « Fabrique » lyonnaise, perfectionnée par le tissage à la campagne, n'a offert, jusqu'ici, que de trop nombreuses ressources pour égarer les revendications ouvrières et pour fortifier la thèse des ce fabricants ».

Les canuts, par exemple, se plaignent de la concurrence que leur font les ouvriers tisseurs établis autour de Lyon et dans les départements voisins. U se produit

là ce qui arrive pour les blanchisseurs de Paris, aujourd'hui en guerre ouverte contre les blanchisseurs de la banlieue. Ceux-là demandent au Conseil municipal que le linge blanchi et repassé hors de Paris soit frappé d'un droit d'octroi. Prétention inadmissible, car elle ne tendrait rien moins qu'à mettre des entraves au commerce intérieur, à faire revivre le système de protection de province à province si justement aboli en 1789 1 Cette protection-là, dont nous ne voulons à aucun prix, est de la protection inadmissible; et ce dont je m'étonne vraiment, c'est de voir des idées aussi arriérées se manifester à Paris et à Lyon, dans les deux centres les plus démocratiques de la France moderne!...

Comment concilier cet antagonisme déclaré des tisseurs lyonnais contre leurs frères de la capapagne avec les belles professions de foi libertaires et fraternitaires qu'on a pu leur arracher jadis, dans les conférences et les réunions publiques, à l'égard de leurs concurrents étrangers?...

Avec ces braves gens, a beau mentir qui leur parle de choses se passant au loin. Ce qui se passe tout près les touche davantage. La détresse du canut lyonnais lui souffle l'envie contre ses compatriotes pourtant rivés à la même chaine. Et les choses ont été si bien conçues et arrangées dans cette grande ruche du travail lyonnais, que ces mêmes canuts, à qui l'on a fait tendre la main, par-dessus la frontière, à leurs frères italiens, suisses, allemands, syriens, bengalais, n'éprouvent que rancune et jalousie pour leurs frères de la vallée du Rhône, •— leurs véritables frères, ceux-là!

C'est contre eux — pour se protéger contre eux, quand ils se sont abandonnés si moutonnièrement à leurs concurrents d'au delà de nos frontières, — c'est, dis-je, contre les tisseurs de la campagne française qu'ils ont réclamé, comme une sécurité, le tarif de façon fixe. M. Aynard est-il dans le vrai quand il fait observer qu'il y a incompatibilité pratique entre l'établissement d'un tarif fixe et l'infinie variété des façons du tissage de la soie, plus qu'un autre soumis aux caprices de la mode? 11 y a là un point que je ne suis pas en état de trancher. Je ne m'y arrête un instant que pour montrer l'admirable façon dont la « Fabrique » rabroue ses ouvriers quand ils s'embarquent sur cette thèse. Vous croyez peut être qu'elle fait appel à leurs sentiments de justice et de solidarité nationale? Ah 1 bien oui ! Écoutez donc comment elle leur parle :

Un tarif, inconciliable avec ces mouvements impérieux, n'aurait donc pour résultat que de diminuer le champ de travail de l'industrie à Lyon, en rejetant encore le tissage, soit à la campagne, soit à Vétranger, et d'amener par conséquent, dans un temps prochain, une nouvelle dépréciation du prix de façon à Lyon.

Ceci est le maître passage d'une réponse de M. Léon Permezel, président de la Chambre syndicale des soieries, aux membres du Syndicat professionnel de l'Union des tisseurs et similaires, qui avaient exprimé le vœu « qu'une réunion mixte de fabricants et de tisseurs étudiât et arrêtât les bases d'un tarif* ».

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