BtUlelin des Soies, avril
SoU à rétrangerl VsiYeix était précis, limpide. Ou n'y allait pas par quatre chemins. On ne se donnait même pas la peine de chercher des périphrases. Et cela n*a point suffi cependant pour dessiller les yeux des braves canuts!
Dans les milieux populaires, surtout dans ce milieu qui stagne, dit M. Aynard, « entre la résignation et la violence », les vérités les plus évidentes sont lentes à pénétrer.
Tisseurs lyonnais, vous avez été trop longtemps des myopes, et comme on le savait bien, on vous traitait en myopes.
S il est, d'ailleurs, au monde une ville qu'on ait sursaturée de libre-échange, c'est bien la ville de Lyon. Comme certaines soies qui prennent à la teinture jusqu'à cinq ou six cents fois leur poids, la population lyonnaise tout entière est confite dans cette doctrine. Chaque fois que notre régime économique a été mis en question, c'est Lyon, toujours Lyon qui a donné le branle au mouvement libre-échangiste. Et ce mouvement a été dirigé, il faut le reconnaître, par des meneurs d'une remarquable habileté.
S'il vous est arrivé d'aller à la Plaza de la rue Pergolèse, vous avez dû remarquer que lorsque le taureau, devenu « collant », s'acharne sur un picador, les chulos accourent, en agitant leurs capes, et, à grands renforts de cris, s'efforcent d'attirer sur eux l'attention de la béte qui, le plus souvent, s'y laisse prendre. C'est le moment que l'héroïque picador choisit pour détaler.
Les meneurs lyonnais excellent dans cette manoeuvre. Quand la lutte économique s'engage, ils organisent une bruyante diversion. Ils crient; « Sus au blé!... Sus au bétail!... Sus au coton!... » Et, entre temps, le marchand de soie s'esquive.
La manœuvre a réussi depuis 1860. Elle avait été fort bien exécutée par ces braves ouvriers lyonnais eux-mêmes, qui s'étaient laissé inconsciemment enrôler par leurs seigneurs et maîtres.
On a essayé de la recommencer tout récemment en faveur* du tissu de soie pure; mais, cette fois, tout en voulant mieux faire, on a opéré moins adroitement; et, par surcroît, la quadrilla a refusé d'intervenir.
La chose vaut la peine d'être contée.
Le « Comité de la défense des soies » — lisez le commerce de Lyon — s'est avisé de constituer un « Comité ouvrier », chargé de parler au nom de la Ccoix-Rousse. Impudence et imprudence!... Quand les canuts ont entendu ce Comité — où ne se trouvait aucun des leurs — déclarer avec aplomb, dans des réunions publiques, « que les ouvriers de la Croix-Rousse étaient d'accord avec la « Fabrique » pour réclamer, en même temps que la franchise des cocons et de la grège, la « libre entrée des soieries », ils ont été surpris de cette usurpation de mandat, et ils ont commencé par protester en masse. De quel droit se permettait-on de les engager ainsi sans qu'ils eussent été consultés? L'audace du procédé devait cacher une manœuvre.
Us n'ont pas tardé à la découvrir.
L'idée leur est venue, — à ces braves canuts qui
entendaient toujours chanter la gloire de nos exportations de soieries, — Tidée leur est venue de r^arder enfin les tableaux de douane, côté des importations.
Ils onl vu que la porte était grande ouverte aux soieries qu'ils confectionnent, aux tissus de soie pure, et qu'il en entrait en France des quantités énormes; ils y ont vu, en même temps, que Timportation des soieries mélangées était relativement peu importante, en raison, précisément, des droits dont on frappe cette catégorie de produits. Et ils se sont fait ce raisonnement très simple : a Ce n'est pas étonnant si nous subissons annuellement cent jours de chômage... Ce n'est pas étonnant si nous avons des salaires de maçons, conmie dit Thonorable M. Aynard. Ce n'est pas étonnant si nos soixante mille métiers d'autrefois sont tombés à quinze mille, dont la moitié, tout au plus, travaille... Ces millions de tissus dont la France a besoin pour sa consommation ou pour ses exportations arrivent tout faits en France au lieu d'être faits par nous. Ils nous mangent nos salaires, ils nous rognent d'autant notre pain... Les journaux et les orateurs du « Comité des soies » nous disent que si nous manquons de travail, c'est que la mode n'est plus aux étoffes de soie pure. Si cela était vrai, si la mode était pour quelque chose dans nos chômages, on retrouverait dans les importations de similaires étrangers l'équivalence de cette dépression. Or, c'est tout le contraire : alors que dans la moyenne des dix années qui vont de 1876 à 1886, l'importation des soieries pures étrangères est de cent soixante-huit mille quatre cents kilos,
nous la voyons, en 1890, monter au chiffre de six cent cinquante-deux mille neuf cent soixante-quinze kilos, soit une augmentation de deux cent quatre-vingtsept pour cent.
Et tandis que nos importations grandissaient, nos exportations tombaient, pendant la même période, de deux millions soixante mille deux cents kilos à un million deux cent soixante et onze mille six cent vingt, soit une diminution de plus de trente-huit pour cent.
Et tandis que notre travail, à nous, était livré sans défense à la concurrence suisse, italienne et allemande, l'exportation des tissus mélangés — des tissus protégés
— n'a cessé de grandir, en dépit des droits qui frappent la principale de leurs matières premières... Bien mieux, les métiers qui chôment le moins sont précisément ceux qui fabriquent les tissus protégés.
C'est ainsi que nos exportations de mélangés qui étaient en 1830 — c'est-à-dire avant les derniers traités
— de un million trois cent dix-neuf mille deux cent soixante-dix kilos, sont montées, en 1890, à deux millions cent quatorze mille cinq cent quatre-vingtquinze kilos, soit une augmentation de soixante pour cent; tandis que l'importation atteignait seulement deux cent trente-trois mille kilos.
Et l'on dit que l'on nuit à l'exportation d'un produit lorsqu'on le protège !
« La vérité, c'est qu'on nous trompe : nous allons mettre ordre à cela... »
Un beau matin de janvier 1891, on apprenait, avec stupéfaction, dans la « Fabrique », que le canut mal
informé venait d'en appeler au canut mieux informé î I^s quatorze Chambres syndicales ouvrières de Lyon s'étaient réunies, et, d'un vœu unanime, avaient demandé des droits de douane sur les soieries étrangères jusqu'ici épargnées!
Mieux encore, ces Syndicats constatant que les députés et les journaux de Lyon épousaient les seuls intérêts du négoce et délaissaient les leurs, ces Syndicats prirent le bon parti. Ils écrivirent bravement à M. Méline, président de la Commission des douanes, pour se recommander h sa sollicitude.
Voici leur lettre :