SIÈGE SOCIAL
27 j rue des Capucines, V X.YON
LyoUj le 49 février 1891.
A Monsieur Méline^ Président de la Commission des douanes.
Monsieur le Président,
Le Syndicat de l'Union des Tisseurs et similaires, dont le siège est à Lyon, 27, rue des Capucines, a l'honneur de vous communiquer Tordre du jour qu'il a voté, après la visite que lui a faite M. Jonnard, rapporteur de la Commission, pour l'entrée en franchise des cocons et des filés.
Qu'il nous soit permis, monsieur le Président, de renou-
vêler à M. Jonnard, en cette circonstance, l'expression de nos remerciements.
<r Le Syndicat, dans sa séance extraordinaire du lundi 9 février 1891, à onze heures du matin, a voté Tordre du jour suivant :
» Après un échange d'observations, le Syndicat décide :
» 1^ Il y a lieu de réclamer l'entrée en franchise des cocons et des soies grèges non ouvrées ;
» 2® De demander que les tissus étrangers soient frappés d'un droit relativement élevé à leur entrée en France.
» Ces deux propositions, mises aux voix séparément, sont adoptées à l'unanimité. »
Le Président de la séance, Le Secrétaire,
Signé : chabert. Signé : a. simond
Monsieur le Président, il est du devoir des membres du Syndicat de vous dire quelle est sa situation au point de vue de sa constitution, et quelles sont les considérations qui lui ont fait voter l'ordre du jour ci-dessus.
Son existence remonte au commencement de 188 i; à peine fondé, des élections partielles au Conseil des prud'hommes eurent lieu, et il vit les candidats qu'il présentait ■ obtenir la grande majorité. Ce succès ne fut pas éphémère : dans deux autres élections, se succédant et espacées de plusieurs années, il eut aussi la majorité. C'est vous dire, monsieur le Président, qu'il compte dans son sein les représentants directs de la corporation des tisseurs, c'est-à-dire les dix membres ouvriers qui entrent dans la composition du Conseil des prud'hommes de la soierie ; par conséquent, il peut, avec une certaine autorité, parler au nom de la corporalion.
Tout en reconnaissant que la sériciculture et la filature, dans leur demande de protection fournissent des arguments qui méritent toute l'attention du gouvernement et des Chambres ; nous reconnaissons aussi qu'en raison de l'im-
possibilité à la sériciculture de pouvoir fournir la quantité de soie qui est nécessaire à la fabrication des tissus, ils reconnaissent également que, si les cocons et les filés étaient assujettis à un droit à leur entrée en France, ce résultat porterait atteinte à notre industrie déjà si éprouvée, et dont nous, tisseurs de Lyon, nous supportons déjà toutes les conséquences. Néanmoins, monsieur le Président, nous ferions injure à notre esprit de justice et d'égalité si nous abandonnions nos frères les sériciculteurs et les filateurs, si notre égoïsme les délaissait. Le gouvernement a fait des propositions en leur fjiveur; nous ignorons si elles sont suffisantes, mais nous ne doutons pas qu'après tous les efforts qui ont été faits par la filature pour améliorer sa production et dont la Fabrique lyonnaise a retiré profit, nous ne dou-^ tons pas, disons-nous, que le gouvernement donnera à ces industries toute la protection qu'elles méritent, afin qu'elles puissent se relever et retrouver la prospérité perdue.
Un Comité ouvrier s'est constitué dans un cercle où n'étaient invités que les membres dudit et quelques amis pour entendre une causerie faite par M. Noiot, conseiller général du premier canton de Lyon, sur la défense du marché des soies. CeJit comité, organisé par les marchands de soie et quelques fabricants, se dit autorisé, par les syndicats ouvriers, à demander dans diverses réunions et banquets que les soies grèges et les tissus entrent en franchise. Ici, monsieur le Président, nous appelons toute votre attention ; nous vous demandons la permission de jeter un regard rétrospectif sur ce que nous étions il y a trente ans et sur ce que nous sommes aujourd'hui. Avant les traités de 1860, il y avait à Lyon soixante à soixante-dix mille métiers à bras, il n'en existe plus maintenant que seize à dixsept mille ; à peine la moitié sont-ils occupés ; et c'est ce libre-échange que l'on veut maintenir ! ! Quels sont donc les intérêts que soutiennent ces ouvriers qui ont la prétention de parler en notre nom ? Si encore ces tisseurs qui sont assez heureux d'avoir du travail, étaient rémunérés conve-
•nablement, ce serait une raison qui aurait pu militer en faveur de leur demande ; mais il n'en est pas ainsi, les prix de façon ont subi une diminution de cinquante, soixante et même soixante-dix pour cent : et c'est le statu quo d'une pareille situation que des ouvriers osent demander ? Quelle aberration !
Cependant, si nous examinons le tableau des douanes, là sous nos yeux, nous y voyons des chiffres éloquents ; il faut être aveugle ou y mettre beaucoup de bonne volonté pour ne pas reconnaître que les soieries pures étrangères, exemptes de droit à leur entrée, ont subi une progression effrayante, et cela à notre grand détriment. Nous remarquons, au contraire, que les rubans en soie pure ou mélangée, et qui sont frappés d'un droit, ont vu leur importation diminuer au profit de Saint-Étienne. Cet exemple seul nous suffirait pour justifier notre ordre du jour ; il n'est pas le seul; nos tissus mélangés, qui sont protégés, et dont les filés entrant dans leur composition, coton, laine ou schappe, payent un droit, n*ont pas vu non plus leur fabrication se ralentir.
Nous concluons de tout ce que nous vous disons, en mauvais termes sans doute, mais sincèrement, qu'à toutes les industries nationales la situation qui leur est faite par les traités de commerce est intolérable; qu'il est temps que des mesures sages, mais exemptes de toute faiblesse, viennent arrêter à notre frontière les matières fabriquées qui jettent la désolation et la misère au sein de la grande famille des industriels et de leurs précieux collaborateurs.
En terminant, monsieur le Président, excusez-nous de cette trop longue lettre qui, cependant, ne contient qu'une faible partie de ce que nous aurions pu vous dire, mais dont vous reconnaîtrez avec nous toute l'exactitude des faits qui y sont relatés.
Nous espérons que les tisseurs lyonnais trouveront en vous un défenseur de leur industrie séculaire si fortement compromise.
Agréez, monsieur le Président, l'assurance de nos respectueuses salutations.
Le président : Les secrétaires :