‹ La comédie libre-échangisteChapitre 33 sur 38 · CHAFFARDON. A. SIMON, DUPONT, BOUCON · texte numérisé non relu

CHAFFARDON. A. SIMON, DUPONT, BOUCON

Les vf ce-présidents :

BUREL et CIIABERT.

Les conseillers pnuTlwmmes de la soierie :

MASSON, J. JAFFEUX, DREVET, BUREL, BOUCON, CHAFFARDON, CHABERT, PONCET, DOUBLIEZ, MILLERON.

La lettre des tisseurs lyonnais — qui concluait, comme on le voit, par d'excellentes déductions, à la nécessité de protéger les soieries pures, comme Ton protège les tissus mélangés — fut lue dans les couloirs de la Chambre. Qu'on juge de la surprise : les ouvriers lyonnais faisaient appel au système protecteur ! C'était une sensation nouvelle pour le monde parlementaire.

Certains députés lyonnais, interpellés à ce propos, ont feint de ne point prendre la chose au sérieux. Ces syndicats ? un ramassis de socialistes. Des ouvriers de la catégorie de ceux qui ne veulent pas travailler! la lie lyonnaise! des boulangistes, peut-être; sûrement même.

Le « Comité des soies d éprouva toutefois le besoin de parer le coup. Tout de suite, il décida d'organiser une contre-manifestation, et il requit le concours de M. Burdeau, député, qui n'était pas homme à décliner éette corvée glorieuse. M. Burdeau, populaire à Lyon,

pour avoir quelque peu conduit un Jacquard avant d'entrer à TÉcole normale, devait, pensaitK)n, avec deux ou trois phrases bien senties, ramener au bercail toutes les brebis égarées, et totam nutu freine facere... la Croix-Rousse.

On annonça donc pour le l*"" mars une réunion publique au Grand-Théâtre, organisée par le fameux « Comité ouvrier ». Le maire de Lyon, les députés de Lyon, la Chambre de commerce de Lyon, toutes les soies du Capitole, enfin, y assisteraient pour donner plus de solennité à la cérémonie, et, surtout, plus de poids à Tordre du jour qui devait sanctioimer la démonstration de Torateur.

L'occasion se présentait à souhait pour les syndicats de la Croix-Rousse, tisseurs et similaires. Ces braves gens, — encore un peu naïfs, comme on va voir, — sollicitèrent aussitôt un miUier de cartes d'entrée, soit la moitié des places que contient la salle.

Cela ne faisait pas du tout Taffaire du comité organisateur qui avait son public préparé d'avance. Au lieu des mille cartes demandées, il en accorda une centaine donnant droit à pénétrer dans le théâtre... quand celui-ci serait déjà plein. — La réunion, du moins, serat-elle contradictoire? demandèrent les canuts ainsi évincés. — Pas le moins du monde ! ce sera une conférence. — Eh bien I puisque c'est comme cela, nous n'y assisterons pas, dirent-ils, nous n'irons pas figurer en nombre infime dans une salle toute faite, nous perdre dans un auditoire résolu à voter ce que l'orateur voudra. Nous ne vous donnerons pas ce facile triomphe;

nous ne tomberons pas dans le piège. Seulement, nous, ouvriers, nou3 qui sommes intéressés à la question, nous organiserons, deux heures après la vôtre, ime réunion publique, contradictoire celle-là; elle aura lieu chez nous, à la Bourse du Travail, et nous y serons tous; non pas seulement ceux qui vendent ou les commis de ceux qui vendent, mais, à côté d'eux, ceux qui produisent.

La réunion du Grand-Théâtre eut lieu.

Dès une heure et demie, les fauteuils d'orchestre, les première et deuxième galeries étaient occupés par les notabilités du commerce de Lyon et des départements voisins. On ouvrit ensuite les troisième et quatrième galeries aux gros chefs d'atelier, usiniers, teinturiers, apprêteurs, qui obéissaient au mot d'ordre donné par les marchands de soie et gros commissionnaires, dont les agents disséminés dans la salle étaient chargés de s'assurer si tous leurs obligés étaient exacts au rendezvous.

Quant à l'élément ouvrier, on le cherchait vainement dans la salle. Les canuts étaient dans la rue, contenus par des escouades de gardiens de la paix qui devaient leur permettre d'entrer lorsqu'il n'y aurait plus de place nulle part.

Dès son arrivée à Lyon, M. Burdeau aVait été mis au courant de ce qui se passait à la Groix-Rousse. Se rendit-il compte que le mouvement était plus sérieux qu'on ne l'avait dit ? Probablement* Ce qu'il y a de certain, c'est que le Jupiter du « Comité des soies » remisa son tonnerre et que, bien que sûr de son audi-

toire, il n osa pas aborder la question des tissus, encore moins la soumettre au vote. La première partie de sa conférence roula sur la nécessité de maintenir la libre entrée du cocon et de la grège ; la seconde, qui devait porter sur la franchise des soieries pures, fut remplacée par une diatribe contre les protectionnistes, contre la Commission des douanes, conire M. Méline, contre les gros propriétaires, contre l'oligarchie industrielle des cotonniers, etc., etc., etc. L'orateur n'oublia pas d'agiter l'hydre des représailles, le spectre de l'Allemagne s'cmparant de notre marché extérieur, et fit ronfler en conscience la peau d'âne du lieu commun. Entre temps, il déclara que, déjà, la population de Lyon succombait positivement sous le poids énorme des impôts douaniers. Il ne craignit pas d'assurer que le pain (?), la viande (?), le vin (?) étaient hors de prix du fait de ces droits de douane, et que la Fabrique elle-même avait à subir des droits prohibitifs sur les filés de coton, vous savez, ces fameux droits qui diminuent de trente-deux francs les trois cents francs qui protègent les tissus mélangés. Et alors, dans un mouvement d'indignation qu'il était impuissant à contenir, il s'écria :

— Mais jusqu'où ira donc la patience lyonnaise...?

Si ce beau cri fut acclamé! je vous le laisse à penser. Mais la réponse à la lettre adressée par les quatorze Chambres syndicales à M. Méline? la réponse aux revendications protectionnistes des canuts? la démonstration formidable qui devait enrayer le mouvement de résistance parti de la Croix-Rousse? On l'attend encore.

M. Burdeau, qui était venu à Lyon pour pourfendre

LÈS DESSOUS bli LiBRE-ÉCHANGE LYONNAIS îi08

les syndicats ouvriers, s'est borné à enfoncer une porte ouverte.

En effet, après que la toile fut tombée, au Grand - Théâtre, sur le dernier actq de cette pitoyable comédie, les ouvriers réunis à la Bourse du Travail, reprenant des vœux émis dans leurs réunions des 19 et 21 février, proclamaient, à leur tour, la nécessité de laisser entrer en franchise la soie et la grège, tout en reconnaissant qu'il fallait venir en aide à la sériculture et à la filature; mais, avec une énergie sans seconde, en dépit des protestations des envoyés du « Comité des soies », ils réclamaient sur les tissus de soie pure des droits triples de ceux qu'avait votés la Commission des douanes. Aux tirades de M. Burdeau sur les bienfaits du libre-échange, ils répliquaient que le régime de 1800 avait profondément ébranlé, dans tous ses organes, la fabrication lyonnaise, œuvre lente, patiente et solide des siècles; ils disaient que la suprématie de la soierie française avait été sacrifiée pour servir les calculs du pur négoce; ils ajoutaient que, depuis Tinauguration du libre-échange, leurs salaires avaient baissé de plus de soixante pour cent; et ils déclaraient qu'il était temps d'en finir avec un système économique qui les vouait au chômage, à la dispersion, et préparait la ruine de l'industrie lyonnaise.

Le « Comité de défense des soies » ne voulut pas cependant avouer qu'il était battu. Il fallut tirer parti quand même de cette réunion du Grand- Théâtre organisée soi-disant par les Comités ouvriers de Lyon. Alors, il envoya aux journaux de Paris de longues

dépêches destinées à donner le change, encore une fois, à Topinion publique. Du droit sur les tissus, de l'attitude et des délibérations des syndicats ouvriers, plus un mot. Au contraire, un récit tendant à prouver que la plus touchante union régnait, comme toujours, entre la « Fabrique », le commerce et les ouvriers de la soie. Pour compléter Tillusion, on n'avait garde d'oublier de parler d'un banquet de deux cents couverts offei't par les Comités ouvriers aux membres du Comité des soies, banquet donné à la Croix-Rousse..., et qui a coûté près de douze cents francs, si j'en crois l'indiscrétion d'un journal de Lyon.

Les canuts ont sans doute trouvé qu'il eût été de bon goût de choisir un autre quartier que le leur pour y donner, en leur nom, de telles agapes.

M'est avis que le commerce de Lyon joue un peu hardiment avec le feu, et qu'il lassera peut-être plus tôt qu'il ne le croit a la patience lyonnaise »..• Enfin ! cela le regarde.

J'ai hâte d'en finir avec ce sujet ; mais plus on creuse cette intéressante question lyonnaise, plus on découvre qu'il y a, sous couleur du libre-échange, de dupes et de victimes sacrifiées à l'égoïsme du gros négoce et des grands seigneurs de la Fabrique.

Je dis « grands seigneurs » parce que, dans les rangs de la Fabrique elle-même, il y a des fabricants de moin-

dre envergure qui s'accommoderaient fort bien du seul marché national et qui désirent, en secret, l'abolition du régime libre-échangiste.

En secret! Ils ont donc des raisons pour ne pas exprimer hautement leurs vœux? Oui, et de sérieuses.

Le « Comité de la défense des soies » est inspiré et dirigé surtout par des banquiers, de gros marchands de soie et d'opulents teinturiers dont les intérêts cosmopolites ont fait des libre-échangistes intransigeants. Or, beaucoup de fabricants ont besoin du crédit de ces messieurs. Ils y recourent à l'occasion, ou peuvent entrevoir la nécessité d'y recourir. La prudence leur conseille de ne pas émettre des idées opposées à celles des gens dont la bienveillance leur est précieuse. Lorsqu'on apprit à Lyon que la Commission des douanes avait repoussé le droit sur le cocon et la grège, plus d'un d'entre eux, suivant l'exemple donné par la Chambre de commerce, illumina la façade de sa maison, qui se serait abstenu bien volontiers... s'il l'eût osél

Au fond, ceux-là espèrent que la Chambre votera le droit sur les tissus étrangers; et, s'ils n'expriment pas publiquement cet espoir, c'est, non seulement pour ne pas se couper le crédit auprès des gros bonnets du « Comité de défense », mais encore pour ne pas s attirer la rancune des commissionnaires français ou étrangers à qui cette mesure sera certainement désagréable.

Nous connaissons plus d'un fabricant lyonnais dans cette situation; celle-ci nous a été exposée en maintes lettres dont les signataires ont bien voulu se confier à notre discrétion.

Je peux, sans trahir mes correspondants, citer quelques passages de leurs lettres.

L'un d'eux Texprime ainsi :

... Notre conduite, au premier abord, ne vous semblera pas très fière, monsieur. Mais, à la vérité, nous jouerions trop gros jeu si nous nous mettions en avant. Depuis la création des grandes maisons de vente de Paris, tous les commissionnaires qui s'occupaient de la province ont disparu, et, avec eux, bon nombre aussi de commissionnaires étrangers. La vente des soieries se fait de plus en plus par un petit nombre de maisons de la capitale, lesquelles, hélas ! prennent à rétraoger plus de soieries qu*en France même. Nous sommes presque entièrement dans leurs mains. Malheur à celui qui forcera les maisons à modifier leurs plans d'opération ! Il sera mis à Tindex, délaissé, ruiné!... Il en sera de même du fait des commissionnaires pour l'étranger, car les drawbacks sont impraticables. — Je ne m'arrête pas à cette opinion de mon correspondant, je me borne à citer le texte. — De sorte que le fabricant délaissé n'aura plus comme autrefois la ressource de s'adresser à d'autres acheteurs ; il mourra vite, car sa naïveté, son imprudence ne lui seront pas pardonnées en faveur de son courage.

Il ajoute :

Force est donc aux Lyonnais encerclés ainsi d'une façon infranchissable, de s'en rapporter aux pouvoirs publics à qui il incombe de protéger les faibles et de traiter toutes les questions au point de vue de la justice et de l'équité.

Un autre nous dit :

On s'imagine à Paris qu'il y a unanimité chez les fabricants lyonnais, et que tous ne voient que par les yeux du

Comité dit de la défense des soies. Ah! si Ton connaissait le fond des choses! Mais on ne le connaît pas. Aussi pourra-t-il arriver que la Chambre, tout en votant des droits sur les soies étrangères, laisse entrer les tissus en franchise, attendu que personne, dans la députation lyonnaise, n'a élevé et n'élèvera la voix pour demander la protection contre ces articles... S'il en arrivait ainsi, la ruine de Lyon serait irrémédiable.

Et ne croyez pas que mon correspondant se borne à énoncer une affirmation. Écoutez les raisons qu'il donne à l'appui:

1® En ce qui concerne la prospérité du marché intérieur et le développement de notre exportation :

Certains fabricants étrangers ont établi à Paris des maisons de vente, au moyen desquelles ils sont constamment au courant des affaires qui se traitent ; et non seulement ils courent sur les affaires avec leurs propres échantillons, mais ils les enlèvent souvent avec des matériaux, dessins, échantillons qui appartiennent à nos nationaux. Avec les droits que nous souhaitons, leurs comptoirs de vente deviendraient impossibles, nous serions délivrés de leur présence si nuisible, et Paris, qui commande au commerce intérieur, ainsi qu'à une forte partie de l'exportation des soieries, obligé de s'approvisionner à l'intérieur, n'aurait plus intérêt à soutenir nos rivaux étrangers, et à les renseigner comme il le fait, souvent et toujours à notre détriment.

Privées de la consommation française, les fabriques étrangères perdraient de leur importance ; elles deviendraient moiqs redoutables sur les marchés d'exportation où, pour la raison inverse, la fabrication française arriverait à lutter plus puissamment.

Maîtres du marché national, les fabricants français, au-

tant pour satisfaire à toutes les demandes éventuelles du marché, que pour diminuer la proportion de leurs frais généraux, développeraient leur fabrication : ils se mettraient à travailler plus largement, et pour l'intérieur, et pour l'exportation*

Les bénéfices certains de l'intérieur leur permettraient d'écouler le trop-plein éventuel, ou les articles spécialement faits pour l'exportation, à des prix plus bas que jamais, voire même aux prix de revient. Dès lors, la concurrence française deviendrait écrasante pour l'étranger; et Lyon retrouverait certainement les beaux jours de son ancienne prospérité.

La protection assurerait donc la situation des fabricants français vis-à-vis du marché intérieur et les fortifierait visà-vis de l'exportation.

2<» En ce qui concerne le spectre des représailles (je recommande tout particulièrement à nos députés cette argumentation qu'ils n'ont pas encore entendue) :

Les adversaires de la protection soutiennent que notre exportation serait enrayée par les représailles de l'étranger ; que c'est là une conséquence inévitable, surtout du côté de de l'Angleterre qui absorbe la plus grande partie de nos débouchés.

Ces représailles, qu'on nous représente comme si redoutables, sont des fantômes qui ne sont pas à craindre. Us ne viendront sûrement pas des pays dont les habitants ne portent point de soieries ou qui, en consommant,, n*en fabriquent point. Et présentement, il est incontestable que la plupart des pays qui produisent des soieries se protègent depuis plusieurs années par des droits incessamment relevés.

Les États-Unis et la Russie, par exemple, ont des droits presque prohibitifs, la Russie surtout. L'Allemagne a des droits contre nous qu'elle est obligée de répéter contre ses

voisins compris dans le traité de Francfort; de sorte que tout le mal qu'on peut faire à la France de ce côté est à peu près fait.

Reste l'Angleterre qui admet nos soieries en franchise. Et alors on objecte que nous lui vendons infiniment plus que nous ne lui achetons.

Ici, il faut distinguer entre la consommation de TÂngleterre proprement dite et les soieries qui, bien qu'expédiées dans ce pays, ne font qu'y transiter.

La consommation des soieries françaises est relativement faible dans les Iles -Britanniques. Malgré les droits nouveaux, nous en garderions certainement une grande partie, avec la consolation de fabriquer nous-mêmes tout ce qu'elles ne pourraient plus nous livrer. Et voici que nous pensons même que, sur le reste des achats anglais qui est très considérable, nous ne perdrions rien de nos livraisons accoutumées. Les Anglais sont des camionneurs par eau : parmi ceux qui nous achètent, le plus grand nombre ne le fait que pour revendre dans le monde entier, partout où ia"marchandise peut être placée. Il n'est donc pas à craindre que ceux d'entre eux qui se livrent au métier lucratif de la revente des soieries renoncent à leur commerce en raison de droits qui, d'ailleurs, ne les atteindront pas, et que, dans tous les cas, ils sauraient éviter en n'abordant pas en Angleterre, si, d'aventure, ce pays exerçait des représailles.

Parmi les fabricants lyonnais, certains ne travaillent que pour Texportation et ne font guère travailler qu'en dehors de la France, n'ayant pas besoin, pour leur commerce, d'articles de tout premier ordre. Ceux-là, d'accord avec les banquiers et les gros bonnets de la teinture ou du trafic de la soie, sont les plus remuants, les plus habiles aussi à faire croire que leur intérêt personnel est l'expression de l'intérêt général. Ajoutons

que la plupart sont des étrangers installés en France, à cause de Timportance exceptionnelle du marché de Lyon. Mais, à côté des fabricants de sang cosmopolite et de triple essence libre-échangiste, il y a à Lyon des fabricants français qui font fabriquer pour le marché national et principalement pour Paris, son centre le plus actif. Autant qu'il est en eux, ils font travailler Touvrier français. A eux seuls ou presque à eux seuls, le canut de la Croix-Rousse doit le peu d'ouvrage qui lui reste. Ai-je besoin de dire que nos honorables correspondants appartiennent à cette seconde catégorie?...

Eh bien, ils sont protectionnistes. Ils ont vu de près le danger; aujourd'hui, ils considèrent que la protection « est le seul remède à la situation critique de la Fabrique lyonnaise et le seul moyen de ramener l'activité à la Croix-Rousse ».

Lisez aussi c tte observation très juste au sujet de la mode qu'on accuse d'être la maîtresse absolue de la fabrication lyonnaise et la seule cause des chômages :

Certains répondent à cela : « Que voulez-vous?... il n'y a pas de remède... C'est la Mode qui a fait délaisser les soieries lyonnaises... la Mode est une souveraine dont Tautorilé est absolue; il n'y a qu'à s'incliner... »

Je veux bien . Mais, sans toucher à la reine, ne peut-on pas cependant se demander ce qu'elle est?... La Mode vient de Paris, elle étend son sceptre sur tout l'univers civilisé ; c^est une Majesté redoutable. Elle est créée, eu ce qui concerne les étoffes, par un très petit nombre de maisons qui visent plutôt à la complication des arrangements du costume, qu'à leur simplicité qui permettrait l'étalage d'une

belle étoffe ; la Mode emploie des articles bas prix afin de pouvoir plus aisément varier les formes : elle a soin, sous prétexte d'économie, de faire rejeter les éioffes riches ; mais c'est uniquement parce que, ainsi confectionnés, les vêtements dureraient trop et n'auraient pas besoin d'être si fréquemment renouvelés.

Ces agissements sont déplorables pour Lyon.

Avec des droits de quarante à cinquante francs par kilo, ces articles étrangers ne traverseraient plus la frontière ; les Lyonnais reprendraient le dessus et feraient, comma autrefois, prévaloir les articles solides et de bon goût où ils excellent.

Les grands fabricants de nouveautés s'entendaient autrefois avec les créateurs de la mode et les intéressaient pour faire prendre tels ou tels tissus qu'ils voulaient fabriquer... Aujourd'hui, c'est encore un peu de même, mais ce sont les étrangers qui ont remplacé les Lyonnaii...

Des droits sur les soieries étrangères apparaissent donc comme le moyen unique de raviver le travail national dans cette branche : il faut absolument refouler les produits étrangers qui nous envahissent et nous tuent.

Parcourez enfin cette lettre d'un autre fabricant. Il est d'avis, lui, qu'il ne faut pas se laisser impressionner outre mesure par l'argument consistant à dire : un droit sur le cocon tuerait le marché de Lyon :

Quel que soit le régime économique que Ton adopte, la modification de l'importance relative des divers marchés se continuera. La force des choses amènera la création de grands marchés sur les lieux de production où les marchandises séjourneront et d'où elles ne partiront que pour aller tout droit aux industries consommatrices. L'habileté de la Fabrique lyonnaise, la « haute valeur » de ses commerçants, comme dit M, Aynard, ne pourront rien contre l'iné-

luctable. On nous parle du marché de Milan ; on nous répète que toute modification au régime douanier actuel compromettrait irrémédiablement à son profit le marché lyonnais, et l'on ergote sur Tefiet des droits mis sur les soies italiennes depuis 1888.

Mais voilà beau temps que Timporlance du marché de Lyon est contre-balancée par celle du marché milanais qui, grâce au Saint-Gothard, est infiniment mieux placé que le nôtre pour approvisionner la Suisse et l'Allemagne.

A-t-on la prétention aussi d'empêcher qu'un autre centre se crée à Moscou, en attendant que New-York absorbe aussi exclusivement toutes les affaires d'Amérique? Tous ces marchés s'établissent au milieu des nouveaux centres de fabrication de soieries ; et il est un peu tard pour s'apercevoir de ce qu'il y aurait eu à faire en France contre l'ex pansion à l'étranger d'une fabrication dont nous avions jadis presque le monopole. Au surplus, la plupart des comptoirs étrangers vont prendre, eux aussi, plus d'impor tance chaque jour aux dépens de Lyon et des marchés européens : mais qui donc les a créés, ces comptoirs, si ce n'est MM. les marchands de Lyon, dont la trop grande habileté se retourne contre eux?...

Car, à force d'aller chercher et d'aller créer à l'étranger des éléments de concurrence à la production française, ils ont fini par y créer un arsenal tout rempli d'armes pour les battre et pour vous battre, ouvriers lyonnais, vous que l'on faisait crier : bravo ! Le marché lyonnais de consommation réelle, soyons-en bien persuadés, conservera son importance si Ton protège la fabrication de la soierie ; il augmentera même notablement comme marché de production, si, par un moyen quelconque, on développe aussi la production de la sériciculture et de la filature françaises.

Quand donc on dit aux ouvriers que Lyon manquerait de soies si la soie était protégée en France et que

raliinent nécessaire de leur travail leur ferait défaut, on abuse de leur crédulité, comme on abuse de celle du public. En effet, est-ce que la soie manque actuellement sur la place de Lyon ? Non, n'est-ce pas ? Et cette surabondance de matières, signalée par M. Aynard lui-même, empêche-t-elle les chômages et les bas salaires dont on se plaint à la Croix-Rousse? La protection déplacerait le marché des soies au profit de Londres, dit-on I Est-ce parce que le marché de Londres s'était protégé par des taxes douanières que Lyon Ta supplanté?...

Au reste, ce n'est pas le « déplacement du marché des soies » qui inquiète les ouvriers de la fabrique, et les véritables fabricants qui font travailler en France ; mais bien le « déplacement de l'industrie lyonnaise »*

Voilà qui leur importe davantage.

Le lecteur est édifié.

U connaît^ maintenant, les dessous de ce libre-échange qui en a si longtemps imposé au public.

Il sait ce que sont ces pseudo-industriels qui prétendent donner le la de notre régime économique, qui le prennent de si haut avec les autres industries.

La Chambre saura, quand ils viendront parler A'art et de progrès, ce que signifient ces mots dans leur bouche.

Des progressistes, les Lyonnais? Eux qui entretiennent

aie LA COMEDIE LIBRE-ECHANGÏSTii:

Torganisalion ouvrière la plus rétrospective qu'il y ait en France ! Eux qui mesurent encore par once et par aune, comme si le système métrique n'avait pas été inventé I

Mais ils le sont si peu, progressistes, ils sont si peu des industriels, et veulent si peu l'être, qu'ils n'ont pas même su créer pour leurs tissages de mélangés les filatures de coton qui leur seraient nécessaires.

Dans le Nord, il n'y a pas de tissage important qui ne se soit annexé une filature pour produire les numéros dont il a besoin. A Lyon, rien de pareil. Il faudrait risquer des capitaux, prendre la charge d'ouvriers. Cela n'est pas lyonnais, ça! On achète son fil de coton tout fait, on veut surtout pouvoir lacheler, de préférence, à l'étranger, toujours à l'étranger!

Progressistes, non. Libéraux, moins encore. Habiles, certes ! Et rien qu'habiles. M. Aynard s'est efforcé de nous le démontrer. 11 y a réussi lumineusement ; peutêtre plus qu'il ne l'aurait souhaité...

Quand, en effet, toutes nos industries travaillent à perfectionner leurs produits, la plupart des articles de la Fabrique lyonnais» n'offrent plus guère de la soie que le mirage et 1 illusion. On peut dire que la fameuse vitrine de l'Exposition était un riche écran dissimulant une double misère : la misère des canuts et la misère des étoffes.

Du premier au dernier jour de Tannée, les autres industries ont à faire face aux charges de leur capital, à l'amortissement de leur outillage. Et cependant elles assurent le salaire à leurs ouvriers ; elles acceptent de

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prendre charge d'âmes. Elles font plus, elles créent pour leurs travailleurs, des économats, des cités ouvrières, des salles d'asile, des crèches, des écoles, des participations aux bénéfices ; pour leurs invalides, de$ retraites, des caisses de secours. — Cherchez quelque chose de pareil ou même d'approchant chez les progressistes lyonnais ! Tout ce qu'ils peuvent faire pour leurs amis les ouvriers, c'est de leur donner des conférences au Cercle philanthropique. Ds les nourrissent de principes, ils les abreuvent de discours. Ils leur assurent» en guise de pain, le verbe libre-échangiste, la parole de vie, qui se vend, chaque jour, vingt-cinq centimes dans le Journal des Débats et un sou dans les petits journaux de Lyon.

Plus criante encore est la différence entre ces modernes fermiers^ généraux et nos agriculteurs, qui se comptent par millions. Outre les avances d'argent, le service des salaires, les risques généraux qui incombent à ces derniers, comme aux véritables industriels, ils ont contre eux l'incertitude de la récolte; et souvent il suffit d'une épidémie, d'une gelée, d'un orage, pour anéantir en quelques jours, en quelques minutes par* fois, le résultat d'une année d'efforts. — A Lyon, le seul risque que Ton coure, c'est de gagner un peu moins d'argent cette année que la précédente ; mais en perdre, jamais ! Vous en avez la garantie de M. Aynard, bien informé.

Le véritable industriel, alors même qu'il n a pas de commandes, fait marcher ses métiers quand même.

L'agriculteur laboure, ensemence, fume, engrange, sans savoir s'il vendra sa récolte. Ouvrier d'usine, ouvrier de ferme, auront eu du pain en attendant. — A Lyon, quand il n'y a pas de commandes, l'ouvrier vit comme il peut, cela ne regarde pas la Fabrique. Il est libre, il s'arrange de sa liberté.

Et c'est à ces privilégiés qu'on irait immoler les véritables producteurs nationaux, les industriels dignes de ce nom, les agriculteurs ? Il faudrait, pour favoriser le trafic de ceux-là, refuser à ceux-ci la protection la plus indispensable ? Non pas ! La législature issue des élections de 1889 ne commettra point cette iniquité.

Elle s'élèvera au-dessus des considérations d'intérêts privés pour n'apercevoir que les intérêts généraux du pays.

Parmi ses membres, il en est encore qui sont attachés à la lettre des principes, comme les croyants d'une religion au texte des dogmes, mais c'est avec la conviction que Tesprit répond à la lettre. Qu'ils veuillent bien, en cette circonstance, examiner les calculs des libre-échangistes lyonnais ; ils verront qui, de ces faux dévots de la Liberté ou de nous, plaide la cause de l'ouvrier, la cause du travail national. Tout député se disant sincèrement défenseur de la classe ouvrière se rangera de notre avis.

On a souvent accusé les protectionnistes de servir les intérêts de certaines oligarchies industrielles contre les travailleurs. Parfois aussi nous avons entendu les ouvriers de quelques industries protégées se plaindre de leur sort. Comme ces opinions changeraient, si Ton pre-

nait la peine de comparer avant de juger! Ainsi, pour peu qu'ils voulussent réfléchir à la précaire existence du canut lyonnais, à ses cent jours de chômage annuel, à ses indignes salaires, combien les ouvriers attachés aux usines où la protection leur assure constamment du travail et du pain, se trouveraient moins malheureux I Quant à ceux qui voudraient stigmatiser du nom d'oligarchies les corporations industrielles les plus méritantes de France, celles qui font le plus certainement et pour la fortune, pour le bon renom du pays et pour le bien-être des travailleurs, j'estime que les voilà suffisamment démasqués. La pire des oligarchies commerçantes, c'est la « Fabrique » lyonnaise, ce sont les f marchands de soie » de Lyon I

Bonne récolte, mauvaise année. — Les Chambres de commerce des ports et le régime de 1860. — Libre-échangisme intermittent. — Apôtres et non martyrs. — La loi sur la marine marchande. — Ce qu'on en pense dans les ports. — La surtaxe d^entrepôt. — Le droit sur les laines d'Australie et Tindustrie. — Dunkerque et Marseille. — Le Havre et la surtaxe du pétrole. — La Ligue de Bordeaux. — La surtaxe sur les sucres coloniaux. — Ce qui s'est passé en Allemagne. — Le droit sur le sulfate de cuivre. — L'éternelle comédie I

La récolte a été bonne. Les agriculteurs sont satisfaits. Leur labeur a été couronné de succès. Ds se félicitent et les industriels avec eux, car lorsque Tagriculture va, tout val

Dans les ports, on est triste ! L'importation sera nulle : c'est une année mauvaise !

Au contraire, la gelée, la sécheresse ou l'excès de pluie, une épizootie, un fléau quelconque, ont anéanti les espérances des agriculteurs. Il va falloir faire

appel à Tétranger pour combler nos déficils. Bonne nouvelle, se dit-on dans les ports, Tannée sera excellente !

C'est qu'en effet, dans les ports, il n*y a point de producteurs, mais des intermédiaires, des commissionnaires, des courtiers, tous gens ne vivant que du commerce, et intéressés, par conséquent, à ce que le pays ait besoin de recourir à Timportation. Leur satisfaction est toute naturelle.

Et lorsqu'on fait valoir que la majorité des Chambres de commerce françaises se sont prononcées contre le régime inauguré en 1860, on vous répond :

— Pesez donc au lieu de compter. Votre liste est longue, c'est vrai, la nôtre, à nous libre-échangistes, est plus brève, mais vous y voyez figurer les Chambres de commerce des grandes villes et surtout celles des ports! Nierez-vous que l'opinion de ces dernières soit d'un plus grand poids? Or, elles sont très nettement libre-échangistes.

Libre-échangistes, soit ! 11 paraîtrait singulier, après ce que nous venons de dire, qu'il en fût autrement Très nettement, c'est une autre affaire.

Nous avons déjà montré ce qu'était, au fond, le librc-échangisrae de Paris et de Lyon. Voyons un peu ce qui se passe ailleurs.

M. Viette, s'adressant aux libre-échangistes, s'écriait un jour à la tribune de la Chambre : « Vous êtes les apôtres du libre-échange, mais vous vous êtes arrangés pour n'en être pas les martyrs. »

On pourrait faire graver cet aphorisme sur la porte

des Chambres de commerce des grands ports de France. Cela ne changerait peut-être pas les sentiments de leurs membres; mais, au moins, le public serait averti et ne s'étonnerait plus lorsqu'il verrait ces féroces libéraux réclamer la protection... pour eux.

Le sujet des réclamations varie naturellement suivant les ports; mais il en est de communes à tous : la marine marchande, par exemple.

Que demandent à ce sujet les Chambres de commerce des ports?

Voici Marseille : la Chambre est pleine d'enthousiasme pour le régime de 1860. Elle en réclame énergiquement le maintien

— C'est parfait, lui dirons-nous. Vous repoussez toute protection pour quoi que ce soit :

— Certainement... cependant... hum!

Et sur ce, la Chambre de commerce écrit :

La loi de 1866 donnant Tassimilation des pavillons, serait une cause de ruine pour notre marine marchande, si elle n'était équilibrée par la loi de 1881, qui accorde des compensations (admirez l'euphémisme !) à l'armement français. Il est désirable que ces compensations soient accordées aussi bien au grand cabotage qu'au long cours.

N'allez pas objecter que la marine marchande pourrait bien essayer de se défendre seule, la Chambre de commerce de Marseille vous répond :

La marine marchande française se trouve, sur tous les points du globe, en concurrence avec les marines étrangères qui, les unes par leurs subventions, les autres par les faci-

lités qu'elles ont de réparer leur matériel à bas prix, par les aptitudes spéciales de leurs marins, leurs habitudes d'économie, font à notre armement une concurrence redoutable.

Eh bien ? rêvons-nous ? Est-ce que lorsque les agriculteurs et les industriels demandent à être protégés, on ne leur répond pas que leur détresse vient de leur fait, de leur entêtement à suivre la routine. On ajoute môme : Si vous ne pouvez soutenir la concurrence avec rétranger, faites autre chose.

Il y avait une fois un médecin ignare qui soignait avec le même remède deux hommes atteints d'une même maladie. L'un était cordonnier, il guérit. L'autre était lampiste, il trépassa. Le médecin écrivit à la suite du nom du médicament qu'il avait administré : Bon pour les cordonniers, mauvais pour les lampistes !

La Chambre de commerce de Marseille a tout l'air de raisonner de même. Elle trouve la protection bonne pour la marine marchande et le libre-échange excellent pour l'agriculture et pour les industries indigènes.

Allons à l'autre extrémité de la France. Que dit sur cette question de la marine marchande la Chambre de commerce du Havre ?

La réduction à deux francs par tonneau du droit d'entrée sur les bâtiments de mer, inscrite en 1886 dans Je traité avec l'Autriche, a fait un grand tort à la construction française; c'est en grande partie à cette mesure qu'il faut attribuer l'état de crise aiguë auquel elle était arrivée en i88i, lorsqu'à été voté la loi sur les primes à la construction et à la navigation.

La lutte, malgré la prime, est encore difficile, insiste la Chambre, — et elle ajoute :

Ce n'est pourtant pas le mérite qui fait défaut à nos constructeurs; ce qui le prouve bien, c'est qu'ils peuvent produire et exécuter des navires de guerre, en concurrence avec les meilleurs chantiers anglais, dans les conditions les plus satisfaisantes. Or les navires de guerre sont des œuvres qui nécessitent une exécution soignée, et pour lesquelles la médiocrité dans le travail ne peut être admise.

Mais il existe en Angleterre un véritable marché de vente et d'achat de navires, et les constructeurs peuvent, même à l'avance, produire des types déterminés, souvent répétés, qu'ils sont sûrs de vendre.

Et la Chambre de commerce part de là pour demander le maintien de la prime qui coûte dix à onze millions par an à l'État.

C'est la même chose à Marseille; c'est la même chose dans tous les ports de commerce. Un journal d'un grand port français avait le courage d'écrire à ce sujet :

L'armateur réclame la liberté de se pourvoir dans les meilleures conditions possibles de son instrument de travail qui est le navire ; or, comme il peut se procurer cet instrument à meilleur compte à l'étranger qu'en France, il voudrait pouvoir l'acheter chez nos voisins, sans pour cela perdre son droit à être protégé par VÉtat au même titre que les autres industriels. Le constructeur, de son côté, ayant besoin de construire le plus de bâtiments possible pour pouvoir prospérer, demande que l'armateur français ne soit protégé que lorsqu'il prend chez lui son instrument de travail.

En d'autres termes, les armateurs voudraient continuer à toucher la primée à la navigation, alors même que leurs bâtiments ont été construits à l'étranger, ce qui est le cas le plus fréquent.

Le constructeur français ? répond l'armateur ; il s'agit bien de lui ! L'intéressant, c'est l'armateur.

Passons à une autre question d'intérêt général : la surtaxe d* entrepôt.

Que pensent là-dessus les fervents du libre-échange à Marseille, à Bordeaux, au Havre et autres lieux ?

M. Mallet, président de la Chambre de commerce du Havre, va nous le dire. Il s'en est expliqué en ces termes, devant le Conseil supérieur du commerce et de l'industrie :

La question des surtaxes d'entrepôt intéresse tout à la fois nos ports, notre marine et nos industries.

Ces surtoixes ont pour but de faciliter et d'encourager l'importation directe des produits étrangers et, par suite, de constituer dans nos ports de grands entrepôts et de grands marchés où le commerce et l'industrie trouvent, en quelque i sorte, à leur porte les produits dont ils ont besoin.

Un navire est souvent chargé de marchandises pouvant être soit livrées à la consommation intérieure, soit réexportées suivant les circonstances. La perspective d'avoir à supporter des surtaxes d'entrepôt pour les marchandises susceptibles d'être vendues en France a pour conséquence d'attirer le navire dans nos ports et l'empêche d'aller décharger dans des ports étrangers.

A un autre point de vue, plus il y a de navires à l'entrée, et plus aussi il y en a naturellement à la sortie, en sorte que nos industriels y trouvent ce nouvel avantage de

pouvoir charger leurs produits fabriqués sur des navires partant de France et les portant directement au loin.

Il en serait tout autrement s'il fallait expédier ces produits fabriqués par chemin de fer ou par cabotage dans des ports étrangers européens en possession de lignes au long coui*s plus nombreuses et plus régulières.

Les surtaxes d'entrepôt ont toujours rencontré de chaleureux défenseurs.

Ainsi donc, ce droit mis, sous le nom de surtaxe d'entrepôty sur tout produit extra européen ne venant pas en ligne droite de son pays d'origine en France, c'està-dire pénétrant sur notre territoire après avoir séjourné, si peu que ce soit, dans un port quelconque d'Europe; ce droit est à la fois favorable à nos porls et à nos industries ? Bien plus, nos industries en ont besoin... Si on supprimait la surtaxe d'entrepôt, elles en réclameraient le rétablissement.

Après avoir entendu le représentant d'un port, écoutons un industriel, un filateur, M. Ponnier :

La surtaxe d'entrepôt est une taxe qui s'ajoute au droit de douane, quand il y en a, sur les produits étrangers qui ne viennent pas du pays d'origine directement dans nos ports maritimes, sans qu'il sait fait de distinction pour le navire, qu'il soit français ou étranger.

C'est donc une protection très réelle, très efficace, accordée aux ports français, et la marine marchande n'y a aucun intérêt.

Mais alors !

Le but de cette surtaxe est de créer dans les porls français des marchés d'approvisionnements pour les industries

françaises, nous dit la Chambre de commerce du Havre, et de leur procurer ainsi des avantages qu'elles n'auraient pas sans cette surtaxe.

Nous, industriels français, nous regrettons de ne pouvoir partager cette manière de voir; nous ne reconnaissons pas ces prétendus avantages qu'on entend assurer, par cette mesure fiscale à nos intérêts propres. Nous prétendons, nous affirmons que cette surtaxe n'est, en réalité, qu'une protection, non déguisée, qu'on veut donner aux négociants et commissionnaires des ports, au détriment des intérêts industriels.

Et rhonorable M. Ponnier d*en donner la preuve :

En effet, messieurs, cet impôt de trente-six francs par tonne qui frappe les cotons comme toute autre marchandise pouvant servir de matière première à nos industries, lorsqu'ils ne viennent pas directement du pays d'origine au port du Havre, a pour conséquence inéluctable de nous priver des avantages que nous présentaient les grands marchés cotonniers d'Anvers, de Brème, de Hambourg et surtout de liverpool. Il n'est pas nécessaire d'être grand clerc en matière semblable pour reconnaître que le premier des avantages pour un acheteur est celui de pouvoir choisir celui des marchés qui offre, ou moment où il veut opérer, les prix les plus réduits, l'approvisionnement le plus varié, les ressources les plus abondantes.

Personne d'entre vous ne contestera qu'à certaines époques de l'année, la filature française aurait intérêt à mettre en comparaison les prix du Havre et ceux de Liverpool; mais, comme il faut, par suite de cette surtaxe, commencer par majorer le cours de ce dernier marché de trois francs soixante par cent kilogrammes, différence qui existe rarement, il faut se désintéresserdes fluctuations du premier marché de coton du monde, qui est à notre portée, pour se résigner à acheter au Havre. Dire, comme la Chambre de

commerce du Havre le prétend, que cela constitue une situation favorable pour la filature française, c'est dépasser, de beaucoup, la vérité, vous le reconnaîtrez.

11 est donc incontestable que la surtaxe d'entrepôt, faite pour protéger les ports et les négociants qui s'y trouvent, est contraire aux intérêts de l'industrie.

Vous vous attendez à voir le dateur protectionniste conclure de là à la nécessité d'abolir la surtaxe ! Eh bien pas du tout :

Fidèle à ses principes — reprend M. Ponnier — la filature française ne demande pas qu'on supprime cette surtaxe ; elle désire seulement qu'il soit bien entendu que c'est un sacrifice qu'elle fait à la protection de ceux qui votent toujours contre elle, quand, à son tour, elle réclame la juste compensation de ses charges.

Cette leçon vaut bien une surtaxe!

Si encore les Chambres de commerce des ports s*en tenaient là I Ce serait trop beau.

Mais voici qui est mieux.

Jusqu'ici les laines d'Australie étaient exemptées de la surtaxe d'entrepôt. Qu'on allât les chercher à Londres ou à Anvers, les deux grands marchés spéciaux, on n'avait aucun droit à payer à leur entrée en France.

On a protesté contre cette exemption.

On a réclamé.

On a demandé une surtaxe de trois francs soixante pour les laines d'Australie.

Qui on?

On ; mais la Chambre de commerce libre-échangiste de Marseille, la Chambre de commerce non moins libreéchangiste du Havre.

La Commission des douanes leur a donné satisfaction. Elle a décidé que les laines d'Australie et du Cap seraient frappées d'une surtaxe d'entrepôt de trois francs soixante par cent kilogrammes. Il faut protéger nos ports de commerce!

Nous n'examinons pas si la Commission des douanes a bien ou mal fait de prendre cette décision; nous voulons simplement en faire ressortir le caractère.

On sait par expérience que les Chambres de commerce des ports poussent les hauts cris, lorsqu'on parle d'établir un impôt sur les matières premières.

Or, comme le faisait remarquer M. Seydoux, au Conseil supérieur de commerce : a Si, sous forme de surtaxes, vous frappez notre matière première à son entrée en France, de quel droit refuserez-vous des encouragements à l'agriculture? »

Et M. Walbaum, président de la Chambre de commerce de Reims, d'appuyer l'observation de son collègue : « J'ajoute, disait il, que ce qu'on nous demande aujourd'hui est un premier pas dans la voie des droits sur les matières premières ; or, le Conseil supérieur a toujours protesté contre ce système que la commission des textiles a repoussé, notamment en ce qui concerne les laines. »

Mais, attendez : Voici venir Dunkerque ! La surtaxe d'entrepôt, déclare la Chambre de commercé, nous en désirons le maintien; mais la surtaxe spéciale aux laines d'Australie? il n'en faut à aucun prix.

Du reste, on n'y met pas d'hypocrisie :

Considérant que Vintéret des ports français du Nord n'exige pas V application de cette surtaxe; qu'en effet cette surtaxe n'augmenterait pas leur mouvement; qu'elle aurait, au contraire, pour résultat immédiat, en raison des atteintes portées aux exportations de peignés, de tissus et de fils, de diminu£r leur trafic;

Par ces motifs : demande, d'accord avec les comités lainlers de Roubaix et de Tourcoing, que, quant à présent, les laines d'Australie et du Cap œntinuent à jouir du bénéfice de Vexemption de la surtaxe d'entrepôt pour toutes leurs importations par voie de mer*.

Et en effet, s'il n'y a pas de surtaxe, Dunkerque qui est le port français le plus rapproché à la fois d'Anvers et de Londres, reste le point de ralliement indiqué pour les laines d'Australie offertes au marché français.

Par conséquent,^ sur ce point spécial, Dunkerque se séparant du Havre, demeure très fidèle aux doctrines libre-échangistes, parce qu'il y trouve son intérêt.

Mais à Marseille, c'est tout le contraire et on ne cache pas que cela a suffi.

1. Délibération de la Chambre de commerce de Dunkerque, du 14 mars 1891 4

La Chambre de commerce écrit :

Nous avions eu un moment l'espérance de voir notre marché devenir un entrepôt des laines d'Australie. Deux causes ont malheureusement ruiné cette espérance. La première, c'est que la Compagnie des Messageries maritimes ne fait aucune différence entre le fret pour Marseille et pour Londres ; la seconde, non moins importante, doit être attribuée à l'exemption du droit de trois francs soixante par cent kilogrammes, en faveur des laines d'Australie venant en France des entrepôts étrangers, droit que paient toutes les autres laines de n'importe quelles provenances,

« En conséquence de quoi », la Chambre de commerce de Marseille demande l'application aux laines d'Australie d'une taxe de trois francs soixante.

Notez qu'il ne s'agit point ici d'une taxe insignifiante. La laine d'Australie, en suint et non lavée, a une valeur moyenne de deux cent francs par cent kilogrammes • Une surtaxe de trois francs soixante constitue donc un impôt de un quatre-vingt pour cent. Mais la charge est plus lourde si l'on considère la valeur de la laine après lavage et épuration. Cette valeur moyenne est de quatre cents francs, ce qui prouve que le déchet esrt; considérable. Donc la protection s'élèvera à plus de trois pour cent.

Mais qu'importe cela, du moment que l'intérêt du port demande qu'une sourdine soit mise à l'ardeur libre-échangiste?

Voyez plutôt encore le Havre! Le pétrole vaut dixsept francs. La surtaxe d'entrepôt est de cinq francs. La proportioa est donc de trente-quatre pour cent. On

avait parlé de la supprimer ou de l'abaisser. Le Havre a protesté avec une énergie toute libre- échangiste!

Et ces tendances que nous venons de surprendre sur le vif à propos de deux questions d'ordre supérieur, nous les retrouvons partout dès que l'intérêt du port est en jeu. 11 n'y a ni hésitation ni lutte. Le hbreéchangiste s'évanouit et il ne reste plus qu'un protectionniste intransigeant.

Sur la demande de la culture, la Commission des douanes vote un droit de un franc cinquante centimes par cent kilogrammes de graines oléagineuses.

Marseille est indigné; il proteste! On va ruiner nos fabriques d'huile, de savons, de bougie. La protection, c'est la. mort!!

Sur la demande des Marseillais, la Commission des douanes décide que les droits sur l'huile d'olive seront relevés de trois francs et quatre francs cinquante à quatre francs cinquante et six francs; que les huiles qui paient six francs paieront à l'avenir dix et treize francs.

— C'est très bien, dit Marseille. Voilà de la bonne doctrine économique!

Les savons au lieu de payer six francs aux deux tarifs, paieront à l'avenir treize et dix-sept francs. Les bougies qui payaient seize et dix-neuf francs paieront vingt-quatre et trente francs.

— A la bonne heure, dit encore Marseille. On rend justice à nos efforts; du reste, cette protection nous était indispensable!

Et nous n'aurions pas le droit de rire!

A Bordeaux, il s'est formé une Ligue pour la défense du commerce d'importation et d'exportation. On est plein d'énergie dans cette Ligue et on adjure le gouvernement, comme Diafoirus dans le Malade imaginaire.

Les projets en préparation menacent de la manière la plus grave nos intérêts les plus vitaux, et si malheureusement ils sont adoptés, nous devons nous attendre à la décadence générale de notre commerce et de notre port, à la ruine d'une foule de nos industries, et aux souffrances les plus graves qui en résulteront pour la classe ouvrière qui vit du travail que donnent ces industries et du mouvement général de notre commerce.

A Bordeaux, on déteste l'exagération; chacun sait ça; mais avant tout, on est véridique. Si on prédit que le nouveau tarif sera une cause de ruine pour toute l'industrie de la région, c'est qu'on le croit; et si on le croit, c'est que cela est.

Seulement, de la meilleure foi du monde, on se trompe quelquefois.

C'est ainsi que dans sa « réponse au rapport de M. Méline » la Ligue bordelaise écrit :

Par le droit exorbitant de cinq francs par cent kilogrammes sur les blés, le pain du pauvre — (?) — a été augmenté de vingt pour cent et, au momeut où nous écrivons ces lignes, les ouvriers anglais, belges, suisses, hollandais, peuvent avec la même somme d'argent acheter cinq kilogrammes de pain, alors que l'ouvrier français ne peut en acheter que quatre. Le cinquième kilogramme lui

Mais c*est qu'encore une fois ils sont « marchands de vin » de Bordeaux, ce qui n'est pas la même chose que « producteurs ». Le principe dont ils parlent sans cesse consiste à immoler le viticulteur au profit de leur trafic. Les vignobles du Bordelais et d'ailleurs peuvent disparaître; eux, ils fourniront toujours du vin de Bordeaux!

Bordeaux, comme Nantes, comme Marseille, est également fort opposé à la surtaxe sur les sucres coloniaux étrangers.

On sait que notre tarif de douane met un droit de sept francs sur les sucres bruts d'Europe et laisse entrer, indemnes de toute taxe douanière, les sucres extra-européens, ceux de Java, par exemple? C'est encore plus fort que le droit de trois francs par cent kilogrammes sur le mouton abattu adopté, en 1881, comme corollaire du droit de six francs par tête de mouton vivant donnant vingt kilogrammes de viande; ou encore le droit de un franc vingt centimes sur les cent kilogrammes de pain, alors que le droit sur la farine est de huit francs.

Mais, diton, les sucres extra-européens sont indispensables à l'existence de la raflinerie des ports.

Indispensables !

Le bon billet I... Que répondriez-vous si on venait vous dire ; la raffinerie des ports s'approvisionne plus

facilement à plusieurs milliers de lieues qu'à cinq ou six cents kilomètres, h Java que dans le nord de la France; et si Ton vous prouvait qu'en 1S90, par exemple, les fabricants de sucre du Nord ont expédié à ces raffineries des ports près de trente mille tonnes de sucre, c'est-à-dire la même quantité qu'avait expédiée Java?

N'est-ce pas la preuve que les sucreries françaises peuvent alimenter les raffineries du Midi?

Direz-vous que la France ne peut suffire à les alimenter? Cette même année 1890, alors que ces raffineries faisaient entrer vingt-neuf mille tonnes de sucres bruts extra-européens, la sucrerie indigène et la sucrerie de nos colonies, au moment même où ces achats se produisaient, pouvaient fournir aux raffineurs plus de neuf cent vingt mille tonnes. Vous lisez bien : neuf cent vingt mille tonnes. Et savez- vous à combien s'élève la consommation française ? A trois cent quatrevingt mille tonnes I

Donc, les raffineurs avaient largement de quoi suffire et aux besoins de la consommation intérieure et à ceux de leur trafic d'exportation.

Les adversaires de la surtaxe disent encore que le sucre de Java leur est indispensable, parce que ce sucre arrive dans nos ports à une époque où les sucres de nos colonies font défaut. Mais les raffineries des ports n'ontelles pas, toute l'année, à leur disposition le sucre fabriqué en France? Est-ce que la raffinerie de Paris manque d'aliment en dehors des trois mois de la fabrication française?

Si Texemption de droits continuait d'être admise en faveur des sucres extra-européens, les industries les plus diverses seraient en droit de faire entendre d'étranges réclamations. Les meuniers du centre de la France auraient quelque raison de réclamer la suppression du droit de cinq francs sur le blé, les meuniers des ports ayant le blé étranger à meilleur marché que le blé français, et n'ayant pas comme eux de frais de transport à supporter. Le bon sens ne proclame-t-il pas que le droit de douane, — appelé ici surtaxe, — doit être la loi commune et que la loi existe pour tout le monde et non au profit de quelques-uns contre tout le monde?

Mais revenons à la raffinerie des ports. Un droit de huit francs la protège contre la concurrence étrangère, au même titre que la raffinerie de Paris. Cette protection est légitime ; ce ne sont pas les fabricants de sucre, à coup sûr, qui réclameraient sa suppression* Ces industriels n'ont jamais affiché cette prétention ridicule de refuser aux autres ce qu'ils demandent pour eux-mêmes. Ils exigent, toutefois, — parce qu'ils ont le droit de Texiger au nom des intérêts généraux du pays, — que sous le fallacieux prétexte d'assurer à la raffinerie des ports des approvisionnements auxquels ils sont plus qu'en mesure de pourvoir, on ne permette pas à la spéculation de tenir sous sa dépendance une grande industrie agricole française, grâce à des exemptions de taxes sur les produits étrangers.

Si tous les bucres raffinés à l'étranger, d'où qu'ilsviennent, sont frappés d'un droit uniforme de huit-

francs, souffrez que tous les produits qui viennent concurrencer les sucres brut, indigène et colonial soient, eux aussi, d^oii qu'ils viennent, soumis au même régime douanier.

L'exemption de la surtaxe sur le sucre brut extraeuropéen est absolument injusticiable. N'est-il pas inadmissible que la raffinerie puisse acheter à Tétranger une matière première qui abonde en France, alors que nous autres consommateurs nous sommes tenus de ne consommer que du sucre raffiné en France ?

Dans une note adressée, à ce propos, à la Chambre, M. Bernot, président du Syndicat des fabricants de sucre de France, après avoir fait valoir toutes c^s raisons, ajoutait :

Une autre considération qui est à noter, c'est que si la culture de la betterave est circonscrite en grande partie dans la région du Nord, et a abandonné le centre de la France, c'est que l'entrée en franchise des sucres extra-européens dans nos ports leur a fermé les débouchés qu'ils pouvaient avoir soit sur Bordeaux, soit sur Marseille. U est fort possible que la culture de la betterave soit reprise avec succès dans nombre de départements, si elle pouvait avoir Técoulement de son produit dans ces deux directions. Déjà le Vaucluse a monté des sucreries, et les rendements de la racine à sucre constatés cette année démontrent d'une façon irréfutable que cette culture y est possible dans des conditions très rémunératrices. Or, lorsqu'on sait que la culture de la betterave a été le principal agent du progrès agricole dans les départements du Nord, il ne serait pas indifférent pour la richesse nationale de favoriser cette culture dans toutes les régions où elle est possible.

La sucrerie française a toujours réclamé Texlension de

cette surtaxe; elle la réclame plus que jamais, certaine qu'elle est aujourd'hui de pouvoir fournir, tant à la raffinerie des ports qu'à la raffinerie parisienne, tout Faliment dont celles-ci ont besoin. Et le bon marché de sa production est tel, depuis la loi de 1884, que loin de faire supporter un surcroît de charge au consommateur, elle a toujours, depuis cette époque, fourni le sucre à la raffinerie à des prix inférieurs aux prix du brut avant la mise en vigueur de celte législation.

La surtaxe votée en 1884 sur les sucres européens a pu être refusée alors sur les exotiques, parce que, à cette époque, la production française et coloniale, qui venait d'être anémiée par une législation défectueuse, dépassait rarement quatre cent mille tonnes, et que c'était juste la quantité nécessaire pour la consommation indigène; mais aujourd'hui que notre production a plus que doublé, — et il y a toute apparence qu'elle se développera au lieu de se restreindre, si on lui accorde une protection équitable, — la surtaxe sïmpose sur tous les sucres étrangers comme une mesure nécessaire de défense pour notre sucrerie agricole et coloniale.

La libre entrée des sucres extra-européens n*est donc rien de plus qu'une arme entre les mains de la spéculation, du commerce, qui ne manque jamais de peser sur les cours par la seule menace de ces sucres que le droit de sept francs mettrait simplement sur le pied d égalité avec notre produit indigène. C'est toujours la même histoire, le producteur national mis, au nom des grands principes, à la merci des intermédiaires !

Mais, même à ce point de vue égoïste, on se trompe absolument. On n*a, pour s'en convaincre, qu'à étudier ce qui s'est passé en Allemagne.

Il y a quarante ans, la ville de Hambourg s'était

émue des progrès de la sucrerie indigène allemande, parce que cette ville , se trouvait dans la situation actuelle de Bordeaux, Nantes, Marseille, etc... : elle ne raffinait que du sucre étranger importé. Épiciers et raffineurs hambourgeois étaient convaincus que chaque mesure de protection favorable au développement de l'industrie sucrière nationale décrétait leur ruine.

Or, aujourd'hui, voici la situation. D'une part, grâce à une législation protectionniste entreprise bien avant la nôtre et maintenue avec un esprit de suite que, hélas I nous ne possédons pas, la sucrerie allemande, occupe une place prépondérante dans le monde industriel. D'autre part, la ville de Hambourg est redevable h cette industrie d'un tel accroissement de prospérité, qu'en l'espace de sept années, elle a dû consacrer cent vingt millions de marks à la construction de nouveaux entrepôts et docks, et qu'elle vient de s'ouvrir d'autres crédits pour agrandir les quais de son port, devenus insuffisants.

Que s'est-il donc passé? Une chose bien simple, bien aisée à prévoir. Hambourg, en faisant le commerce d'exportation du sucre indigène, n'a pas tardé à gagner dix à vingt fois plus qu'avec son ancien commerce d'importation.

Aujourd'hui, Hambourg se félicite de ce qui avait causé sa terreur.

En 1890, l'Association de l'industrie sucrière allemande tenait son assemblée générale dans cette ville; et c'est avec un élan de reconnaissance que M. le sénateur O'Swald, au nom du sénat hambourgeois, et

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M. Sigismond Hinrichsen, président de la Cliambre de comoierce de Hambourg, ont souhaité la bienvenue à ces « alliés dont les intérêts marchent d'une façon si heureuse la ipain dans la main avec les intérêts du commerce hambourgeois » — nous nous servons des termes employés par les orateurs — et grâce auxquels (c Hambourg est actuellement le plus grand port expo?*tuteur de sucre dans le monde ».

Au surplus, sous le rapport de {^importation, il se trouve que cette ville a été largement compensée. — a Ce n'est pas uniquement l'exportation du sucre allemand qui nous intéresse dans l'industrie sucrière, a déclaré M. le sénateur O'Swald; mais il y a aussi une branche d'importation qui a puissamment contribué au développement de la navigation et du commerce de Hambourg : je veux parler des substances fertiUsantes, des phosphates et du salpêtre du Chili employés en agriculture, et principalement, on peut le dire, dans la culture de la betterave à sucre. Le salpêtre du Chili est, quantitativement, l'article d'importation le plus important qui arrive dans le port de Hambourg. »

Voilà comment la rivale qu'il redoutait est devenue l'alliée bienfaisante du commerce hambourgeois.

U va sans dire que les autres ports allemands — ainsi que l'a constaté le président de l'Association, M. le conseiller Stengel, — ont profité, proportionnellement à leur importance, des mêmes éléments de prospérité.

N y a-t-il pas, dans ces constatations de faits indéniables, en même tçmps qu'une grande leçon pour nos

législateurs, un argument triomphant contre le pessimisme, disons mieux : Tégoïsme du commerce des ports.

Mais ce n'est pas toujours l'ignorance de leur véritable intérêt qui guide les ports dans leurs protesta* tions.

Ainsi, les Bordelais ont beau être libre-échangistes, en théorie, on n'en a pas moins signé chez eux une pétition à la Commission des douanes pour signaler rinsuffisance du droit de trois francs mis sur le sulfate de cuivre.

Dans cette pétition, on dénonce l'organisation des syndicats étrangers en vue d'une spéculation dont le résultat sera d'obliger les fabriques françaises à la fermeture, si on ne prend la seule mesure efficace ; le relèvement du droit. 11 s'agit donc de quadrupler le droit actuel ; ainsi, dit la pétition, on mettra l'industrie française sur un pied d'égalité avec l'industrie étrangère.

Or, attendez-vous à voir un député de Bordeaux, homme considérable d'ailleurs, s'opposer au droit de douane sur le sulfate de cuivre. Il déclarera que ce droit serait fatal à la viticulture, qui a besoin de sulfate de cuivre pour combattre le miidew, le phylloxéra, etc., etc.!

Les fabricants de sulfate de France, de Bordeaux même, répondront que si on les protège, ils arriveront sûrement à produire à meilleur marché, et que ce sera tout bénéfice pour la viticulture.

Mais M. Raynal insistera au nom des grands principes de liberté qui... que...

Supposez que M. Raynal, député libre-échangiste,

soit le même que M. Raynal de la maison Raynal et

/Astruc, de Bordeaux, laquelle importe précisément les

sulfates de cuivre d* Angleterre. Comme tout s^expli-

querait 1

C'est toujours à des découvertes de ce genre qu'on aboutit lorsqu'on recherche le pourquoi de l'opposition des ports et de leurs représentants à telle ou telle mesure douanière.

En fait, les populations des ports et leurs Chambres de commerce sont libre-échangistes.

Seulement, dès que leur intérêt le leur commande, elles oubUent très facilement leurs principes et deviennent subitement des protectionnistes à outrance. Leur attitude leur est dictée par cette formule, immorale et simple :

Il faut être protectionniste pour soi et libre-échangiste pour les autres.

« L'égoïste, a dit Doudan, est celui qui ne pense pas à moi ! »

vu

Les deux méthodes de discussion. — Les économistes de la presse. — MM. Millerand, Maret, de Lanessan, Lockroy. — Légumes et volailles. — Économistes et politiciens. — Choix de bourdes. — L^Amérique devient libre-échangiste. — Les prophéties. — Faut de la protéine I — La routine agricole. — Une tète de Turc. — Appel au bras séculier. — Les représailles belges et suisses. — Libre-échangistes protectionnistes. — Les faiblesses de M. P. Leroy-Beaulieu. — Pèlerinage à Notre-Dame de la Protection. — Le système des contradictions simultanées.

Les deux méthodes de discussion, celle qui affirme et celle qui prouve, celle qui se contente d'aphorismes et celle qui procède par arguments, sont vieilles comme le premier litige. Mais jamais elles ne se trouvèrent en opposition aussi flagrante que dans les débats économiques.

En cet ordre d'idées, les adversaires se sont jusqu'ici nettement divisés en deux camps : Tun, qui ne raisonne que d'après l'observation des faits ; l'autre, qui entend

courber les faits devant les axiomes, devant les lois (?) d'une science purement théorique.

Tout homme impartial rendra certainement cette justice aux défenseurs de la protection, qu'ils suivent leurs adversaires pied à pied sur le terrain de la discussion, qu'ils les citent fidèlement, qu'ils ne s'épargnent aucune peine pour contrôler et pour réfuter leurs assertions avec documents à l'appui. A coup sûr, on n'en dira pas autant des écrivains libre-échangistes 1

Nous voulons parler soit des rédacteurs spéciaux charges de célébrer les beautés du libre-échange, dans la plupart des journaux parisiens, et dont la copie, abondante sur le marbre, sert à bourrer les formes quand l'annonce ou le fait-divers n'ont pas donné suffisamment; soit des grands leaders de la presse qui, parfois, daignent interrompre leurs hautes dissertations politiques pour trancher, en quelques traits de plume, les problèmes économiques à Tordre du jour.

C'est vraiment plaisir de voir avec quelle aisance ils opèrent.

Regardant toujours de haut, planant dans les généralités, fanatiques de leurs formules, semblables à ces palikares de certains drames de Gondinet qui, cinq actes durant, n'avaient que ce mot à la bouche : « Libres î Libres! », ils répondent aux arguments les plus topiques, les plus précis, par de Tà-peu-près, de Fàcôté, des clichés qu'ils ne se donnent même pas la peine de rajeunir,

D'abord cette méthode est très commode. Commode comme la théorie même du libre-échange qui a sup-

primé d'un seul mot — « Laissez faire ! » — toutes les difficultés. Avec un pareil principe, on est tout naturellement dispensé d'étudier les questions.

Au fond, le procédé de nos fuyants adversaires cache une taclique. S'ils discutaient, ils laisseraient entamer leurs aphorismes, et c'est ce qu'il ne faut pas. S'ils faisaient mine de nous entendre, leurs lecteurs voudraient savoir ce que nous avons dit; et alors, on serait obligé de leur expliquer une foule de choses embarrassantes : par exemple, comment on doit continuer à croire que a le régime de 1860 a donné à notre exportation un merveilleux essor», quand nous avons prouve par des chiffres officiels que notre exportation grandissait quatre fois plus avant cette date qu'après ! Pour ces économistes de chic, parmi lesquels se trouvent des noms populaires, ou tout au moins jouissant d'un certain prestige — les Lockroy, les Maret, les Millerand, les de Lanessan — l'habileté consiste à ne pas laisser supposer que l'on conteste les vérités économiques soi-disant établies.

L'un y met plus de verve, l'autre plus de solennité, mais tous font de chic.

Les rares fois où ils analysent un document libreéchangiste (de ceux de l'autre camp il ne saurait être question), c'est encore et toujours de chic. Pas la moindre trace de contrôle personnel chez le commentateur. Celui-ci enregistre et endosse bravement, comme articles de foi, les propositions les plus suspectes. Ainsi fait M. Millerand, lorsque la Chambre syndicale du meuble sollicite de sa complaisance un article-réclame

sur lopuscule de son rapporteur. Il suffit que cette association se déclare libre-échangiste, M. Millerand n'a pas besoin d'en savoir davantage pour être enflammé d'enthousiasme.

M. Henry Maret est une autre espèce de palikare. En économie politique — comme d'ailleurs en beaucoup d'autres choses, — il se dérobe à la discussion par des mots et en affichant des dédains qui ont quelque chose d'aristocratique et de mousquetaire. Il lui arrivera de dire :

« Ce serait une profonde erreur, dans laquelle tomberaient les élus du scrutin d'arrondissement, s'ils s'imaginaient faire toujours assez, du moment où ils demanderont avec soin des places pour leurs partisans et où ils se préoccuperont exclusivement de la protection des légumes cultivés dans leur localité. »

Légumes est là pour désigner en bloc les produits de noire agriculture. On goûtera ce tour d'esprit cavalier, vraiment rare sous une plume jacobine. Légumes contient en soi, en Taggravant, la méprisante appellation de ruraux tombée en désuétude. Légumes est charmant !

Quand il s'agit d'une production qui représente annuellement, les uns disent quinze, les autres vingt ou même vingt-cinq milliards de francs, M. Henry Maret, avec la désinvolture et, j'en suis sûr, l'élégance de l'indifférent de Watteau, esquisse une pirouette sur ses deux talons rouges, fait claquer son pouce et dit : Légumes !

Nul doute que, lorsqu'il songe aux produits vivants

de Tagriculture, il ne dise : Volaille! en décrivant les mêmes entrechats devant sa psyché Louis XV.

De volaille à canaille il n'y a qu'un pas. La canaille agricole aura beau se réclamer des vingt-cinq millions de citoyens qu'elle représente, du sol qu'elle détient ou cultive, de son domaine de travail qui est estimé à une centaine de milliards et sur lequel repose le plus certain de la fortune publique : la canaille agricole est prévenue par le fringant Aramis que les élus du peuple ont mieux à faire que de s'occuper de volailles et de légumes.

M. Henry Maret vous le dit en propres termes : « n faut que la Chambre emploie d'autres moyens que de défendre ici le raisin sec, là le maïs, et plus loin la betterave. » Car, ajoute-t-il, « nous ne sommes pas abâtardis au point qu'un grand sentiment ne puisse dominer les petits intérêts, »

On vient de voir ce que M. Maret désigne par « petits intérêts, » ce qu'il entend par « grand sentiment, » c'est la politique, la poUtique pure, cette noble chose à laquelle nous devons ce que vous savez.

Il y a enfin des pahkares plus sérieux, — du moins en apparence. Ceux-là opèrent au Temps ou aux Débats. Là, on se donne au moins l'air d'avoir étudié les questions ; mais c'est le même silence dédaigneux pour les arguments de l'adversaire.

Eh bien, il serait peut-être temps de changer de formule et de tactique. Le public commence à s'apercevoir que les défenseurs de la a pure doctrine » se sont moqué de lui et, comme il s'instruit, il y a certaines

bourdes qui ne peuvent plus passer inaperçues de lui. Ainsi, il se rappelle qu'au début de Tannée 1890, les libre-échangistes découvrirent que TAmérique était en train de devenir libre-échangiste. On convenait qu'elle se faisait quelque violence, mais elle obéissait, disait-on, à d'inéluctables nécessités de situation. Le ministre des finances de FUnion, M. \yindom, n'avait-il pas communiqué au Congrès l'exposé de la situation fiscale de 1889 et constaté qu'en dehors des dépenses ordinaires du gouvernement et des amortissements de la dette, il allait rester un excédent annuel de quarantequatre millions de dollars? L'Amérique se mourait non d'épuisement, mais de pléthore. Or, comme elle ne voulait pas mourir, elle se disposait à demander son salut au libre-échange.

Mais, écoutez de quelle manière M. Windom entendait faire entrer son pays dans la voie du libre-échange! « On pourra procéder comme suit, disait-il :

» l^ Réduire les droits d'entrée sur ceux des articles qui, par suite des changements survenus dans le développement de nos industries, sont regardés comme excessifs» »

C'est la sagesse même. Tout partisan éclairé du système protecteur demandera la réduction de tel droit de ouane, voire sa suppression, du jour où celle des industries nationales, dont il avait pour but de favoriser le développement, arrivera enfin à pouvoir s'en passer. La vraie sagesse économique ne tient compte que des faits et répudie tous les principes ou formules qui engageraient l'avenir.

« 2<* Augmenter les droits de douane pour les articles que nous ne produisons pas avec succès, par cette

RAISON qu'ils ne SONT PAS SUFFISAMMENT PROTÉGÉS. Dc

cette manière^ on en stimulerait la production et on

DIMINUERAIT LES IMPORTATIONS CONJOINTEMENT AVEC LES RECETTES DES DOUANES. »

Et, quelques mois après, les bills Mac-Kinley paraissaient!

Les libre-échangistes n'en continueront pas moins à dire que TAmérique « est partie d'une idée fausse ». qu'elle subit le « châtiment du régime protecteur » et, que, bientôt, elle va faire amende honorable.

A la façon dont elle brave le jour de la vengeance, nous croirions bien plutôt qu'elle mourra dans l'im pénitence finale.

Quand ils n'interprètent pas à la légère des documents qu'ils n'ont pas compris, les économistes de la presse se Hvrent volontiers à des prophéties.

Ils vous diront par exemple, comme l'économiste de la Liberté, que mettre des droits sur quoi que ce soit, c'est continuer la ruine systématique de notre industrie et de notre commerce entreprise par les protectionnistes. Les conséquences « seront les mômes que pour le froment et la viande de boucherie ».

Or le prix du pain est resté le même en Fraiïce après le droit de cinq francs sur le blé. Los mesures

de protection n'ont pas empêché la consommation moyenne de la viande de monter de vingt-cinq kilogrammes neuf à trente-cinq kilogrammes. Mais peu importe. On dit que « les prix hausseront à la consommation sans aucun profit pour les producteurs ». Pourquoi se figurerait-on que le lecteur se souciera de vérifier des affirmations qu'on ne vérifie pas soi-même?

A côté de l'économiste prophète, nous avons l'économiste à déductions. Il s'en rencontre d'étonnants. Celui de la Liberté cumule. Il a remarqué qu'en Angleterre, — et cela depuis l'adoption de la politique de la liberté commerciale, — le nombre des pauvres est descendu de quarante-huit à vingt-six pour mille. En même temps la longévité augmente de vingt-neuf pour cent. On ne voit peut-être pas bien le rapport; mais l'économiste de la Liberté le voit.

Si cela en valait la peine, on pourrait répondre que de 1831 à 1861, période protectionniste, la population a plus progressé en France qu'à toute autre époque. On ajouterait que, de 1861 à 1866, — c'est-à-dire au plus beau temps du parti libre-échangiste, — le nombre des goitreux est passé de quarante-quatre mille à cinquante et un mille, celui des aveugles de trente mille huit cents à trente-deux mille, et celui des aliénés de quarantedeux mille à cinquante mille sept cents. Les deux arguments se vaudraient.

Préférez-vous l'argument physiologique? L'économiste de la Liberté en a un superbe dans son sac :

« Le protectionnisme conduit partout à la misère, à la mortalité par insuffisance de nourriture et finalement

au défaut d'accroissement de la population, car pour faire des hommes, il faut de la protéine, et pour faire de la protéine, il faut de la matière alimentaire à bon marché. »

Si on en doutait, il n'y aurait qu'à montrer lexemple des États-Unis.

En 1860, les États-Unis comptaient trente et un millions d* habitants; vous avez bien lu : trente et un millions! Aujourd'hui, après trente années de protection, ce régime délétère les a fait tomber au chiffre dérisoire de soixante-quatre millions. Voilà ce qui arrive quand, par la faute de la protection, la protéine vient à manquer I

Et nous n'avons pas besoin de vous dire que ce dernier vestige de la population américaine, autrefois florissante, maintenant anémique, goitreuse, lipémane, poitrinaire et aveugle, achève de dépérir, décimée par la faim, la misère, la disette de protéine I

Et en même temps qu'ils sont tout cela, les Américains étant les gens les plus protectionnistes qui soient au monde, sont, aussi, forcément, les producteurs les plus routiniers qui se puissent imaginer.

C'est comme nos agriculteurs 1 Ils sont l'ignorance môme. Parlez nous de l'agriculture en Angleterre! D'abord, tout ce qui est anglais est supérieur !

11 faudrait pourtant bien en finir, une bonne fois, avec cette niaiserie.

L'appréciation des organes libre-échangistes sur Tagriculieur français n'est pas seulement injuste : elle procède aussi d'une comparaison vicieuse entre les conditions de culture de notre territoire et celles du pays qu'on nous cite toujours comme exemple !

L'Angleterre, — où les deux tiers du sol sont entre les mains d'un petit nombre de grands propriétaires abondamment pourvus de capitaux, — a eu et aura longtemps des rendements plus élevés que la France, parce qu'elle a limité à ses terres de première qualité la culture des céréales, et qu'elle a pu convertir avec profit, — grâce à son climat spécial, — les autres en prairies et pâturages. Or, voilà ce qui est impossible chez nous, à cause de l'extrême division de la propriété, qui oblige, en quelque sorte, tous les petits exploitants à borner leurs cultures aux besoins, soit de leur consommation personnelle, soit aux besoins généraux de la consommation locale.

La vérité est que pour arriver, dans les conditions défectueuses où elle se trouve, aux résultats acquis aujourd'hui, il faut à l'agriculteur français l'activité, la persévérance qui caractérisent notre race. Nos braves ruraux sont parvenus, depuis qu'on les protège un peu, à faire rendre aux mêmes surfaces cultivées une récolte de blé qui dépasse de vingt millions d'hectolitres la moyenne de 1870 à 1884. Car la superficie des embla- Vures est restée à peu près la même.

Si ce sont là les effets de la routine, nous souhaitons que la France demeure à jamais et incorrigiblement routinière.

Les libre échangistes sérieux sont bien obligés de reconnaître eux-mêmes que nos cultivateurs ont fait plus de progrès dans ces dix dernières années que pendant la période comprise entre 1871 et 1880, c'est-à-dire la période libre-échangiste. Dans lavant-propos de ses Études économiques ^f M. Grandeau écrit, par exemple :

La situation présente de la France, comparée à ce qu'elle était il y a vingt ans seulement, est des plus satisfaisantes. Il sufQt, pour s'en convaincre, de comparer notre production en blé, en avoine et en pommes de terre, par exemple, et l'état du commerce de détail dans les deux dernières périodes vingtenalles. Cinq ou six chiffres permettent d'établir cette comparaison.

De 1872 à 1880, nous avons récolté, année moyenne, les quantités suivantes :

Blé 100.295.510 hectohtres.

Avoine 75.000.000 —

Pommes de terre . . . 84.500.000 quintaux.

Dans l'espace de dix ans, de 1881 à 1890, le progrès agricole, tout en n'ayant pas, tant s'en faut, dit son dernier mot, a été assez marqué pour que la moyenne annuelle de cette dernière période accuse les chiffres suivants :

Blé 109.308.000 hectolitres.

Avoine 85.732.967 —

Pommes de terre . . . 103.463.490 quintaux.

Si nous ajoutons que les surfaces de terre consacrées à ces récoltes n'ont pas sensiblement varié, on tirera aisément du rapprochement de ces chiffres la conclusion indiscutable que les rendements du sol ont augmenté de dix pour cent pour le blé, de onze et demi pour cent pour l'avoine et de douze pour cent pour la pomme de terre»

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